L'ATRABILAIRE
Il est, ma foi, bien temps ! Jeunes ou vieux, nous sommes autres; chaque âge a ses goûts, ses vices et ses vertus. Je sais que l'éducation de nos jours devance l'âge des jeunes gens; c'est
encore en cela violer la nature. Donner l'expérience et la pesanteur de l'âge mûr à la jeunesse, c'est confondre les extrêmes de la vie et transposer l'hiver dans le printemps. D'ailleurs, je voudrois savoir comment il seroit possible à un vieux ou une vieille de rectifier ses erreurs passées : est-ce en n'en commettant plus ? Belle victoire ! C'est le gourmand qui cesse de digérer parce qu'il a faussé son estomac; encore pourroit-il, par un bon régime, rectifier ce viscère ; mais rappeler le temps passé autrement que par imagination est chose impossible. « Soyez sage, » dit-on aux jeunes gens; cet ordre est aussi inconsidéré que si le jeune disoit au vieux de ne pas l'être.
Chacun pris en son air est agréable en soi ;
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
a dit Boileau. N'est-il pas vrai, notre hôte (en écoutant des paysanes qui chantoient), que les chants de ces jeunes bergères sentent la rose, comme ceux de ces vieilles mamans sentent le sapin ?
MOI
Cela est vrai.
l'atrabilaire.
J'aime à examiner de près les divers caractères des jeunes et des vieux, et à prévoir leurs résultats finals. C'est une des choses qui m'amuse le plus et qui me fait le mieux passer le reste du temps de ma vie. Jeune, je ne le pouvois pas, je n'avois pas lu le verso de . la page.