SOYONS CE QUE VEUT LA NATURE
Je ne connois pas de ridicules plus tristes que ceux que se donnent les vieillards en voulant dissimuler leur décrépitude. « Savez-vous que je fais encore mes quatre lieues de mon pied léger (cela veut dire pesant) ? que je suis encore un vert-galant qui ... » Quoi ? N'achève pas, mon homme, ton règne n'est plus de ce monde. Remarquez que lorsque les vieillards rient beaucoup, ils pleurent d'autant et en même temps : nature les accuse. La gaieté, la bravoure du vieillard attristent ; il n'y a guère que les vieux et les vieilles qui vantent les vieilles et les vieux. J'ai soixante-quatre ans ( i ) ; je ne provoque plus mes facultés ; quand elles se montrent obstinément, je les accueille modérément. J'ai vu périr presque tous les vieillards qui se sont donné et qui ont satisfait leurs désirs factices. Un instant de plaisir de trop suffit pour plonger un vieillard dans l'éternité : belle prouesse ! Quand il m'arrive d'être amoureux d'une belle fille, je la flaire comme une rose et je la laisse cueillir par celui qui ne craint pas les épines. Si elle répond à mes vœux, je crois qu'elle aime ma réputation ou mon argent. Si je m'aperçois qu'elle ait des projets d'intrigue suivie, je me sauve ; la bravoure d'un vieux est dans la retraite. On doit remarquer que auprès
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des femmes, les jeunes gens capables parlent peu et agissent bien ; les vieux font le contraire, mais elles ne les croient point : « A beau mentir qui vient de loin », disent-elles. L'abbé Gagliani (i) étoit gaillard auprès des femmes. Il me disoit un jour, voyant mon piano entouré de sirènes : « Mon enfant, fuyez les coquettes, elles vous mangeroient, vous et votre talent. » Je voulois le faire parler ; je lui dis qu'il étoit souvent difficile de leur résister. — « Bon, savez-vous ce que je fais, moi qui suis délicat et plus vieux que vous? » — « Quoi ?» — « Quand je veux me débarrasser d'une femme dangereuse, je fais ma cour à sa femme de chambre ; je lui donne quelques louis, je visite entièrement l'appartement de ma belle dame et je m'assure, ainsi, qu'elle n'est pas une divinité telle que mon imagination me la dépeignoit. » Il se mit à rire. « Vous vous rappelez quelque chose de drôle, » lui dis-je. « Oui ; j'étois en campagne, je me lève pour me promener, je trouve dans le corridor un de mes amis en sentinelle à la porte d'une belle. Il attendoitpour entrer. Dans l'instant paroit une femme de chambre. Sortant d'une petite porte à côté, cette déesse du dernier ordre portoit un vase qui ne contenoit pas de parfums ; je me sauve en disant à mon ami : « Je suis bien aise que ce produit d'elle-même n'ait point de part à tes adorations. » Je le vis paroître un instant après moi dans le jardin ; il me dit que ma plaisanterie l'avait terrassé. O destinée ! G'étoit peut-être un grand homme, un héros qui devoit naître de ce tête-à-tête manqué — et manqué par quoi ? »
(i) L'abbé Gagliani, archéologue, économiste, écrivain italien, qui vécut longtemps à Paris, où il se rendit populaire à la fois par sa physionomie originale et par sa vivacité d'esprit (1728-1787).