LE MOMENT DE LA CHOSE
Savoir saisir le moment propre au succès de la chose que nous voulons exécuter, ou que nous exécutons réellement, seroit la suprême science de l'homme, s'il en connoissoit les règles et la tactique. Mais cette science est encore à son berceau. C'est la pierre philosopho-physico-morale, que le sage entrevoit et dont il saisit quelques coins, quelques rapports. Qui ne sait que le succès d'une grâce qu'on demande, d'une demande juste qu'on fait dépend très souvent de la disposition actuelle de celui auquel on s'adresse pour les obtenir ?
Nous parlerons plus bas de l'heure du berger, que des amans eux-mêmes saisissent plutôt par hazard qu'avec certitude du succès.
Dans les arts d'imagination, quand le corps est bien disposé, il est des instans de faveur qui étonnent l'artiste, sans qu'il sache à quoi les attribuer ; le physique influe beaucoup dans ce cas. Dans ma jeunesse, je composois souvent ma musique ayant les pieds dans l'eau tiède ; je sentois avoir besoin de ce palliatif pour calmer ma tête. Au contraire, Gluck et Vogel (qui a fait la belle ouverture de Démophon) (i), avoient,
(i) Compositeur allemand établi à Paris, imitateur de Gluck; décédé prématurément. L'ouverture de l'opéra en question, très appréciée, fut plus tard intercalée dans un ballet, Psyché (1756-1788).
m'a-t-on dit, à côté d'eux la bouteille de bourgogne pour s'exalter l'imagination.
J'ai été plus de trente ans sans faire attention que je jouois passablement au billard avant le repas, et mal après ; j'ai enfin remarqué qu'après le repas j'employois trop de force, je serrois trop la queue et que le matin j'avois l'aplomb, le moelleux nécessaire pour ajuster les billes. A Crône, proche Paris, chez le marquis de Brancas (i), je jouai un jour d'une telle force avant le dîner, et pendant une demi-heure, qu'on me crut le joueur de billard le plus fort de la société, et il y avoit là gens très forts à ce beau jeu.
Pour conserver cette réputation instantanée, je refusai de jouer d'autres fois, en assurant que je n'étois qu'une mazette qui avoit eu un moment de bonheur : à peine vouloit-on me croire. Le billard est le seul jeu que j'aime ; je demeurerois en place un jour entier pour voir jouer Persicot ou son pareil, s'il existe (2).
J'y serois devenu fort, si un de mes yeux n'avoit quelquefois des dispositions à loucher. J'ai cherché vainement un loucheur fort au billard, je ne l'ai pas trouvé et je conseille à ceux qui ont ce défaut de ne pas perdre leur temps à s'y exercer.
L'heure du berger, Theure à laquelle la beauté se rend à son vainqueur, paroit arbitraire et dépendante du caprice féminin. Cependant, il n'en est rien. Peu d'hommes connoissent le grand art de hâter l'événement. Aussi, l'amant vulgaire essaie tour à tour les stratagèmes, les caresses, les flatteries, les bouderies, tous les momens du jour et de la nuit pour trouver
(i) Brancas, comte de Lauraguais, lieutenant-général des armées du roi, abandonna subitement le service militaire pour vivre à sa guise, avec un mépris parfait des idées et des conventions en usage à son époque. Il était parrain de la deuxième fille de Grétry (1733-1824).
(2) Quelqu'un m'a assuré avoir vu jouer un marqueur de billard qui donnoit, à qui que ce fût, dix-neuf points sur vingt à la partie russe, pourvu qu'on le laissât commencer la partie; il faisait bille ou caramboloit à chaque coup, sans discontinuer. Persicot, cet Italien dont je viens de parler, jouoit assez souvent chez Beaumarchais ; j'avois prié ce dernier de m'avertir quand ce fameux joueur de billard iroit chez lui. Alors, je reçus un billet de l'homme de lettres, dont la signature étoit ainsi conçue : a Beaumarchais, premier poète de Paris, en entrant sur le boulevard par la porte St. -Antoine. » (G.)
rinslijnt lavorablc au mystère. Pulsate cl aperieliir vobis (i) est un dilemme pieux qui semble avoir été fait pour les amans. Nous ne décrirons pas cette tactique amoureuse. Le besoin l'ordonne, la nature l'enseigne; elle en sait plus que nous tous. Le rapport qui existe entre les individus des deux sexes qui se conviennent est tellement senti par eux que toute description est inutile ici, puisqu'elle se trouve dans tous les romans. Disons seulement que l'amour est le feu électrique qui pétille dans leurs veines. Ce feu est le même dans les deux individus ; ses étincelles se recherchent, se rapprochent, se confondent pour brtaler ensemble ; ce feu subtil et léger s'exhale enfin dans l'atmosphère ; alors, les amans restent muets, s'ils ne se font des reproches aussi injustes que la cause détruite étoit véritable.
(i) « Frappez et l'on vous ouvrira », selon le mot de l'Ecriture sainte. (G.)