LE REVEIL DU MECHANT JOURNALISTE
Je dis méchant, et non mauvais ou ignorant. Quel homme que celui qui, en s'éveillant, employé une synthèse malfaisante à reconstruire, dans un sens opposé à celui de l'auteur, l'ouvrage qu'il avait analysé la veille; qui ne voit aucune utilité, aucune beauté dans un ouvrage et qui a les yeux du lynx pour en saisir les défauts ; qui se dit : « soyons mordants, attachons ou faisons rire le lecteur, le but est rempli ; peu importe d'ailleurs que je dise la vérité, pourvu que le mensonge soit piquant. Force abonnés, sans quoi mon journal tombe et moi aussi (i) ». Les hommes, toujours méchans quand ils vivent réunis et courant après les mêmes avantages, les hommes, dit-il avec raison, aiment la satire qui ne frappe que les autres : servons-les selon leur goût. Je risque, sans doute ; je suis sûr même de me faire la réputation d'homme malfaisant, mais qu'importe ! C'est une réputation : elle vaut mieux que la nullité. Ecrasons l'homme pour plaire aux hommes, et surtout pour faire mon bien. Point de caresse à un auteur qu'elle ne soit suivie d'une pointe acérée qui corrige la fadeur de l'éloge. Surtout, attaquons vivement les hommes à grande réputation,
(i) Phrase incomplète ; à lire peut-être dans ce sens : « Il faut que mon article amène force abonnés », etc.
morts ou vivans ; plus je serai téméraire, plus on s'étonnera de ma hardiesse, et l'étonnement seul du lecteur suffit pour avoir des lecteurs.
La plupart des journalistes sont gens de lettres qui n'ont pu percer avantageusement dans la carrière ; irrités de leur peu de succès, ils se font, pour ainsi dire, bourreaux de leur espèce. Alors, tel que le boucher qui se demande à son réveil quel bétail il va immoler, tel le méchant journaliste prépare en s'éveillant sa feuille du lendemain, où le poison, distillé avec art, ira gonfler la poitrine de quelque malheureux auteur.
On a souvent fait cette question : Les journaux sont-ils favorables ou nuisibles aux sciences? Les journalistes répondent que leurs feuilles entretiennent le goût du public pour les choses utiles et agréables, qu'il ignoreroit si chaque jour on ne lui en rappeloit l'importance (i) ; que rien ne leur est plus funeste que le silence, qui montre l'insouciance du public sur ces objets ; que plus les hommes sont occupés d'une chose, plus ils s'y attachent et plus elle leur devient nécessaire ; que Paris sans journaux et sans spectacles seroit d'une monotonie insupportable. Il faut en convenir : il y a du vrai dans ces assertions. Mais quand une foule de journalistes, tous ennemis les uns des autres, s'accordent à déchirer les ouvrages et les individus pour la seule raison que tel autre journal en a fait l'éloge ; quand le public sait d'avance que tel auteur, quel que soit son ouvrage, sera déchiré par tel journaliste qui ne veut pas se dédire et qu'il sera loué par tel autre... à quoi servent les journaux ? La feuille tombe des mains, et l'on ne doit plus former le jugement que par soi-même. Combien d'auteurs ont abandonné leurs utiles travaux par dégoût d'une critique sans mesure et de la satire mordante ! Combien d'acteurs se sont retirés du théâtre au milieu de leur carrière brillante, ne pouvant résister à l'idée que, dès le lendemain, on liroit dans les papiers publics qu'ils ont mal rendu tel hémistiche de tels vers ! A cette idée, disent-ils, ils se sentent glacés en entrant sur la scène ; la crainte de faillir dans un seul endroit les rend
(i) Ils pourroient ajouter le goût de la méchanceté, de la critique et le mépris des grands hommes, que les journaux attaquent aujourd'hui pour se donner un air important. (G.)
craintifs et froids dans tout un rôle. Il est aisé de comprendre que, dans les arts où l'imagination entre pour beaucoup, ou même pour quelque chose, il est impossible à l'artiste sensible, qui sait d'avance qu'il sera poursuivi par une censure journalière, de soutenir son âme dans la situation convenable au succès. Le plus vil des acteurs peut seul manger, dormir tranquille, sachant que, demain et après, il essuiera une bordée du parterre ou une diatribe des journaux. Il n'est qu'un homme plus vil que celui qui souffre le mépris ; c'est celui qui s'y accoutume. Un malheureux chanteur, sifflé depuis deux ans, me disoit que le public ne l'avoit pas encore assez entendu pour s'être accoutumé à sa manière de chanter ; il en prit une autre, qui ne lui réussit pas davantage. Cet homme détonoit quand il élevoit la voix ; il prit le parti, dans ce cas, d'ouvrir la bouche sans former aucun son ; mais le parterre, accoutumé à l'entendre chanter faux dans ces endroits, le siffloit de même, quoiqu'il ne chantât pas du tout. Disons qu'un journal encourageant, bien écrit, impartial, qui rendroit un compte détaillé, uniquement des ouvrages reconnus bons par quelques gens instruits et de bonne foi, et qui dédaigneroit même de citer les mauvais et les médiocres ; qui agiroit de même envers les acteurs, seroit d'un prix inestimable. Mériter sa faveur deviendroit le vœu secret des artistes. Son silence obstiné leur diroit : « Efforcez-vous, atteignez la perfection relative à votre objet, la palme est prête, nous vous la décernerons avec joie .» Un tel journal seroit d'une utilité majeure; mais la tactique journalière (i), usitée à Paris comme à Londres, nous a jetés dans le désordre et l'indécision. Le bien, le mal, l'éloge, la critique, l'envie d'amuser le public à quelque prix que ce soit ; l'abondance d'ouvrages insignifians, vantés par l'un, déchirés par l'autre, font de nos journaux des feuilles beurrières Enfin, se faire journaliste, c'est obtenir un brevet de médisance. Je connois un homme de lettres (2) que le propriétaire d'un journal a quitté en lui disant qu'il le ruinoit parce qu'il ne vouloit pas être méchant.
(i) Pour : la tactique des journaux.
(2) M. ViGÉE CG.). — Poète et auteur dramatique français, auteur de quelques pièces sans grande originalité, directeur de FAlmanach des Muses; successivement républicain, impérialiste et légitimiste, partisan de Louis XVIII, qui en fit son lecteur 11768-1820).