‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 59 sur 84 · MON REVE DU TEMPS DE LA TERREUR · texte numérisé non relu

MON REVE DU TEMPS DE LA TERREUR

Un rêve n'est pas la vérité, mais il la côtoyé et la montre plus affreuse qu'elle n'est réellement. Enveloppés du terrible spectacle d'une révolution meurtrière, les sens deviennent en quelque sorte des prismes sanglans qui prêtent leurs couleurs aux objets que présente l'imagination désordonnée du sommeil. Le rêve que je vais décrire s'est retracé plusieurs fois dans ma pensée à des époques différentes de la Révolution, et toujours accompagné de circonstances nouvelles, basées sur les mêmes événemens. Je vais tâcher de le saisir, à peu près, dans son ensemble. La poésie auroit plus de prix que la prose pour rendre les bizarreries d'un rêve. Milton a peint les enfers d'une manière sublime dans son Paradis perdu ; il dut peut-être ses tableaux les plus effrayans aux horreurs révolutionnaires qui, de son temps, désolèrent aussi l'Angleterre.

RÊVE (i).

Me promenant, ou, plutôt, me traînant sur le mont Etna, j'approche du cratère et j'entends quatre cloches énormes

(i) Quoiqu'en prose, j'ai divisé ceci en strophes. J'aime cette méthode, que le Tasse a adoptée dans sa Jérusalem délivrée. Je suis toujours étonné que les poètes ne riment pas par

sortant des entrailles du volcan. Étonné, attentif à cette sublime harmonie... Alors, la terre tremble sous mes pieds et je suis précipité, vivant et sans blessures, au fond de l'abîme.

D'où peut naître un rêve aussi extraordinaire? J'avois assisté, une seule fois, à une séance de Jacobins de Paris, j'avois frémi aux vociférations des orateurs, aux hurlemens de la multitude; j'avois vu des bouches écumantes de rage... En falloit-il davantage? Mon imagination frappée me transporta dans une caverne à peu près semblable, où néanmoins l'ordre étoit mieux établi que dans les clubs révolutionnaires.

Étonné que ma chute ne m'eiat pas fait périr, je regarde autour de moi et j'aperçois de longues et superbes avenues illuminées et tirées au cordeau. J'avance et, de droite et de gauche, je vois des grottes taillées dans le roc, habitées par les hommes, les femmes et les enfans de ces lieux souterrains.

Le propriétaire d'une de ces grottes m'accueille avec bonté : (( Je suis, me dit-il, un des savans de ces régions souterraines. Que voulez-vous? Comment êtes- vous ici descendu?» Je lui dis, en peu de mots, ma déplorable histoire. — « Les dieux vous ont protégé, il est juste que je vous protège : entrez chez moi. »

« Vous semblez surpris de trouver des hommes sous votre terre, que déjà l'on nomme sublunaire. La nature crée partout ; de même que le ciel a ses habitans, que chaque planète a les siens, les entrailles de la terre, où les rayons du jour ne pénétrèrent jamais, sont habitées.

strophes, surtout dans les longues narrations poétiques. Avec un, deux et même trois airs de même rythme, qu'on varieroit à volonté selon le caractère des strophes, on chanteroit un poème épique en totalité ou en partie avec délice. A la simple lecture, ces divisions soutiennent également l'attention.

» De même que mille astres lumineux vous envoyent leurs influences bénignes, l'air et les eaux du ciel pénètrent dans ces lieux et nous apportent les germes de fécondité et de vie. Ne soyez donc pas étonné de ce que vous voyez et de ce que vous verrez encore ; ainsi qu'à vous, un même Dieu nous donna l'existence, avec les moyens de la conserver.

« Quel âge me donneriez-vous? » — Mais, soixante ans, à peu près. — J'ai bientôt quatre cents ans, et je puis vivre jusqu'à cinq cents: c'est le terme ordinaire de notre vie ici-bas. Vous êtes là-haut vivifiés de plus purs élémens, de plus pures substances ; mais ce qui vous convient, ne nous conviendroit pas, et vice-versa. D'ailleurs, on diroit que c'est à usure que le ciel vous dispense ses dons; le soleil vous pompe, vous et vos substances nutritives ; il vous les retire par ses feux dévorans, par lui vous recevez chaque jour et la vie et la mort.

« Ici la nature est brute et grossière ; mais la stabilité de nos ténèbres, une fécondité constante, la prodigieuse quantité de substances solaires et terrestres qui y pénètrent sans que le soleil et l'air subtil puissent nous les enlever aussi promptement que chez vous... voilà pourquoi nous vivons cinq siècles. »

Dans cet instant, une petite femme, presque aussi large que longue, vint dire à mon hôte qu'il étoit servi. «C'est ma femme, me dit-il, c'est la mère de mes chers enfans. » Je lui fis une profonde révérence, qu'elle me rendit en se retournant subitement, comme une marionnette. « C'est l'usage du pays, me dit mon hôte ; par pudeur, les femmes ne saluent point les hommes en face. » Nous passâmes dans une autre pièce et l'on me fit asseoir entre deux demoiselles qui n'avoient tout au plus que cent ans.

igo

La vaisselle étoit d'or et d'argent massif; les mets, de gros poissons noirs qui ne me donnoient pas envie de manger; le pain avoit un goût extraordinaire; point de vin ; une eau limpide brilloit dans des flacons de cristal de roche... Mon hôtesse vit mon embarras: «Voilà, me dit-elle, quelques poissons d'eau de roche, vous n'en avez jamais mangé de meilleurs, goûtez-en. » En effet, ils étoient d'un goût parfait.

« Allons, dit une des demoiselles, qui m'avoit fait les yeux doux pendant tout le repas (et quels yeux, bon Dieu !), faisons fête au bien-arrivé. » Elle me versa d'une liqueur spiritueuse que je trouvai fort bonne. « C'est, me dit le savant, de l'eau-de-vie tirée de nos poissons et de nos reptiles. »

Alors, les deux filles se mirent à danser autour de la table, en chantant et frappant sur des triangles. La chanson disoit :

Bien venu, bien venu qui nous aime ; Répétons, répétons tous de même :

Bien venu, bien venu qui nous aime.

Cette joie naïve m'amusoit. Cependant, le père se lève, se prosterne à terre, les femmes font de même, je suis leur exemple et le savant dit d'une voix forte qui retentit dans les voûtes : « Dieu de la nature, père des humains, reçois les actions de grâce de tes enfans. » — Amen, amen, amen, répondîmes-nous en chœur.

Je ne pouvois détacher mes yeux des vases d'or et d'argent garnis de pierreries et de cristaux resplendissans qui couvroient la table. «Vous vous battez là-haut pour ces objets, me dit notre savant; ici, les métaux sont si abondans, les pierres précieuses (selon vous) si communes, qu'on n'en paie que la façon. — Et

avec quoi payez-vous^ — Avec ceci !» Il lira de sa poche une monnoie d'or fin, de forme ronde, grande et petite, sur laquelle étoit empreinte une horloge sablière.

« Vous devez avoir beaucoup de faux monnoyeurs, puisque vos ouvriers ciseleurs sont habiles, et que l'or est si commun? — A quoi cela servirait-il? L'abondance est telle ici que la monnoie ne sert, presque jamais, que pour payer le fisc. »

(c Allons nous promener. » Quel spectacle que ces rues symétriques, éclairées de mille flambeaux de matières combustibles attachés à chaque grotte! «Entrons ici, me dit notre savant, c'est le lieu de notre académie, et c'est aujourd'hui la nuit de la séance. ~ La nuit ? — Eh ! oui, puisque nous n'avons point de jours, nous comptons par nuits, cela est égal. — Quel moyen de division avez-vous? — L'horloge. N'avezvous pas aussi des pays où la nuit règne pendant six mois? »

Les savans étoient rassemblés. Le président me fit asseoir dans un fauteuil d'or rembourré de peaux d'anguilles, fort commode. Chacun me fixoit avec étonnement. « Ce jeune homme, dit mon conducteur, fut protégé par les dieux. Tombé parmi nous du sommet de l'Etna... » — « Collègue, interrompit un savant (qu'on me dit se nommer Volcanus), dites tombé ou " monté. La terre est ronde ou à peu près, son atmosphère l'environne, on pénètre à son centre de toutes parts. Descendre d'un côté, c'est monter de l'autre ; donc, monter ou descendre sont une même chose, de par la loi de la gravitation. » — « Concedo », dit mon hôte, qui étoit un bon homme.

Quelques membres voulurent disputer plus longuement sur cette question, mais le président sonna et dit : « C'est le

savant Fei ragus qui a la parole. » Le dit citoyen lira de sa poche un manuscrit de peau de poisson, aussi blanc et plus solide que notre papier, et lut ce qui suit :

« Est-il plus avantageux pour l'homme d'être éclairé et dévoré en cent ans par le soleil que d'habiter dans ces climats ténébreux où l'homme existe cinq siècles? » — « La matière est belle, dit le président, et convient on ne peut mieux pour donner à l'illustre étranger qui assiste à notre séance, une idée avantageuse de notre climat. » Malgré les prodiges qui m'environnoient, je sentis que je n'avois nulle envie de m'y fixer, si je pouvois en sortir. Je fis une inclination au président et Ferragus continua dans ces termes :

« Le mode d'inconstance qui règne à la surface du globe n'est pas préférable à la stabilité de notre climat; il a ses avantages ; mais que d'inconvéniens s'ensuivent ! Le soleil divise les jours et, par ses positions et ses diverses influences, il change les saisons. Alors, il n'est pas un jour, une nuit de Tannée, il n'est, par conséquent, nul homme qui puisse être le même deux jours de suite, ni le même qu'un autre homme, car chacun diffère d'un autre plus au moins selon son tempérament. Quelle harmonie peut-il donc exister entre ces hommes? Aucune.

« La position de l'astre vivifiant diversifie aussi les climats à l'infini, qui, en outre, ont tous quatre saisons: un printemps, un été, un automne et un hiver plus ou moins prononcés, excepté sous les pôles. Chaque peuple, influencé diversement par l'astre mobile, engendre forcément les mœurs qui lui sont propres, se crée une religion différente de celle de son voisin. De là résultent les opinions diverses et les combats interminables, tant religieux que politiques, des habitans de la surface.

« D'après cet exposé, nullement arbitraire, remarquons combien l'existence, la volonté de l'homme sont précaires dans ces régions. Sans cesse, il veut et ne veut plus. Il a l'idée du bien, il fait le mal. Dans le comble de sa déraison, il veut pour lui ce qu'il refuse aux autres. Il cherche à se perfectionner, il reste dans une tourmente continuelle, toujours loin de la perfection. Il ne peut vivre que d'ambition, et c'est elle qui le tue. Il s'élève jusqu'aux idées sublimes; mais, encore un degré, il retombe dans le vague de l'idiotisme. Il s'élance après la chaleur qui le consume et le fait mourir, il s'irrite de la coquetterie des femmes; constantes et douces, il ne les aime plus... » Ici les applaudissemens interrompent l'orateur, qui continue ainsi :

« Ses désirs surpassent trop souvent ses facultés. Il cherche avec ardeur à se régénérer, et c'est en donnant la vie à son semblable que souvent il périt lui-même. Oui, le fruit de l'arbre de vie lui est offert avec volupté, il en est altéré, il le cueille avec transport et se dévoue à la mort. Dans ses indécisions, dans ses désirs si souvent contraires à ses vrais intérêts, ne semble-t-il pas être tour à tour possesseur et en même temps privé des hautes facultés d'un être accompli, dont l'orgueil le dédommage? La vérité n'est point chancelante comme lui; elle est une, immuable, inaltérable ; homme de la surface, non, tu ne la connois pas, ta mobilité l'atteste. (Nouveaux applaudissemens.)

« Ici, quelle différence ! Nous sommes plus en harmonie avec nos élémens subterranés (quel bonheur!). Ici, la même saison règne constamment et l'homme est toujours le même, sauf le changement progressif des âges. Tout ce qui est contraire à l'homme superficiel nous est propice. Des ténèbres immuables nous rendent immuables comme elles. Privés de la lumière électrique du soleil, un feu souterrain et plus matériel nous

consolide, nous cchaiiffe, sans emporter aussi |)rom|>tL'nienl notre substance. Notre sang épais circule lentement pendant cinq siècles de vie ; nos sens presque obtus, nos nerfs peu sensibles nous laissent jouir sans irritabilité... Séjour des voluptés! tu te terois envier du reste des humains, s'ils te connoissoient ! (Transports de l'assemblée.)

« Privés de fades végétaux et de fruits fermentans, une eau pure, filtrée à travers les rochers, nous désaltère. Des marais immenses sont les réservoirs où mille sortes de poissons et de reptiles abondent. Des taupes charmantes se traînent sur nos pas; mille oiseaux, dont les yeux phosphoriques brillent dans les ténèbres, tapissent nos rochers ; des crapauds aussi volumineux que la baleine de là-haut, des serpens énormes, des chauves-souris dont les ailes portent jusqu'à vingt pieds d'envergure et dont le croassement, le sifflement forment une douce harmonie... C'est là, c'est dans ces lacs immenses de fange vitale que nous trouvons une subsistance abondante et toujours inépuisable, dont nulle influence d'astres malins ne peut nous priver. »

— « Que pense l'illustre étranger, dit le président, des raisonnemens du docte Ferragus? » — « O merveilleuse nature, me suis-je écrié! Tu crées partout, et partout l'homme reconnoissant, formé des élémens modifiés qui l'environnent, ne voit rien au-dessus des dons que tu lui fais. Mais qui peut, illustres souterrains, vous avoir initiés dans notre système solaire? »

— « Vous n'êtes pas le seul, dit un vieux membre, qui soyez descendu ou monté dans ces régions souterraines. De tous temps, des physiciens curieux ont été abîmés dans les bouches des volcans ; presque morts, nous les avons recueillis, et c'est d'eux que nous connoissons votre physique et vos mœurs.

« De plus, dans les momens des éruptions volcaniques, qui nous sont annoncées plusieurs jours d'avance par des indices certains, l'Académie envoie des députes qui observent ce qu'ils peuvent apercevoir de votre ciel radieux. Vous vous élancez jusque dans les cieux ; vous comptez les planètes, les étoiles. Nous avons la même ardeur de savoir ce qui se passe dans le ciel et se pratique sur votre terre. Nous aimons notre climat, j'en conviens, mais, malgré nous, nous aspirons après la lumière étincelante du soleil, qui ne nous pénètre que de ses derniers rayons. » — « Continuez, rr^on illustre confrère, dit le président. »

— « Nous mourons, et la loi de mort suppose une loi de régénération. Amour! puissant véhicule de l'âme, nous t'adorons, amour, et tes flèches plus acres, plus acérées que sur la terre, triplent nos jouissances. Rien dans le monde peut-il être comparé aux charmes de la belle Rubiconda, dont le sang vermeil transpare (1) la plus belle peau noirâtre, et qui s'unit demain au jeune Formidabilibus, mon fils?

« Que j'aimois à lui entendre dire, hier encore, en s'adressant à sa future épouse : « Oui, ma chère belle, tes soupirs amoureux me charment comme les cris aigus de nos hiboux. Tes yeux, d'un rouge tendre, percent mon cœur à travers les plus épaisses ténèbres. Rien n'égale l'élégante épaisseur de ta taille majestueuse ; le teint le plus basané pâlit à côté de ton teint rembruni et l'odeur sulfureuse de ta douce haleine est préférable au nectar des dieux. » (On applaudit, et on lève la séance.)

Sortis de l'Académie, mon protecteur et mon guide me dit : « Vous ne pouviez pas mieux tomber; c'est demain le dernier

(^i) Pour : transparoît à travers.

jour de notre année nocturne ei celui du revirement de la grande horloge. Les habitans de ces contrées viennent de toutes parts, traînés par d'énormes reptiles, par la grenouille aux longues jambes, pour assister à cette mémorable cérémonie; et, C(;mme NOUS l'avez entendu, la belle Rubiconda se marie au jeune Formidabilibus, le fils de notre collègue, »

Nous tûmes souper chez mon hôte, avec quelques sa vans qu'il avoit invités après la séance. Je remarquai que chaque grotte excavée dans le roc ou la terre étoit numérotée en transparens. « Nous n'avons pas cette prévoyance, dis-je aux savans ; aussi, le soir, nous ne trouvons pas aisément la maison où nous voulons nous rendre. »

Le repas fut plus abondant, plus exquis que le dîner. Les tourtes de poissons et de leurs laites, les pâtés chauds et froids de cuisses de grenouilles ou d'oiseaux étoient excellens. Les écrevisses, dont nos homars ne sont qu'un diminutif, étoient exquises. « Avec quelle farine faites-vous vos pâtisseries et votre pain ? » demandai-je. « Avec celle de certains poissons séchés au four. » Vers la fin du repas, même danse, même prière qu'au dîner.

Alors^ les convives se retirèrent ; mon hôte et l'hôtesse me souhaitèrent un bon repos; les deux demoiselles méprirent par la main et me menèrent dans ma chambre, bien éclairée et bien échauffée par des tuyaux de chaleur ; elle me montrèrent mon lit en peaux de poisson, rembourrées de plumes d'oiseaux fort tendres. Elles me firent des révérences en se retournant et me dirent plusieurs fois : « Adieu, beau blanc ; adieu, beau blanc! »

Que de réflexions vinrent m'assaillir lorsque je tus seul dans mon lit ! Je compris que le Lapon dans sa tanière, les

souterriens dans leurs villes enfumées sont contens dans leurs retraites comme la taupe dans son trou, lorsqu'ils vivent en paix. Mais ces peuples, me disois-je, vivent-ils sans loix ? Quelle est la forme de leur gouvernement ? Je m'endormis en me promettant de faire le lendemain ces questions à mon hôte, le généreux, l'hospitalier Probitatus.

Il vint me trouver à l'heure du réveil et il me satisfit en ces termes : « Notre gouvernement est démocratique. L'égalité seroit parfaite si, entre les hommes, il pouvoit y avoir unité de conscience comme dans les animaux. L'Académie nomme les magistrats-prêtres pour trois ans. Nos subsistances sont communes à tous. C'est le fisc qui entretient les marais poissonneux où chacun va puiser, qui excave la houille que nous allons prendre pour nous chauffer, qui fait extraire l'huile de poisson, c]ui prépare les torches, qui fait fabriquer nos vases de terre ou de métal dont chacun peut se fournir gratis, qui veille aux tuyaux de chaleur publics qui circulent par toute la ville, qui fait bâtir et entretient les temples... »

— « Et que donnez-vous au gouvernement en échange de tant de bienfaits ?» — « Chaque habitant lui doit une journée par mois du travail qui lui est assigné. » — « Quoi, vous aussi? » — a Comme un autre, jusqu'à quatre cents ans, que je n'ai pas encore révolus. Je sais tailler la pierre, ciseler, façonner les métaux et la terre... J'ai été six ans apprenti dans les ateliers publics où l'on enseigne tous les métiers et où chaque jeune homme est obligé d'aller vivre six ans. Quand le fisc nous demande de la monnoie, que nous fabriquons tous nous-mêmes, nous courons lui en porter. »

— « Et vos mœurs, sont-elles régulières ? » — « Assez. Chaque chef de famille est maître chez lui. Un père qui écrit aux magistrats : « Punissez mon fils, ma fille ou ma femme »

est obéi aussitôt. « — « Le divorce est-il permis? » - a Quand trois, dix ou vingt personnes attestent que les époux sont malheureux. » — « Je ne vous entens point. » — «Je m'explique. »

« Vous verrez demain, dans le grand temple de l'horloge, trois tables qui contiennent les noms des habitan,'- majeurs de notre ville (on est majeur à cent ans)... » — « Pardon, si je vous interromps, comment s'appelle votre ville ?» — « Soiiterrcana-bella. Le premier de ces tableaux, donc, porte en tête : probité; le second: indécis ; le troisième : suspect. Il faut vingt témoignages suspects pour attester un fait, dix indécis, et trois seulement pour ceux qui sont honorés du titre de pi'obité. » — « Mais qui consulte-t-on pour assigner un titre ? » — « La voix publique, qui ne ment jamais. Allons déjeuner, ma famille vous attend. »

Après le déjeuner, mon hôte prit un vêtement de cérémonie. ({ Est-ce, lui dis-je, votre habit d'académicien? » — « Mieux que cela, c'est celui de la probité. » Nous sortîmes, et je remarquai que les rues étoient parsemées de sable de toutes couleurs, formant des dessins qui produisoient aux lumières un effet charmant. La promenade me parut très agréable dans ces chemins plus doux que le velours. Je le dis à mon hôte, qui me répondit : « Oui, c'est un chemin de goutteux ; envoyez-nous les vôtres, car nous n'en avons pas. »

Nous nous acheminâmes vers le temple. Chemin faisant, nous fûmes devancés par plusieurs chars d'or, d'argent ou d'acier poli, traînés rapidement par des reptiles apprivoisés, comme nos animaux domestiques. Les personnes des deux sexes qui étoient dans les chars saluoient l'homme de probité que j'avois l'honneur d'accompagner. Les darnes me disoient : « Salut, beau blanc! » Je crus m'apercevoir, en général, que notre couleur et la forme plus leste de notre taille ne déploisoient pas aux dames souterraines,

« Voilà le temple », me dit mon hôte. Rien de plus imposant que cet aspect. Au frontispice est écrit en lettres de feu :

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