AU DIEU DE L'UNIVERS
Saint-Pierre de Rome n'est qu'une chapelle en comparaison de cet édifice. Le temple entier est d'or massif. Sa forme est ronde, cent mille torches l'éclairent en dehors et en dedans. Une horloge sablière en bronze noir de trois cents pieds de haut est au milieu du temple. La division des heures, des nuits et des mois est marquée en lignes rouges, sur le verre inférieur qui reçoit le sable, blanc comme la neige, du cristal supérieur. Les heures, les nuits et les mois se comptent numériquement, depuis un jusqu'à douze. En attendant la cérémonie, les habitans s'occupoient à régler leurs montres sur la grande horloge.
Une odeur d'encens délicieuse parfumoit le temple. « Une chose m'étonne », dis-je à mon ami (car il l'étoit déjà). — « Quoi ?» — « Dans votre temple, vos maisons, vos rues, on est peu incommodé de la fum.ée, quoique partout la résine enflammée abonde. » — « Les grands volcans que vous connoissez, et cent autres plus petits que vous ne connoissez pas et que vous appeliez crevasses, sont nos soupiraux, nos cheminées, et nous avons de nombreux ventilateurs. »
— « Avez-vous des agitations de l'air, des vents souterrains...? » — ce Ils sont terribles pendant les explosions des volcans; ce que vous regardez comme un fiéau purifie l'air de nos climats. La fureur des élémens est ici plus redoutable que chez vous : le feu souterrain, celui qui provient de la matière sulfureuse qui s'attache à nos murailles, les éboule mens de terres et de rochers, les tremblemens de terre, les inondations, par torrens... L'industrie humaine ne peut prévenir ces convul-
sions élémentaires (i), qui du reste sont rares et réparées avec activité. Passons par ici. Quatre temples, également de forme ronde, correspondent à la grande enceinte de Thorloge. L'un est dédié à Mercure, comme dieu de la santé ; le second à l'hymen, le troisième à la mort, le quatrième à Mars, dieu des combats. » Nous passâmes successivement dans ces quatre temples.
Dans celui de Mercure coule un fleuve du métal qui porte le même nom. « C'est là, me dit Probibatus, que les malades attaqués de la lèpre, de la gale, qui sont communes dans ce climat, sont envoyés par notre fameux médecin Cratérus pour recevoir des frictions salutaires. En revanche, nous connoissons à peine la pulmonie, dont les vapeurs sulfureuses nous préservent. » Nous passâmes ensuite dans le temple de l'hymen, où la foule se portoit.
Ce temple est décoré de larmes d'or et d'argent et de trophées de flèches amoureuses en acier fiii et poli. La belle Rubiconda et le jeune Formidabilibus étoient attendus ; ils arrivent couronnés de diamans et de rubis resplendissans (ce sont les fleurs du pays) et le temple retentit d'acclamations. Après quelques cérémonies d'usage, telles que d'interroger les futurs et d'inscrire leurs noms au livre des mariages, le plus ancien magistrat prend la future épouse par la main et la conduit vers le dieu Priape.
La statue est d'or; on voit le dieu mollement couché sur un matelas d'argent extrêmement blanc. Le membre menaçant du dieu est de bronze. La vierge souleva doucement ses vêtements, fut se coucher avec précaution sur le dieu, fit un cri et vola dans les bras de son heureux époux : le temple retentit une seconde fois d'applaudissemens. « Cet usage est païen,
(i) Pour : des éléinens.
dis- je à mon guide. » — « Il est nécessaire ici, où le sexe est sage et robuste ; il abrège les travaux de l'hymen. »
Gomme il me vit refléchissant sur ce qu'il me disoit : « N'avez-vous pas remarqué chez vous, me dit-il, que les passions voluptueuses et efféminées suivent les gradations des ardeurs du soleil ? Nous sommes privés de ses ardentes faveurs et des maux qu'elles entraînent. Ici, les passions sont grossières, tortes, mais franches sans astuce : dans un mois il se forge plus de mensonges sur la terre qu'ici pendant cent ans. » — « La vérité est au fond du puits, » lui dis-je en souriant.
Le temple immense de la mort est taillé dans le roc vif ; il est nu ; la chaleur y est extrême, car un fleuve de bitume enflammé et bouillonnant le traverse. C'est dans ce Styx des souterrains de la ville qu'on jette les cadavres, qui sont consumés dans l'instant. Mon guide me fit remarquer qu'il seroit dangereux de donner une autre sépulture aux morts, à cause du peu d'élasticité de l'air.
Le quatrième temple latéral, celui de Mars, est construit en fer. C'est l'arsenal du pays pour les armes et les machines de guerre, dont heureusement, me dit Probibatus, on ne se sert point depuis plus de mille ans. La statue formidable du dieu de la guerre est au centre du temple, couronnée de piques, de canons et de mortiers énormes, qui forment comme une citadelle que Mars domine.
Nous retournâmes une seconde fois dans le temple de l'horloge, où il y avoit plus de cent mille âmes. Chacun se rangea pour laisser passer l'homme respectable qui me condui-
soit. J'entendois dire à chaque instant, en parlant de moi : (( C'est un homme de la surface, c'est un blanc, il paroit aimable. » Les femmes me saluoient avec une sorte d'éventail qui leur sert à chasser les moustiques, qui sont tort incommodes.
Il n'y a rien dans ce temple immense d'or poli que l'horloge sablière, qui a (comme je l'ai dit) trois cents pieds d'élévation. La nuit oîi le sable cesse de couler est une nuit solennelle, c'est la dernière de l'an. Mille bras armés de leviers sont prêts pour retourner l'horloge, si nécessaire dans un pays où le soleil ne luit point.
En attendant le moment désiré, une musique formidable éclata dans la voûte du temple; formidable, dis-je, car elle est composée : i° D'un directeur d'orchestre, armé d'une bûche de fer de trois pieds de long, avec laquelle il frappe les divisions de chaque mesure sur un pupitre d'airain, et les subdivisions sur deux autres pupitres qui rendent des sons plus aigus ;
2° Deux mille tromboni, qui se permettent des agrémens non écrits (i); 3° Quatre mille contrebasses-violoncelles qui démanchent mieux que nos premiers violons (2); 4° Vingt-quatre mille paires de timbales et cymbales, autant de cors, de trompettes et de bassons ; 5** Vingt-six mille hautbois, clarinettes et petites flûtes (3), qui sont exercés dans l'art des dissonances et
(i) L'ornementation musicale, laissée à la discrétion de l'interprète, était souvent encore considérée, au XVII I*" siècle, comme une prérogative des instrumentistes.
(2) A cette époque, le démanché était encore considéré comme une sérieuse difficulté. Au siècle précédent, on ne démanchait pas encore, comme l'atteste le manche court des anciens violons, qui tous ont dû être renmanchés.
(3) Le métal dont tous ces instrumens sont faits leur donne un son clair et fort singulier. (G.)
Grétry souscrit encore au préjugé ancien d'après lequel le timbre des instruments à vent subit l'influence de la matière dont ils sont faits; les expériences célèbres de Chladni, mettant cette croyance à néant, n'étaient pas encore connues.
à qui la septième diminuée, les sons enharmoniques semblent doux comme miel, et qui tous (je parle des musiciens) font une grimace horrible quand le compositeur a risqué un accord parfait qu'ils ne tolèrent qu'au début et à la finale des morceaux. Ajoutez à cela quatre-vingt mille poitrines de bronze qui forment un chœur plus qu'enragé par ces paroles (i) :
Hymne
(( Dieu des peuples souterrains, Dieu du plus solide des climats, entens nos voix suppliantes, descens dans ces antres de ténèbres, où ton nom sans cesse est révéré! Viens jouir de la douce joie de tes enfans, qui t'invoquent au renouvellement de leur année nocturne! Ici, tu entendras la voix mélodieuse des grenouilles, celle plus sonore des crapauds, celle plus argentine des serpens, celle des hiboux plus douce que la laitance de nos poissons, celles enfin de nos femmes qui les surpassent toutes. » (Le chœur du peuple, formé de cent mille voix, répète ces paroles.)
« Ici, dans tous les temps, règne l'abondance, car les saisons sont uniformes. Ici, l'abondance de mille sortes de poissons savoureux, les reptiles les plus succulens, purifiés par la fîamme, nourrissent tes enfants. Daigne nous conserver le bonheur dont nous jouissons dans ces belles retraites, Dieu des peuples souterrains et sous-marins, Dieu du plus beau des climats, en attendant que ta bonté divine transporte nos âmes au céleste séjour, plus agréable encore. »
(Le chœur répète.)
(i) Je ne doute pas que la musique outrée de nos jeunes compositeurs du temps de la Terreur n'ait donné lieu à cette folle vision auditive. Au reste, en écrivant ce rêve, je me permets les détails nécessaires à l'ensemble de la narration. Après tout, ceci n'est qu'un rêve, et l'on rêve plus follement. (G.)
Cependant, la musique cesse et le plus parfait silence règne dans l'assemblée. Le sable coule encore, mais il s'arrête enfin. Alors, le premier magistrat dit, en élevant la voix : Le moment est arrivé! Sa phrase n'est pas finie que la machine énorme a déjà fait son évolution, et que déjà le sable coule avec la nouvelle année.
Les souterranéens, tous silencieux, le regardent couler avec satisfaction. Alors, en signe de réjouissance, on entend quatre cloches que mille hommes nerveux pourroient à peine mettre en branle. Leur grosseur, leur ampleur immense les font sonner à l'octave basse de nos plus grosses cloches, et je reconnus les mêmes sons que j'avois entendus sur le mont Etna avant d'être précipité dans le volcan.
Enfin, pressé par la foule qui sortoit du temple, je perdis mon guide et, m'éveillant en sursaut, je vis que j'avais rêvé à peu près tout ce que je viens de dire. Il est probable que ceux qui voyagent dans les planètes et qui nous en détaillent les merveilles savent rêver comme moi.