A QUOI L'ON PEUT RECONNOITRE CE QU'EN EFFET EST UN HOMME
Quand on veut faire l'éloge de quelqu'un, on dit qu'il remplit bien les devoirs de son état. Cet éloge est vague, général et ne dit pas assez. Le capitaine de voleurs le dit aussi à ceux de ses enrôlés qui se distinguent dans leur infâme métier. Voleurs et immoralité à part, dira-t-on, il importe peu qu'un homme soit placé haut ou bas, pourvu qu'il fasse son devoir. Gela est vrai, mais l'homme n'est pas essentiellement jugé par cette décision ; il l'est bien davantage par le choix de l'état qu'il a préféré que par la manière dont il en remplit les fonctions. Il n'est pas ici question ni de facultés ni d'aptitudes ; il s'agit de savoir si tel homme, exerçant tel état ignoble, est doué ou peut être doué d'un caractère distingué, étouffé.
Le plat courtisan qui sait le mieux faire sa cour, la fille publique qui n'empoisonne et n'escroque personne en procurant du plaisir à tout le monde, remplissent aussi les devoirs de leur état; en sont-ils plus estimables? On dira que la plupart des hommes sont conduits, dès leur bas-âge, à l'état qu'ils professent par leur naissance, leur éducation et les circonstances impérieuses que nul ne peut prévoir ni éviter ; et, à moins que dans l'âge mûr, un caractère fort et déterminé ne les fasse dévier de
leurs premiers principes, ils demeurent forcément à la même place. C'est là ma solution ; c'est tout ce que je demande. Je dirai donc de l'homme qui exerce un métier répugnant, qu'il est vil ou béte. — On dira qu'il est des métiers bien nécessaires, quoique répugnants. Je suis encore de cet avis, mais je dis encore qu'un homme se fait connoître par son état, indépendamment de l'utilité de son office. De quoi s'inlorme-t-on quand on veut connoître quelqu'un ? De l'état qu'il exerce ; aussitôt il est jugé, quoique généralement. Quelle distance il y a cependant entre l'honnête laboureur et le marquis escroc ! Mais il est telle profession vile et nécessaire qui n'exige pas de réflexions ultérieures. On plaint, on dédaigne l'individu, et l'on s'en sert parce qu'on ne peut s'en passer. L'argent est tout pour ces gens-là ; ils se passent de considération et ils trouvent encore des subalternes qui les servent et leur obéissent.
Honneur à celui qui, étant devenu riche, n'a pas besoin de changer le nom de son père !