‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 47 sur 84 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

EST-IL IMPOSSIBLE, OU N'EST-IL QUE DIFFICILE DE SOUMETTRE LES AUTRES AUX SÉNTIMENS QUE NOUS ÉPROUVONS, ET QU'ILS N'ONT POINT?

Aucune question n'a plus de rapports que celle-ci au pliysique et moral de l'iiomme. Est-ce par le premier qu'on peut diriger le second ? Est-ce par le moral qu'on peut atténuer ou fortifier les facultés physiques ? Nous avons maintes et maintes fois agité cette question importante : l'un influe sur l'autre assurément ; mais le physique résiste plus fortement au moral, et celui-ci cède plus aisément au physique. Dans cette proposition, ou cette espèce de syllogisme, le physique, peut-on dire, est la majeure, le moral est la mineure ; l'un est la source, l'autre le produit.

Il seroit aisé d'envelopper ce chapitre de la plus obscure métaphysique, c'est-à-dire du plus sublime galimatias; il ne faudroit pour cela que généraliser au lieu de particulariser les idées que renferme la question. Abstenons-nous-en et soyons clair, s'il est possible, pour dire quelque chose de positif (i).

(i) Un bon homme qui aimoit un savant disoit : « Comme il est fort dans les choses inintelligibles ! » (G.)

Nous appartenons à la nature ; nous apportons donc en naissant nos dispositions naturelles. Cette vérité est tellement majeure, si importante, qu'on ne peut rougir en la répétant sans cesse, et je crois que ceux qui sont trop fiers de leur extraction sont gens auxquels le moral trompeur fait oublier le physique, en attendant qu'ils soient le nez par terre.

L'éducation réprime ce que la nature donne de trop volontaire à l'individu, pour le soumettre aux loix civiles, sans lesquelles nulle société ne peut exister. Le sage obéit aux loix par raison et par vertu; le méchant ne leur obéit que par la crainte des châtimens. L'un est l'enfant de la nature perfectionnée par les convenances sociales ; l'autre est l'enfant brut de la nature, qu'on ne peut réclamer en société que du consentement de la loi. En supprimant cette distinction, on peut écrire mille volumes en réclamation des droits primitifs de l'homme. Forces vives dans les déserts ou les lieux peu habités ; loix, raison, souplesse et ruses dans les villes. L'homme vertueux qui seroit tel sans loix est un sur mille, sur dix-mille peut-être ; il vit de peu et meurt tranquille, il a fait son devoir.

Rappelons l'intitulé de ce chapitre : Est-il impossible on n'est-il que difficile de soumettre les autres aux sentimens que nous éprouvons et quils n'ont point? Il faut, je pense, d'abord distinguer le sentiment qu'on veut inspirer, pour pouvoir se servir avec avantage du genre convenable d'impulsion physique ou de séduction morale.

En général, l'homme est foible, vacillant; lui montrer beaucoup de fermeté, de décision dans le caractère, ne fût-ce souvent que par feinte, c'est le décider, le subjuguer. L'homme qui questionne, cherche encore ; celui qui affirme hardiment, possède : c'est ainsi que nous jugeons des autres. Malheur cependant à l'ignorant qui croit en imposer à l'homme instruit; son imprudente hardiesse le fait déchoir plus bas que l'ineptie. Abordons de plus près notre question.

Nous avons souvent dit que par un bon régime physique on dispose, on modifie le moral. Rien d'étonnant en cela : jetter de l'eau sur le feu, c'est l'éteindre. Atténuer les substances, les priver du calorique, c'est diminuer l'effet qu'elles dévoient produire. Le scélérat, même du premier ordre, après une bonne

maladie, étant purifié par les remèdes, les ralFraîchissemens, le régime, peut encore se régénérer ; il peut, dans ce moment de calme et de bonheur, recommencer une nouvelle vie. Il est des scélérats d'une haute naissance qui ne sont tels qu'au jeu et près des femmes. Du reste, leurs manières sont nobles à l'extérieur ; ils sont bra\es, leur esprit est original, ils ont le cœur bon et généreux et, si la chronique ne devançoit leur personne, on les prendroit pour modèles d'amabilité. Celui d'entre eux qui, diton, fit répandre le feu pulvérisé de la cantharide dans les mets et les sucreries d'un festin (i), causa plus de ravage moral dans une nuit qu'un régime doux et salutaire n'en peut prévenir dans six mois. On ne peut calculer le nombre de désirs satisfaits ou mal éteins, les parjures, les infidélités entre amans, les adultères entre époux, les vols faits aux enfans légitimes dont cette infâme plaisanterie fut la cause physique.

L'éducation est, si l'on veut, une violation faite à la nature ; on la force à accélérer ou retarder sa marche et à prendre une direction convenable à la société, mais contraire à son allure ordinaire. Si l'on change le moral par le physique, tout est bien ; mais il n'est point d'individu agissant contradictoirement à sa nature qui ne soit un monstre d'hypocrisie, ou au moins un métis insignifiant; et la majorité des êtres de la société sont ainsi forcément bons en apparence, avec des arrière-pensées sinistres.

La société, que nous ne pouvons éviter, qui nous enchaîne dans tous ses rapports, est l'écueil de l'homme.

Les épreuves aux initiations des anciens, les rites de la maçonnerie, les abstinences ordonnées par les religions ne font autre chose que modifier le moral par le physique; c'est pour connoître à fond l'individu qu'on soumet son courage à des épreuves réitérées. Il n'est point d'être, surtout dans le premier âge, dont on ne façonne la volonté en s'y prenant avec art. Cependant, je ne dirai pas que l'éducation fait tout; encore moins que nous naissons tous avec les mêmes dispositions aux mêmes choses; on adoucit, on fortifie les organes; on mélange les

(i) En 1772, le marquis de Sade s'était fait condamner, comme coupable de « sodomie et d'empoisonnement», pour avoir, au cours d'une orgie, fait prendre des pastilles renfermant de la cantharide à des filles publiques, ce dont plusieurs moururent.

substances vitales, sans les changer radicalement. 'l'ei être n'a qu'un pas à faire pour arriver à sa destination ; tel autre, qu'on croit élaborer d'une manière, change en route et devient autre que ce qu'on se proposoit qu'il fût : c'est ainsi que le chimiste trouve ce qu'il ne cherchoit pas, en courant après la pierre jusqu'à ce jour introuvable (i).

Régime doux et bon exemple conduisent l'enfant aux bonnes mœurs et aux passions douces. Régime violent et mauvais exemple le mènent aux excès des passions turbulentes. En général, il est rare qu'il faille exciter, il faut plus souvent oblitérer.

La jalousie d'amour, cette passion si naturelle, est d'inspiration chez les amans. C'est surtout là qu'on veut soumettre un autre à sa volonté : le besoin crie et l'amour-propre s'irrite par les obstacles. Les amans savent, ou plutôt ils sentent, que vivre ensemble, respirer tour à tour l'air que l'un et puis l'autre ont respiré est un commerce d'échanges vitaux et amoureusement sympathiques qu'ils ne peuvent et ne veulent abandonner à personne. C'est ainsi qu'ils s'identifient, en attendant de plus intimes rapprochemens.

On dit que les sauvages cèdent leurs femmes et leurs filles à l'Européen de bonne mine; mais on nous dit aussi qu'ils vendent leurs lits en s'éveillant, ne prévoyant pas que le sommeil les atteindra le soir même. Cela prouve que l'homme simple court au plus pressé et que le présent l'occupe. Qu'on nous dise donc aussi qu'irrité par ses terribles désirs amoureux, et tel que le taureau soufflant le feu qui le dévore, le sauvage verse son sang avant de céder la compagne qu'on veut lui ravir. L'amour et l'amour-propre sont les deux passions dominantes de l'homme auquel la nourriture ne manque point. Si le sauvage donne sa femme par amour-propre ou

(i) La pierre philosophale qu'on cherche, en général, n'est plus celle d'autrefois ; ce n'est plus ni l'or ni le diamant, c'est l'homme dans ses substances qu'on cherche pour mieux régler ses mœurs. Ne nous décourageons point ; imitons la nature qui ne compte pas le temps, pourvu qu'elle arrive. On dit que le chimiste Thénard, un peu découragé, en travaillant avec le prince primat, lui dit :« Hélas, Monseigneur, rien n'avance! « — u Lespérance nous reste », dit le prince {Lespérance était le nom du souffleur). (G.)

Thénard, illustre chimiste français, pair de France et chancelier de l'Université de Paris, auteur de nombreuses découvertes, notamment celle de l'eau oxygénée (1777-1857).

par intérêt, que font d'autre les maris débonnaires de nos sociétés? Ces intcimes n'épousent-ils pas une belle femme pour la trafiquer après un an de mariage? Et si d'abord leur idée n'est pas telle, si les besoins de vivre, joints à la possession tranquille de leur femme, les induisent à cette lâche complaisance, en sont-ils moins les êtres les plus méprisables de la société?

Résumons-nous. Faire violence aux inclinations de quelqu'un, c'est vouloir que ce qui est blanc soit rouge, il faut préparer le physique pour que le moral s'ensuive. La vierge dont la douce circulation d'un sang laiteux ne lui fait éprouver qu'un calme parfait peut-elle être en rapports avec l'homme dont le sang est chargé de bitume? Respectons l'innocence et la femme sans besoins. Ne dévorons pas la fleur qui doit produire le fruit; attendons la maturité de chaque chose. La nature travaille pendant mille ans pour former une pierre que nous nommons précieuse; en rassemblant ses débris, nous voudrions la créer dans une semaine; vains elforts! Nous ne faisons qu'une contrefaçon. En pulvérisant la matière, y joignant un ferment analogue, l'exposant au feu, nous formons un bloc; mais le temps, la nature seuls donnent le caractère d'unité distinctive.

Le malheur de presque tous les hommes provient de ce qu'ils s'attachent aux femmes qu'ils croyent aimer parce qu'elles savent piquer leur amour-propre. Imbéciles que nous sommes! Celle qui nous fait des avances est aussitôt repoussée parce que nous nous croyons stars de sa possession. Le fat s'aperçoit-il qu'il a trop tôt cru son triomphe complet, il redevient pressant et amoureux. Ce n'est plus que ruses contre ruses entre les soidisans amans; les protestations, les billets doux trempés de larmes n'inspirent plus de croyance. « Vous baisez cette lettre que vous venez de lire, disois-je à une belle dame; elle vous est donc bien chère? » — « Vous allez lire ma réponse, me dit-elle. Vous jugerez de l'effet qu'elle a produit sur moi. La voici : « Les larmes dont votre lettre est trempée sont douces, « Monsieur, je les ai gotatées du bout de ma langue; une « autre fois, ayez un lacrymatoire plus convenable; mettez du « sel dans le verre d'eau qui produit vos larmes. Il est incroyable

« qu'un incroyable (i) tel que vous soit aussi novice dans « l'art de tromper les femmes! »

Les femmes sont moins dupes de nous que nous d'elles; elles tiennent les fils qui font agir nos passions. Les jeunes gens d'aujourd'hui ont pris le parti d'être séduisans autant qu'ils le peuvent avec les femmes aimables, en gardant un silence obstiné sur les sentimens qu'ils éprouvent pour elle^; dans leurs propos, dans leurs actions, ils laissent percer, comme par hazard, un rayon d'amour. Ce manège veut dire que Monsieur est le favori des belles et qu'une de plus ou de moins n'est rien pour lui. Cependant, il finit par être le martyr, s'il s'obstine auprès d'une femme d'esprit. Quelle différence entre les amans bavards et expansifs du temps de la chevalerie et les nôtres ! Les anciens disoient et prouvoient jusqu'à l'excès leur passion ; les nôtres s'observent du coin de l'œil, font des mines, ne disent mot, semblant se dire : « Nous nous connoissons trop bien, tout est dit là-dessus. »

La femme qui aime avec ivresse, aime Y homme; celle qui n'est agitée que d'un désir vague ne peut aimer ç\uun homme, celui que son imagination a créé et qui souvent n'existe que là. Que faut-il pour rapprocher un être aussi charmant que passif de la sympathie amoureuse dont il ne ressent pas encore les effets? Faut-il, par quelques moyens physiques ou moraux, provoquer les tendres sentimens de la jeune fille innocente? Non, je le répète, il faut la respecter. Porter atteinte à la candeur est un crime; il n'est dans la société, dans les spectacles, dans les bals que trop de provocations stimulantes à la perte de ce trésor, de ce souffle angélique. Si la femme reste inanimée d'amour, étant parvenue à l'âge de la maturité, il y a dérangement de santé ; ce n'est que le trop que la nature veut employer à la propagation de l'espèce ; si l'on donne à l'amour ce qui est nécessaire pour exister, c'est donner quelquefois sa vie en un jour. La sagesse habituelle rend aussi la femme circonspecte, même en éprouvant le besoin d'aimer. La presser vivement ou avec des expressions trop libres est pour l'homme un moyen sûr de n'être jamais aimé. L'amour pur, mais non dépourvu de belles facultés, peut seul la mener au but qu'en secret elle désire.

(i) Aujourd'hui, c'est ainsi qu'on nomme les fats et les petits-maîtres. (G.j

Le dérani^eincnt du système nerveux est souvent la cause qui rend les femmes perplexes; les nerfs étant en discordance, ce sont eux qui agissent, qui veulent et ne veulent plus, en vibrant alternativement sur tous les modes. L'être en souffrance n'est que le corps de l'instrument qui reçoit et communique les vibrations justes ou fausses des cordages nerveux. Le mal ôté, reste le bien ; l'aplomb étant rétabli dans l'économie animale, c'est avec discernement que la beauté, dédaignant l'hommage de la fatuité, apprécie le vrai mérite et se rend à son vainqueur. La jeune fille s'attache souvent au vice façonné et recouvert d'habits élégans; l'homme modeste et vertueux est très heureux de ne pouvoir lui plaire.

Ne croyons pas remporter la victoire de l'amour sur la femme qui ne se donne pas par sentimens ; on possède sans posséder quand on parvient par les moyens factices de la richesse, de l'intérêt et de l'amour-propre. C'est, pour l'homme qui veut être trompé pourvu qu'il jouisse, comme une flamme phosphorique qui ne brûle qu'une nuit, et qui disparoît avec le jour. Fuyez, hommes imprudens, avant que le jour vous éclaire. Mille petit riens vous disent assez que vous n'êtes pas celui qu'on cherche. L'amour n'est pas aussi opiniâtre qu'on le dit à se déclarer chez la femme la plus sage. Un premier instant l'émeut, mais il lui en faut mille pour se décider. Hommes peu favorisés, ne cherchez point à ravir de légères faveurs fortuites au froid objet de votre fol amour; elles vous font désirer, espérer des faveurs plus intimes ; elles attisent vos désirs qui ne seront jamais satisfaits, qui ne peuvent s'éteindre que dans le fleuve d'oubli. Dans les momens les plus critiques de l'amour offensé, quand le dépit, la jalousie, le désespoir, la rage troublent votre jugement au point qu'il ne sait plus quel parti prendre et à quelle sorte de vengeance il doit se livrer, que faut-il faire? Rien. Fermer sa bouche et laisser battre son cœur. Le temps amène le calme, il indique la situation juste où l'on est et il découvre les torts, vrais ou exagérés. La femme la plus froide, la plus cruelle, étonnée de ce silence, de ce calme philosophique et non précurseur des orages, admire et trouve, au moins une fois, une qualité estimable dans celui qu'elle a méprisé. Est-ce par les petits soins, les recherches sur sa personne qu'on obtient

l'amour? Non, il existe sans cela. Malheur à qui ne sait pas se faire pardonner son bonnet de nuit : J 'amoureux non aimé est l~>resque toujours maladroit; tout ce qu'il fait tourne à son désavantage, s'il ne le rend ridicule.

La vieillesse est plus que ridicule quand elle veut désarmer la beauté. Une femme qui m'avoit confié le dépit que lui causoii un vieil amoureux me disoit ceci : « Il est venu ce matin se jeter à mes genoux, d'où il ne pouvoit se relever; j'ai sonné mes femmes, qui l'ont remis sur pied. Vous croyez peut-être qu'il s'est tenu pour battu après cette catastrophe? Non. Pour me prouver de plus en plus son insipide amour, il m'a coupé une boucle tout entière de mes cheveux pendant que j'étois préoccupée au spectacle. J'ai enfin fermé ma porte à ce monstre. » Il faut rappeler des traits pareils aux vieillards et leur dire qu'ils n'ont qu'un moyen de réussir momentanément : c'est la pluie d'or que Jupiter n'a pas dédaignée. Le riche Bourret (i) le savoit bien ; il fit offrir une somme décisive à une jeune femme, qui rejeta son présent avec dédain ; cependant, se trouvant par la suite gênée dans ses finances, elle le fit dire à Bourret, qui lui écrivit ce billet : « Ce que je vous demandois, Madame, étoit sans prix ; ce que vous m'offrez est trop cher. Recevez l'assurance de mon respect. »

(i) Fermier général célèbre par son immense fortune, sa prodigalité, son insolence et sa vanité (-j- 1777).

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