‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 80 sur 84 · QU'IL NE FAUT PAS TROP TOT SE PREVENIR NI EN BIEN NI EN MAL · texte numérisé non relu

QU'IL NE FAUT PAS TROP TOT SE PREVENIR NI EN BIEN NI EN MAL

Je dis pas trop tôt, parce qu'il est impossible d'empêcher une sensation de naître et de nous frapper subitement ; mais, après l'impulsion donnée et reçue, le jugement doit arrêter l'imagination, souvent trop prompte à nous prévenir pour ou contre.

Nous ne sommes des êtres pensans que parce que nous sentons. — Les bêtes sentent, dira-t-on, et ne pensent point. — Qui vous l'a dit ? Elles pensent et se préviennent comme nous et plus que nous, parce que rien n'arrête leurs sensations premières et spontanées ; témoin le chien, qui ne souffre pas un homme déguenillé, à moins qu'il ne soit son maître. Nous, nous avons un reliquat de raison et de jugement dont les bêtes sont privées en grande partie. — Pourquoi? — Il faudrait un volume pour répondre à ce pourquoi. C'est parce que l'homme et le chien sont ainsi faits et qu'ils ne se ressemblent que peu. Revenons.

On se prévient défavorablement aujourd'hui contre quelqu'un qu'on aimera demain à la folie. Il faut même très peu de chose pour se prévenir en bien comme en mal. Un sourire flatteur nous prévient pour celui ou celle qu'on ne connoîtpas;

tant mieux du reste, si on ne veut pas nous tromper. Un habit extraordinaire, une cravate, une perruque (qu'on a peut-être mis pour nous plaire) nous préviennent en mal. Arrêtons ce jugement précipité ; demain, le soir même, ces vêtemens seront changés; nous aurons causé avec la personne que nous trouverons très aimable et que (autre prévention) nous aimerons trop, ne la connoissant que depuis hier. J'ai vu des amateurs de musique prévenus contre quelques-uns de mes airs qu'un chanteur sans âme avoit défigurés ; un Lays (i), un Elleviou (2) les exécutoient mieux, et l'on m'en faisoit compliment.

La critique et la médisance régneroient moins dans le monde si l'on se donnoit le temps d'apprécier les choses. Si vous voulez former un jugement sur quelqu'un, n'allez pas trop aux informations, car le bien et le mal qu'on vous en dira vous rendront indécis. Que faire donc? Si vous êtes en état, voyez et jugez par vous-même^ et donnez-vous le temps de juger. Si vous voyez le bien d'un côté et le mal de l'autre (ce qui arrive presque toujours), prenez la balance de l'équité; si le bien l'emport'e, c'est bien ; si le mal, rejetez et fuyez.

Nous avons tous quelques défauts provenant de qualités, ai-je déjà dit; un point au-delà du bien, le mal commence. Il n'est que Dieu et la nature qui n'outrepassent pas ce point de perfection désirable, et nous voyons de quelle manière la nature opère, en grand, le bien général. C'est une terrible égoïste que la nature! Elle fait tout pour elle ; c'est en détruisant qu'elle crée et renouvelle l'univers. Ses loix sont à tel point impérieuses qu'on ne seroit pas étonné d'entendre dire au philosophe expirant : « Je finis, un autre commence. »

(i) Lays, de son vrai nom François Lay, (1769-1841), chanteur de l'Opéra, célèbre par son admirable voix de baryton et par l'ardeur patriotique qu'il déploya en 1792 quand la République, dont il avait adopté les principes avec enthousiasme, eut à se défendre contre rinvasion étrangère. Chaque soir, devant un autel à la patrie dressé sur la scène, il électrisait le public en chantant la Marseillaise. Il créa un grand nombre de rôles, notamment celui de Delphis dans Delphis et Mopsa, le dernier ouvrage de Grétry (i8o3). Voir sur cet intéressant artiste l'Opéra-Comique pendant la Révolution, par Arthur Pougin.

(2) Jean Elleviou (1769-1842), le plus célèbre ténor de l'Opéra-Comique à cette époque ; chanta avec un grand succès à partir de 1801 plusieurs rôles de Grétry, notamment Blondel de Richard Coeur de Lion et Azor de Zémire et A:^or. et créa Joseph de Méhul (1769-1842).

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