CHANT
Un homme de ma connoissance prétend connoître le caractère d'une personne en observant son écriture. Gela peut être ; mais notre premier maître à écrire a pu nous inculquer des principes indélébiles. Il m'est plus aisé de conjecturer ce qui se passe dans l'âme de quelqu'un par son chant que par sa manière d'écrire ; cela prouve que, dans ce monde, si l'on n'est pas bon d'un côté, on l'est de Tautre. C'est chacun son lopin, depuis le rustre jusqu'au savant. Disons donc que ce que l'on est paroît dans tout ce que l'on fait ; mais il n'est ici question que du chant. Si l'on observoit bien les oiseaux, la qualité chaude, tempérée ou froide qui les domine, et surtout la structure de leur gosier, on reconnoîtroit, par la différence de ces objets, quel chant doit produire le petit animal. C'est par imitation de leurs parens qu'ils chantent, a-t-on dit. Bêtise que cela ! En naissant, le petit moineau entend le rossignol, et pendant toute sa vie il n'a qu'un son, tout au plus deux.
« Elle chante son imbécillité », disois-je d'une vieille folle à prétentions, qui chantoit à faire peur. A peine ai-je entendu une phrase du chant de quelqu'un, que je devine son estoc musical et, par analogie, sa manière d'être en général. On peut mal chanter et avoir de l'esprit : témoins presque tous les poètes
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et gens de lellresfi). Mais alors on m- chaule pas, ou l'on clianic quand un est seul. Le chant est le lan^at^e explicatij de l'âme. Il dit si elle est dure, craintive, candide, lendre, amoureuse, passionnée, active, passive, spirituelle ou bete. 1 0ui se devine dans le chant pour celui qui a l'oreille musicienne, comme les passions ou le néant des passions se peignent dans les yeux. L'avare chante en tremblant ; il craint de faire soupçonner son trésor en montrant sa joie. L'orgueilleux chante faux ou juste avec audace, l/envieux chante en-dessous, sans ouvrir la bouche. Le libertin débouté chante fort et d'une voix enrouée. On chante presque toujours quand on n'est pas en état de chanter. On chante de peur. L'ignorant chante fort par amourpropre, il s'étrangle pour faire la grosse voix. « Que fais-tu donc dans cette mare », disoit-on à un chantre de village? — « Je nous enrhumons pour chanter demain à la fête de la paroisse. » Le chant a été parfaitement défini par un Père de l'Eglise : « Le chant, dit-il, c'est la juste entre-dépendance des sons qui le constitue. » Les musiciens se disputent souvent en soutenant que la mélodie donne l'harmonie; d'autres, au contraire, que c'est l'harmonie qui donne la mélodie. Les premiers n'ont pas tort, et les derniers ont raison : la mélodie la plus sentimentale est dans l'harmonie comme l'Apollon étoit dans le bloc d'où l'artiste l'a sorti. Il semble que les jeunes filles refusent de chanter pour ne pas se faire connoître ; cet instinct les domine peut-être autant que Lamour-propre. Chanter, c'est faire connoissance (2) ; on chante avec ceux dont on est connu, sinon on refuse. Les mères disent trop souvent : « Chantez, mademoiselle «. Laissez-la faire, elle sait pour qui elle garde sa chanson.
Si l'on veut fouiller dans les replis du cœur humain, on verra que, dans les champs et les bois, les jeunes villageoises poussent souvent des cris aigus qui semblent dire : on m'insulte! quoi qu'il n'en soit rien, et que souvent elles ne vaillent pas l'insulte ; mais c'est pour donner à croire qu'elles le méritent. Les filles villageoises amoureuses chantent haut et fort, étant seules dans les champs ; c'est un appel aux jeunes gens qui
(1) Grétry aurait pu ajouter, sans rougir : « et presque tous les compositeurs ».
(2) Pour : donner à se connoître
travaillent à quelque distance. Mariées, elles chantent plus bas; entourées de marmots, elles ne chantent plus que pour les endormir. Comparez les deux extrêmes, le chant de la fille amoureuse et son chant de mère ; ils ne se ressemblent pas plus que le majeur et le mineur en musique. Le chant de la fille étoit tantôt fier, élevé, plein d'ardeur, de tendresse ou d'amour; celui de la mère est traînant, terne et plaintif. On chantoit pour soi ; à présent on chante pour un autre ; cet autre nous est aussi cher que nous-même, mais ce n'est pas nous-même. C'est par accès de délire qu'on donne sa vie tout d'un coup pour l'objet qu'on aime le mieux ; si on se laisse périr de langueur, c'est une mort lente, qui annonce encore de l'indécision. Que faut-il à la fille qui perd son amant ? Un autre amant plus aimable que le premier. Que faut-il à la jeune mère qui perd son enfant? Vite un autre enfant. Une femme n'est forte que quand elle est double : elle et son fruit. Celui qui n'a nul respect pour la femme grosse n'aime pas sa mère ; il ne vaut pas la vie et ne méritoit pas de naître.