‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 5 sur 84 · RECOURS POUR LES CONSCIENCES TROP TIMORÉES · texte numérisé non relu

RECOURS POUR LES CONSCIENCES TROP TIMORÉES

Il est des âmes timorées qui s'abandonnent à l'excès des vertus, et dont la moralité trop susceptible ne laisse point de repos à la conscience. On ne peut trop recommander la pratique des bonnes œuvres, parce qu'on ne les exerce pas assez; mais il faut éviter tous les excès, même ceux des vertus.

Rien n'est crime pour le scélérat; tout est crime pour l'âme trop délicate qui ne croit jamais avoir assez complété ses obligations ou rempli ses devoirs envers Dieu et les hommes. Ce qui manque à l'un est de trop dans l'autre ; et si le brigandage est le fléau visible des sociétés en général, la conscience trop timorée est le fléau secret des âmes vertueuses, leur tyran. Faut-il donc toujours quelque excès dans les actions humaines, et des extrêmes, presque toujours blâmables? Ne pouvons-nous constituer un juste milieu? Rien sans doute de ce qui appartient au vice n'est du ressort des vertus; néanmoins, les extrêmes se rapprochent^ et l'on remarque que les hermites, les anachorètes, les Trappistes sont d'ordinaire des pécheurs devenus pénitens et inutiles à la société, et que les grands attentats sont souvent les fruits du fanatisme religieux. Une trop grande sensibilité physique a des rapports avec une conscience trop timorée; cette

dernière doit être souvent l'effet, dont la première est la cause. Que faut-il pour fortifier l'être trop faible et trop sensible au physique? Un exercice gradué. L'apologue dit qu'il faut chaque jour porter le même veau, d'abord très jeune, pour parvenir à le porter quand il sera bœuf. C'est le rebours qu'il faut pratiquer avec l'homme déchiré de ses illusions scrupuleuses. Il faut lui montrer les vrais criminels, le vice dans toute sa laideur, pour qu'il compare et sente la dignité de son être, que trop d'humilité dégrade, et qu'il sache, pour se soustraire au bigotisme, mesurer la bassesse du vice à l'apogée de sa vertu. Je l'ai dit et le répète volontiers : on ne peut assez nous montrer la vertu heureuse et triomphante ; si elle se montre souffrante, elle perd ses attraits et ses prosélytes. On aura beau dire que le juste ne doit attendre de récompense que dans un autre monde : cette supputation machiavélique est l'ouvrage d'illustres fripons qui, tout en nous léguant un héritage céleste, se gorgent à plaisir des biens de ce monde. Ici comme ailleurs, l'homme vertueux mérite récompense : d'abord, celle qu'il tire du fond de sa conscience et que nul ne peut lui ôter; puis, celle que lui accorde la voix publique, qui ne ment point quand elle se soutient constamment. Si les dispensateurs des biens résistent à cet indice sûr, c'est parce que l'homme délicat ignore, ou veut ignorer, les chemins des courtisans vulgaires ; c'est encore parce que les dispensateurs craignent, en exaltant l'homme de bien, de donner trop d'éclat aux vertus qu'ils n'ont pas.

Qu'est-ce que la conscience? Est-ce un mot abstrait, ou existe-t-elle réellement? Si elle existe, qu'est-elle, d'où provientelle? Ceux, je ne dis pas qui n'en ont plus, mais qui l'étoufîent, prétendent que ses reproches ne sont que des habitudes interrompues : la nature qui veut et l'éducation qui défend. « Conduisez, disent-ils, une colonie d'hommes dans une île déserte, donnez tout à tous, qu'il n'y ait d'autre loi que celle du plus fort, toute conscience est effacée du cœur de l'homme. Donc, la conscience est un mot abstrait comme mille autres, tous enfans des sociétés. » Voilà sans doute une belle supposition gratuite pour annuler la conscience, carsi l'on demande ce que deviendra cette société d'insulaires seulement au bout de trois ans, on peut croire que leur île ne sera qu'un vaste cimetière, et que s'il y

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reste quelques familles, c'est parce qu'elles se seront retranchées pour être à l'abri du pillage général, et qu'entre elles il se sera établi un ordre, une conscience publique qui aura dit aux enfans d'obéir à leurs pères et, par imitation de ce précepte, aux jeunes d'obéir aux vieux. La conscience est donc aussi naturelle à l'homme en société que le pillage ou le brigandage l'est à l'homme vivant sans loix. « Vous voyez, diront nos antagonistes, que la conscience est l'ouvrage des hommes et nullement celui de la nature. » Un moment; nous n'avons pas encore parcouru cette face de la question et, comme nous ne connoissons point de bande humaine vivant librement et sans loix, il faudra, selon la coutume ordinaire, recourir aux bêtes, demander ce qu'elles font pour savoir ce que nous devons faire. Est-il chez elles quelque conscience naturelle? Oui, sans doute, car le mâle est chef de sa famille ; le père et la mère ont l'empire sur leurs petits; ils sont punis s'ils manquent à l'ordre. Si l'un des petits gloutons veut tout dévorer à lui seul, on voit le père l'éloigner pour laisser aux autres le temps de se nourrir. L'instinct des bêtes est si impérieux qu'il remplace et surpasse peut-être nos études en médecine. Au moins leur but est star, le nôtre est souvent conjectural. J'ai vu ma chienne de l'hermitage enfouir sous le fumier un de ses petits mal portant ; nous le sortions chaque matin du fumier, où nous le retrouvions toujours. Il n'est point d'homme de campagne ou de ville qui ne puisse ajouter quelques remarques à celles que je viens de faire. Je dis donc que s'il est un ordre constant, physique et moral parmi les animaux, il est une conscience de cet ordre.

Peut-être sont-ils consciencieux sans réflexion ; mais chez l'homme, la conscience est une espèce de divinité dont il ressent la présence.

Le mot conscience veut dire preuve, ou contre-épreuve de ce qui est. Si le mot inconscience existoit, il voudroit dire désordre. — Il est donc deux espèces de conscience, dira-t-on; une provenant du physique, l'autre du moral? — Oui, sans doute; et, pour preuve de leur existence, je dirai que ni l'une ni l'autre ne peuvent être violées sans punition ou remords de notre part.

Il est même une troisième conscience, et celle-là factice, qui consiste à vouloir faire croire aux autres qu'on ne se reproche

rien, ayant tout à se reprocher. Mais ni l'esprit ni l'adresse ne servent en pareil cas; la parole est leste, mais le cœur est gros. Je vis un jour un homme criblé de désordres répandre quelques larmes en embrassant un joli enfant; je me contentai de lui dire : « Vos pleurs ne sont pas pour lui, il est heureux et pur comme le ciel. » Revenons. On se fait une conscience factice en jouant les vertus, en affichant les dehors du bonheur par les richesses, on en impose à tous, excepté à soi-même. On est courtisé, caressé, fêté par tous, quelquefois même par l'homme honnête qu'on tient sous sa dépendance : que manque-t-il donc à cet homme? D'être heureux par lui, et non par l'opinion des autres. Avec ses richesses, il peut acheter une province, que n'achète-t-il le repos de l'âme ! On a traité les sujets les plus immoraux; pour prouver les ressources de son esprit, l'homme a été poussé à ce délire insensé. Cependant, il n'osera composer le livre intitulé : Moyens d'éviter les reproches de sa conscience, ou manière de se rendî'c heureux dans le crime (i). Les plus grands coupables ont senti l'inutilité des efforts de leur logique. La logique des passions est véhémente, elle peut tout; mais celle du crime est sans force. Pour traiter un pareil sujet, il faudroit, malgré soi, descendre dans sa conscience, en développer les replis, creuser jusqu'à la source des idées provenant des sensations, et partout le coupable trouveroit un mur d'airain qui i'arrêteroit en lui criant : c: Esclave, tu secoues en vain ta chaîne, tu veux en vain être libre. Ton mal est dans toi, tu ne peux te guérir qu'en changeant d'être. Ecoute ta conscience, repens-toi, réforme-toi. » Ce n'est que par des suppositions pires que le mal qu'on peut avancer certaines maximes impies. Plusieurs propositions de Machiavel sont dans ce cas; elles manqueront toujours d'apologistes; le mur d'airain, la conscience, est là.

Que l'homme taré souffre les reproches intérieurs de sa conscience, soit; rien ne doit le distraire absolument. Si la dissipation, le bruit continuel lui sont favorables, gare l'instant du réveil : c'est le lion qui dort pour augmenter ses forces meurtrières. Cet homme seroit possesseur du monde, tous les genoux

( i) Un écrivain français du XIX^ siècle devait, jusqu'à un certain point, relever (sans le connaître) le défi de Grétry, — Barbey d'Aurevilly, dans un des plus beaux contes de ses diaboliques, le Bonheur dans le Crime.

fléchiroient devant lui, que le ver rongeur, le ver qui ne meurt point (c'est l'Ecriture qui l'appelle ainsi), le remords enfin suffiroit seul pour le désoler. Les fausses combinaisons sont dans le cœur de l'homme comme deux sons en dissonance; si lun ne descend ou si l'autre ne monte, ils sont en souffrance. Mais que l'homme pur, autant qu'on peut l'être (vu la foiblesse de notre nature et la complication matérielle des substances dont notre être est formé), se laisse tyranniser par des reproches imaginaires, des scrupules puérils, des arrière-pensées chimériques dont il ne se croit pas coupable tout-à-fait, mais qui néanmoins l'occupent quelquefois, voilà qui est impardonnable, et qu'il doit regarder comme une suite d'idées machinales, que les organes de l'esprit et de la mémoire produisent en lui comme les vents produisent quelques sons phrasés en traversant les roseaux ou nos vitres.

La confession auriculaire a cela de bon chez le catholique, qu'un homme comme nous prend sur lui notre coulpe. Au reste, toutes les religions ont leur moyen d'apaiser les remords secrets de leurs ouailles, moins dangereux pour l'Etat que celui des catholiques. Un des indices qui prouve le plus que nous sommes assujettis à notre conscience, c'est le besoin qu'on éprouve tôt ou tard de révéler le secret qui pèse et tourmente. C'est la pire condition de l'homme, à laquelle les animaux ont le bonheur d'échapper : ils oublient tout en peu de temps, jusqu'à leur progéniture. Ils recommencent toujours sur nouveaux frais ; le besoin et l'instant décident de leurs actions heureuses ou malheureuses, qu'ils oublient incontinent. L'humanité est loin de cette constante félicité : l'homme fait l'homme, le présent seul occupe les animaux. L'avenir, le présent et le passé se disputent le cœur de l'homme. Il vaudroit mieux être et finir comme le dernier des animaux que d'être déchiré comme l'est le coupable, ou d'être seulement tyrannisé par les scrupules du bigotisme. Le bigotisme ôte à l'homme toute espèce d'énergie, surtout à la fin de sa vie. Chez les catholiques, on se sert trop des morts pour épouvanter les vivans ; l'appareil mortuaire y est trop sensible; les réformés chrétiens l'ont supprimé en partie, ils ont bien fait. Chez eux, le ministre qui visite le mourant semble ne remplir qu'un devoir d'amitié ; chez

le catholique, c'est un jugement dernier plus effrayant que consolant. On souftVe de voir même de grands hommes terminer, dans notre religion, une vie pure dans les remords et l'eifroi. Il ne faut que lire le récit de la vie et de la mort des philosophes français, depuis Pascal et Corneille jusqu'à Voltaire, et depuis ce dernier jusqu'à nous, pour être convaincu des effets cruels et tyraniques du bigotisme ou des secours de la philosophie, in extremis. Pascal, dont la vie est pure comme celle d'un enfant, voit un abîme à ses côtés; on est obligé de se poster entre lui et l'abîme prétendu pour le rassurer. Il n'est sorte de scrupule qui n'affecte cet homme de bien, que ses amis ont la cruauté d'abandonner, au lieu de l'entretenir de sa gloire et des bienfaits dont il honora l'humanité. Il est repentant, pénitent (eh ! de quoi?) au point de vouloir quitter son lit de mort pour aller expirer à l'hôpital. Corneille, Racine font amende honorable et se repentent d'avoir été de grands hommes. La Fontaine, qui semble n'avoir composé quelques contes trop libres que pour déniaiser sa conscience enfantine, se jette aussi dans les remords. Cette bonne pâte d'homme étoit cependant si aisée à manier, à conduire ! Celui qui devina les secrets de la nature, ou plutôt qui fut lui-même un de ses secrets, se repent d'avoir pensé, d'avoir écrit, d'avoir été ce qu'il fut, au lieu d'en retirer toute sa consolation (i). Que d'imposteurs apostoliques avoient pratiqué ce qu'il s'est contenté de dire avec tant de grâce ! Tel est l'effet du zèle outré des ministres de la religion ; l'homme qui en a édifié dix-mille par ses mœurs; qui en a consolé et qui en consolera cent et cent mille par ses écrits est abandonné à sa faiblesse physique au terme de sa vie. Cette cruauté est plus que barbare : elle étoit néanmoins celle du temps dont je parle. Parcourez, au contraire, l'histoire de la mort des Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Helvétius, D'Holbach (2), d'Alembert, Bufïon, Diderot... Exempts de remords inutiles aux belles âmes, ils terminent doucement leur vie dans les bras de l'amitié. La mort est le dénouement de la vie; aucune

(1) On me forçoit un jour de choisir entre La Fontaine et Molière. Je dis que la rose et l'œillet étoient également dans la nature; que sous le rapport des sciences, Molière savoit qu'il étoit philosophe, et que La Fontaine l'étoit sans le savoir. (G.)

(2) Voir tome I, chapitre XLHI.

action n'est coinplètciiicnl bonne si clic ne se termine heureusement. Préparons donc notre fin prochaine en faisant le bien, mais ne nous croyons pas coupables pour avoir négligé quelques occasions de le faire. La nature veut qu'on pense à soi avant de s'occuper des autres ; ceux qui disent le contraire se trompent. Nous est toujours avec îioiis, les autres ne sont que ses rapports: quelquefois si chers, à la vérité, que nous se sacrifie pour eux. Alors, c'est la sublimité de la vertu qui viole la nature; et de tels exemples sont si rares, qu'on est convenu de les admirer.

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