‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 49 sur 84 · MON OPINION EN MEDECINE · texte numérisé non relu

MON OPINION EN MEDECINE

Il n'est point de médecine universelle ; les organes de la vie sont trop multipliés, trop compliqués dans l'homme pour pouvoir l'admettre. Un seul remède ne peut suffire à mille états d'insanité auxquels nous sommes sujets. — Pourquoi pas, dira-t-on, puisque la nature fait tout à si peu de frais? — Oui, mais par mille moyens et sous mille formes. La nature fait et défait par un seul procédé : chez elle, détruire, c'est créer. Qui peut la suivre dans ce grand œuvre? Vouloir lui ravir son secret est l'amusement et le désespoir de l'homme. Nous faisons partie des élémens qui forment le monde où nous sommes, et peutêtre l'univers, dont nous ne connoissons pas l'architecte, quoique tout nous annonce son existence.

Il faut que la vie animale soit de quelque prix pour le Créateur, puisqu'il employé autant d'agens secondaires pour la produire. Mais, dira-t-on, un ver, un ciron possèdent la vie de même que l'homme. — Ils possèdent la vie, oui; de même que l'homme, non. La nature ne fait rien d'inutile; la complication de nos organes est nécessaire quoiqu'immense ; du reste, un insecte, composé d'un petit sac de peau contenant, à ce qu'il nous semble, une seule humeur, n'est pas moins admirable dans ses fonctions et sa petitesse; comparé à l'homme, c'est l'unité

soListrailc du million. — Qu'un seul remède guérisse le polype, j'y consens; mais l'homme, non.

L'instinct de la matière est dans la matière; dès qu'elle combine de telle manière, forcément l'individu vivant, qui résulte de cette combinaison, est doué de tel instinct qu'il ne peut vaincre. La nature agit-elle ainsi sans efforts (qui ne lui réussissent pas toujours) pour produire tel résultat, ou le résultat est-il le produit fortuit de telle combinaison fortuite de la matière? C'est là la grande question de l'athéisme, qu'on ne résoudra pas sur la terre. La solution de ce problème est peutêtre dans les connoissances facultatives des habitans des planètes majeures à la nôtre, telles que Jupiter, Saturne; mais nous, nous devons croire, vu notre intelligence bornée, que l'effet provient de la cause, et des effets qui deviennent causes. Bâtissons de beaux systèmes sur les facultés vitales de la matière, chaque instant de notre vie présente n'en est pas moins un échelon de mort. Le serpent qui ronge sa queue est, dit-on, le symbole de l'éternité ; mais les dents du serpent tombent de vétusté; son estomac se débilite et cesse de digérer; alors sa' queue ne peut plus lui servir d'alimens ; la nature est le vrai serpent qui vit de lui-même. Il faut que tout périsse pour que tout renaisse. Si Dieu exauçoit la prière des mourans, il n'entendroit jamais les actions de grâce des vivans.

La médecine est le plus grand, le plus utile des arts. Ses détracteurs sont des espèces de fanfarons du genre des athées qui crient « O mon Dieu ! » dans les momens extrêmes, comme les incrédules en médecine avalent la drogue la plus amère pendant l'accès du mal. Rien de plus noble que l'état de médecin, quand il est exercé par l'homme philanthrope, érudit, expérimenté, et surtout par celui dont la sagacité du coup-d'œil sait distinguer le moral dans le physique et le physique dans le moral de son malade. Mais quelle défiance ne doivent pas inspirer des animaux brevetés qu'on nomme docteurs, qui, aveugles, ignorans, sans les connoissances immenses qu'exige cet art sublime, suivent constamment une routine qu'ils appliquent à tous les individus attaqués du même mal ! (i)

(i) Je cheminois un jour sur les boulevards de Paris avec un soi-disant docteur. « Voilà, me dit-il en nio montrant une inscription, deux beaux vers. » Et je lis : Tuyau

ic J'ai guéri, disent-ils, tel homme avec tel remède. » Ignorans ! Quel rapport y a-t-il entre tel et tel homme? Le feu qui consume l'un rendroit la vie à cet autre, privé de calorique. Point de système en médecine ! Epier, aider la nature qui se modifie autant qu'il est d'individus. Art respectable, pourquoi les vraiment doctes ne sont-ils pas les pères de l'humanité? Pourquoi le gouvernement ne leur fournit-il pas les aisances de la vie, afin que, sans intérêt pécuniaire, ils portent au pauvre comme au riche leurs nobles secours? Payer un prêtre ou un médecin m'a toujours paru une dissonance morale. En me montrant différens médecins, on me dit : « Celui-ci n'aime pas les drogues; cet autre déteste la saignée et les purgations ; cet autre n'aime que l'eau et les choses douces ; tel n'ordonne que des remèdes chauds et violens qui décident brièvement de la vie ou de la mort... » Malade, faites une consultation de ces Messieurs rassemblés, et tirez-vous de là si vous le pouvez (i).

Je me résume en répétant qu'il ne faut point de système en médecine ; c'est l'état de l'individu et son naturel qui décident. Point d'horreur pour la saignée ni les purgations ; l'une et les autres abrègent la vie à la longue; mais, bien ordonnées, elles peuvent sauver de la mort présente. La médecine doit se conformer à notre tempérament, se prêter à nos habitudes longuement contractées, quand nous ne pouvons en changer sans risque depuis trente ans que nous les pratiquons. «Je me purge au printemps, disoit un homme à un médecin. » — « Purgez-vous ainsi jusqu'à cent ans, » répondit sagement celui-ci. — « Ce qu'on croit besoin de purger, dit un autre médecin, est du spasme. » — Et d'où vient le spasme? — Des nerfs, qu'on nous agite en tous sens par les contrariétés morales. — Les nerfs ne peuvent-ils

de secours pour les incendies. J'aurois pu croire qu'il vouloit dire que, par l'utilité, cette prose valoit mieux que des vers; mais je vis qu'il comptoit les syllabes sur ses doigts :

Tulyau de se | cours 12 345

pour les inlcen|dies 12345

On peut bien n'être ni poète ni musicien et être un bon médecin; mais peut-on à ce point être ignare et s'appeler docteur ? (G.)

(i) Une gravure angloise, une espèce de Colin Maillard, place le médecin, les yeux bandés et armé d'un bâton, entre la maladie personnifiée et le malade; il frappe l'un ou l'autre au hazard, et tue ce qu'il attrappe. (G.)

pas aussi cire mis en désordre par des contrariétés physiques? — Sans doute, et l'acrinaonie des humeurs les agace. — Voilà où j'en voulois venir; notre vie civile est peu naturelle, nous contractons beaucoup d'humeurs peccantes ; on a remarqué même que celui qui en a le plus est le plus insociable. Admettons donc une émission douce des humeurs surabondantes et n'attendons pas que la nature s'irrite et nous donne le spasme ou la convulsion, qui soulage, mais qui tue quelquefois. Les bêtes se purgent par instinct ; l'homme, éloigné de la nature, a plus qu'elles besoin d'un purgatoh^e au moins annuel, sans quoi le ferment des humeurs est la source de maladies sans nombre. Au reste, ce que je dis n'est pas une règle générale : il n'en est point en médecine. Notre raisonnement regarde plutôt l'homme studieux et sédentaire que tout autre. Le chasseur, ou celui qui fait habituellement de l'exercice, se purge à chaque instant du jour par la transpiration. Le corps humain est comme la mer, qui rejette tout ce qui l'encombre. Au reste, rien de plus funeste que l'habitude contractée des saignées et des médecines; s'il en faut une pendant deux ans, il en faut quatre au bout de cinq, ainsi de suite jusqu'à extinction. La rage des systèmes est telle à Paris qu'on a donné le nom générique de médecine à la purgation. Homme, il te faut la médecine tout entière quand tu vis hors de la nature ; il te faut peu de remèdes quand tu suis ses loix. Si elle crie, te demande du secours, aidela ; si les excès te tuent, achève-toi ou guéris de la secousse ; mais songe que plusieurs secousses, c'est la mort.

P. -S. — Si je voulois comparer l'art dramatico-musical à celui de la médecine, je dirois aussi au compositeur : Point de système en musique! Déclamez juste selon le personnage; surtout, soyez chantant. — Puisque je suis sur l'article de la musique, où je retombe souvent malgré moi, je dirois volontiers deux choses au musicien, que je ne crois pas encore lui avoir dites : i° Faites une ou plusieurs suspensions, chaque fois que vous changez d'accords ; quand on vous attend dans le majeur, allez au mineur et vice-versa, vous serez savant. 2° Ne placez aucune note qui n'exprime le sentiment de la chose que vous peignez ou du moins qui puisse lui nuire : alors vous êtes plus que savant ; vous êtes sentimental et vrai.

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