DE L'INFLUENCE DU PRINTEMPS
Le printemps nous accable par son influence active, comme l'automne par son influence passive. L'un avance vers la belle saison, l'autre rétrograde. Ce que l'un a de trop, l'autre l'a de moins. L'influence automnale seroit pour nous plus pénible encore, si les fruits de l'été ne nous corroboroient en automne. L'été et l'hiver sont des saisons déterminées, qui laissent plus d'aplomb à l'organisation (1). On chante, on vante, on désire le printemps ; je ne vois guère, dans nos climats, que les animaux qui aient lieu d'en être satisfaits. Quant à l'humanité, presque tous nous lui payons un tribut de souffrance. Les enfans, par une croissance subite; les adolescens, par une fermentation fiévreuse qui les porte à mille extravagances. C'est surtout pendant la détestable lune rousse que les amans heureux ou malheureux se tuent de diverses manières, que les joueurs se brûlent la cervelle et que les cabriolets maudits écrasent les piétons dans les rues de Paris. C'est alors que succombe la vieillesse, ne pouvant supporter la véhémence de la sève reproductrice ; que tous les infirmes souffrent de leurs maux mal guéris. Il n'est donc que le rossignol qui chante son bonheur à pleine gorge. Mais après la première impulsion
(1) Pour : l'organisme.
printanière, combien ses influences sont célestes ! Oui, quand le printemps touche à l'été, la révolution est achevée, un calme enchanteur, un aplomb parfait s'empare de nous. C'est le moment de jouir sans fièvre ni délire; c'est l'instant de goûter le bonheur; c'est le plus beau moment du règne de l'amour. Usez Horace, Virgile ; invoquez Vénus, qui déjà réside au fond de votre cœur. C'est sans doute à notre manière irrégulière de vivre en société que nous devons attribuer la trop forte pousse du printemps et que l'homme par cette raison la ressent plus vivement que la brute, qui ne peut (malgré nos efforts pour la corrompre) sortir entièrement des limites naturelles.
Une espèce de fou me demandoit pourquoi, vers le mois de mai de chaque année, il lui arrivoit quelque malheur. « Parce que, lui dis-je, dans ce temps d'effervescence générale, nous sommes tous un peu plus fous que d'ordinaire. Quant à vous, vivez seul pendant six semaines, buvez du petit lait au lieu de liqueurs fortes ; par la sagesse de ce régime, vous éviterez les malheurs que vous attribuez faussement à la cruauté du sort. Vous éviterez au moins les chagrins que vous pourriez vous reprocher. » Quant à ceux dont l'injustice des autres nous accable, on ne peut les prévoir ni les prévenir tous, la somme des fous est trop forte. La vraie philosophie consiste à ne pas trop se chagriner des prouesses des méchans et des sots : ma conscience est pure, retire-toi, canaille.