‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 63 sur 84 · CHANSONS · texte numérisé non relu

CHANSONS

Je voudrois que tous les bons proverbes (qui sont la morale du peuple) fussent mis en chanson ; que les vers fussent simples et coulans comme

Ah ! vous dirai-je, maman, Ce qui cause mon tourment...

Point de parenthèses, il est presque impossible de les mettre en musique; point d'inversions, point d'élision de voyelles, quand la première [syllabe] termine par un s. Tous ces défauts sont dans la chanson suivante, qu'on chante néanmoins depuis longtemps, parce que l'idée en est jolie.

Au bord d'un clair ruisseau, Une jeune bergère...

Il y a déjà inversion.

Dans sa course légère...

"~ Est-ce la bergère qui court? On ne sait que c'est le ruisseau qu'après le vers suivant :

Regardoit courir l'eau (i);

(i) D'après ce vers, c'est au contraire la jeune tille!

Ainsi passent les jours, Dit-elle, du bel âge...

Mettez « dit-elle » en musique, vous serez bien habile!

Mais pour en faire usage, Donnons-les aux amours.

Comme {0-{a est charmant! Il fait mal au cœur.

Je voudrois que les airs fussent simples et bien phrasés, comme nos bons vaudevilles qu'on chante depuis des siècles. Le poète qui rendroit ce service à la morale auroit plus mérité d'elle que s'il eût composé un traité en plusieurs volumes; le musicien qui réussiroit à les mettre convenablement en musique, très chantante, auroit fait plus que s'il eût composé certains grands opéras On a mis l'histoire de France en vaudevilles. Ce titre, aussi fastueux que plaisant, explique tout: l'auteur veut amuser, même aux dépens de la vérité. Ce que je propose n'est pas pour rire, c'est un code de morale, le catéchisme des enfans, digne d'être traduit dans toutes les langues. Le but est sévère, opportun, c'est ici que la belle poésie, la bonne musique peuvent se montrer conservatrices des mœurs et faire, en quelque sorte, amende honorable pour avoir négligé le plus utile emploi de leurs charmes.

Au reste, cette tâche intéressante ne peut être remplie entièrement par deux hommes, quels qu'ils puissent être. Un proverbe bien exprimé en paroles simples et élégantes, mis sur un air qu'on aime à retenir, et sans aucune faute de prosodie, est une bonne fortune pour le poète comme pour le musicien, et les bonnes fortunes ne se commandent point. On objectera qu'un proverbe, un adage, un dicton ne comportent pas d'action suivie qui demande plusieurs couplets, ce qui caractérise la chanson. D'accord; mais il est diverses sentences ou proverbes qui attaquent une même passion dangereuse et qui peuvent produire divers couplets. L'orgueil, l'avarice, l'envie, la gourmandise, l'amour déréglé... auront chacun leur chanson, et quand chaque couplet d'une même chanson réprimeranderoit un défaut différent, la chanson n'en seroit que plus utile et plus variée. Si La Fontaine vivoit, je voudrois qu'il commençât ce recueil, tiré en

grande partie de ses œuvres, et je me changerois volontiers d'en faire la musique. Quelle bonne leçon pour l'enfant auquel on ferait souvent chanter la chanson de son défaut capital ! 11 se corrigeroit en chantant, cela est de son âge; elles aiment tant à rire et chanter, ces aimables créatures ! Ceci me rappelle ce que me disoit une mère qui entendoit pleurer ses petits enfans en s'éveillant ; elle court près d'eux : « Quape{-vous, mes chers petits? » — « Rien, maman, nous pleurons pour rire. » — Comme ce propos est charmant, et comme il peint l'enfance ! On n'oublie pas ce qu'on a chanté dans sa jeunesse. Je le demande aux hommes expatriés : n'est-ce pas par quelques vieilles chansons, quelques vieux noëls, qu'ils se rappellent avec plaisir leur pays et leur idiome natif? Depuis plus de cinquante ans que je suis expatrié, je chante encore quelques vieilles chansons liégeoises.

Page 1