TOLERANCE
La tolérance est fille de l'instruction et de la sagesse. Tout ce qui est au-dessus de notre conception nous rend aisément intolérans, superstitieux, si nous nous y attachons trop fortement. Il est dangereux de vouloir obtenir de force ce que la raison refuse d'accéder librement. Pour devenir plus sage, il faut déjà être sage, comme il suffit d être fou pour engrener de folie en folie.
L'astronomie, dont les preuves matérielles sont si loin de nos sens ; la médecine, dont les connoissances varient autant qu'il y a de malades à traiter; la religion, qui n'est qu'une, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui agrée également tous les cultes, pour lesquels nous ne cessons de combattre ; la poésie, la musique, qui sont le langage de l'imagination exaltée... doivent être vues, par nous, un peu à la façon de Démocrite. Prendre trop au sérieux les choses dont nous n'avons que des idées incomplètes, c'est faire rire le sage dont nous parlons.
Dans le chapitre précédent, nous avons cherché à rassurer ceux dont la conscience est trop timorée et qui se font des monstres qu'ils n'ont pas le courage de combattre et de vaincre. A ce que nous avons dit, ajoutons quelques réflexions. Dans la force comme dans la foiblesse de l'âge, l'homme est sujet à la fièvre. Celle produite par la force motrice des humeurs en fermentation et en désordre est combattue et vaincue par cette même force. C'est le calme après l'orage, mais la fièvre de la caducité est le dernier effort de la nature expirante Tels que le printemps et l'automne, dans le premier âge on combat pour vaincre; dans le dernier, on se débat pour mourir= C'est dans ce moment extrême, avons-nous dit, que la raison mourante a besoin d'une force secondaire et amicale ; le moribond n'eût-il fait qu'une bonne action pendant sa vie, c'est de ce peu de bien qu'il faut l'entretenir. — Ils servent d'exemples à ceux qui restent, dira-t-on. — Oui, s'ils sont sincères et non arrachés. Laissons, laissons en paix les mourans. Nous savons que mourir est un pas inévitable ; apprenons aux vivans à ne pas le redouter : savoir mourir est preuve de sagesse. Malheur à celui dont la mort est une prospérité publique, mais, en mourant, qu'il se console encore, s'il est possible de se voir bientôt séparé d'élémens hétérogènes avec lesquels il n'a pu se mettre en harmonie. Le grand laboratoire n'est jamais oisif; le soleil enlève, la gravitation fait ou laisse retomber, les substances se cherchent et s'unissent, il 3^ a vie partout. La nature marche comme elle a toujours marché ; nous marchons de compagnie, puisque nous sommes dans elle. Dans sa sublime indépendance, elle engouff"re nous et nos systèmes.
Je veux souvent le répéter : on a violé la nature en formant de vastes sociétés. Par besoin, les hommes se rapprochent, par politique on devroit les disséminer. Partout où ils sont en petit nombre et riches, la bienveillante hospitalité subsiste; on donne volontiers son dmer pour se faire un ami.
Partout où les hommes sont accumulés et pauvres, la fourberie et son infâme cortège remplacent l'hospitalité.
Cette règle est universelle. Les hommes, en se pressant dans un endroit, dessèchent un vaste cercle environnant; tout afflue au centre ou au cœur, qui étouffe par des amalgames surabondans et incohérens jusqu'à ce que la nature y jette la peste ou la discorde, qui diminuent la masse. Tels les ruisseaux vont dans les rivières et les fleuves, ceux-ci dans la mer, où les eaux resteroient stagnantes si le soleil ne les pompoit. pour former les nuages qui retombent en pluie et recommencent la marche.
Mais puisque grande société nous voulons, évitons les écueils qui désorganisent la morale publique. Aimons Dieu sans nous égorger. Respectons les loix du pays que nous habitons, ou transportons-nous ailleurs si nous ne pouvons nous y soumettre. Chérissons l'instruction, détestons l'ignorance; l'une est lumière, l'autre est ténèbres; l'une est présent du ciel, l'autre notre tombeau. Celui qui déclare la guerre aux sciences est le frelon qui vit aux dépens de l'abeille. Montrez-nous un de ces ennemis, instruit, pauvre et désintéressé? Il n'en est point; Rousseau aimoit la science, il n'en condamnoit que la popularité. Se donner une grande aisance ou se venger de n'être pas parvenu à une haute réputation furent toujours les ressorts secrets qui aigrirent les Zoïles de tous les temps. Combien il importe de conduire la jeunesse dans le bon chemin : l'amour des sciences et de la sagesse ! L'homme vaniteux veut une réputation, il en veut une à quelque prix que ce soit ; s'il ne l'obtient bonne, il se fait Zoïle ou Mandrin pour qu'on parle de lui. En ce sens, réprimer l'amour-propre, ce serait afFoiblir le germe du mal moral. C'est le système des tyrans. Mais la nature est là, elle crie « liberté » dans le cœur de tous; le temps use les chaînes les plus dures, on redevient libre, on abuse de la liberté et par là on se forge de nouvelles chames : c'est encore ici une marche morale que l'expérience semble démontrer inévitable et qui prouve qu'un parfait gouvernement est introuvable.
Aucun ne fut stable; aucun ne le sera, parce que l'homme est né libre, qu'il voudroit encore être tel après avoir aliéné sa liberté pour vivre sociétaire (i), ce qui est impossible. Je dis donc encore que subjuguer l'homme dans son amour-propre est le délit capital de la tyrannie. Car si l'amour-propre est la source de presque tous les maux, il l'est absolument de tous les biens. Après avoir passé par la filière des siècles, il est reconnu que sagesse est bonne à tous, ignorance à quelques-uns. La balance de Thémis gît dans l'histoire. Pas un fourbe oppresseur, pas un conquérant inique, pas un Zoïle perfide n'y sont déposés qu^ pour faire tache, que pour servir de contraste aux vertus. Celui qui se rend répréhensible envers les loix fondamentales de son pays doit, comme nous l'avons dit, être exilé, s'il ne s'exile lui-même.
« Aimons Dieu sans nous égorger », avons-nous dit encore. Trois dogmes bien observés pourroient suffire pour établir le calme en fait de doctrine religieuse : liberté des cultes ; défendre l'exercice public de toutes les controverses; forcer les prêtres d'être citoyens pour donner l'idée d'un culte unique. Pour tous les religionnaires, je dirois : Elevez un temple vaste, consacré, non à tous les dieux comme l'étoit le Panthéon de Rome antique, mais au créateur de Vunivei^s; telle seroit son inscription. Là, les citoyens de tous cultes, les hommes qu'on dif être sans religion iroient volontiers adorer l'Être suprême. Au printems de l'année, les autorités s'y rendroient en grande pompe. Dans cette vaste enceinte, de forme ronde, sans aucun ornement, ni autel, éclairée par le haut... seroit un orgue invisible, quoique formidable. Trois coups frappés sur une grosse cloche annonceroient la cérémonie. L'orgue préluderoit dans un style vague et noble ; un refrain, amené plusieurs fois dans ce prélude, rappelleroit au peuple la prière qu'il va chanter sur ces paroles et avec cette musique. Après un silence, la cloche frapperoit un coup, signal du chœur.
(i) En société.
CHŒÏIK P(MMI[,Alia':
Leiitemeui