EGALITE
Il n'est point d'égalité physique et, hors l'égalité devant la loi, il ne peut exister d'égalité morale entre les hommes. Ce qui manque à l'un, l'autre le possède, et chacun croit que son savoir mérite la primauté. Nous ne sommes réellement égaux qu'en prétentions ; chez les ignorans, le vide du talent est rempli par autant d'amour-propre et, quoique plus dissimulé, l'amourpropre joue le même rôle chez les gens d'esprit.
Le connois-toi des anciens est la première des maximes morales; mais on ne se connoît pas encore assez au physique, comment connoîtroit-on son moral? Défendre aux hommes d'étudier la nature ou leur nature, c'est vouloir la continuation du chaos qui nous environne depuis que le monde existe.
Le monde n'est composé que de deux sortes d'hommes : de battans et de battus. Heureusement que les battans se fatiguent et que les battus s'aigrissent par les coups qu'ils reçoivent; dès qu'ils se relèvent, les battans deviennent les battus. En lisant l'histoire des révolutions des empires, on voit partout le peuple belliqueux et demi-sauvage, la dague au poing, « le chacun son tour » à la bouche, s'emparer du domaine de l'ancien et tranquille possesseur, qui a perdu dans la mollesse la force de se défendre. Parlons plus ad hoc. C'est pitié de voir comme on
se tàtc tous rccipr(U]utMnent en société, d'abord par quelques mots tranchans, ensuite par les manières supérieures. On ne sait donc pas qu'il est des finauds qui lâchent exprès la corde des convenances harmonico-morales pour vivre en paix, et pour voir un peu oii l'on veut en venir et, qu'ayant aperçu des prétentions ridicules, prennent une contenance ferme qui impose à l'impudent qui s'étoit trop avancé? Mais alors, l'impudent se contente de se dire : « Bon pour celui-là, essayons d'un autre. » Quel triste rôle que cela ! C'est cependant celui de tous les métis. J'aime mieux une bonne bête, s'il en est, que ces genslà. L'amour ou les femmes est le talisman qui établit le plus d'égalité factice parmi les hommes ; le fat se croit supérieur à tout autre en se voyant préféré. Une femme judicieuse devroit appeler ces petites bonnes gens « mon bonnet de nuit » . Quand dans une société trois hommes font des efforts pour plaire à une femme, ils se croyent égaux en droits, quoique l'un soit vieux et l'autre bossu. S'aperçoivent-ils que la belle a choisi son héros? Les deux restans changent de contenance et l'objet charmant de leurs voluptueux désirs devient à leurs yeux, et à l'instant même, une folle sans discernement.
L'égalité n'existe pas plus chez les bêtes que chez nous. J'observois l'autre jour mes poules, qui étoient rentrées dans leur dortoir sans le coq, qui s'étoit empêtré dans un tas de fagots; elles faisoient un sabbat de caillettes; enfin, maître coq arrive, et tout rentre dans l'ordre à l'instant. Rien ne résiste à la force qui commande ; c'est par la force qu'une bête régit une autre bête; c'est par poltronnerie ou par intérêt que l'homme fléchit devant un autre homme. Si l'inégalité morale n'étoit plus puissante chez l'homme que celle physique, les coups de poing précéderoient souvent la parole. Il n'est point d'inégalité morale entre les bêtes, elle est toute physique. Nous avons ri l'autre jour à la promenade en observant deux chevaux, l'un monté par le maître, l'autre par son valet. Le cheval du dernier vouloit toujours être à côté de son camarade et ne concevoit pas pourquoi il falloit qu'il fût derrière ; dès qu'il y étoit resté quelques instans, il regagnoit du terrain de droite ou de gauche. c( On ne fera jamais rien de bon de cette bête-là », dis-je à mon ami, qui s'obstine à croire qu'un cheval vaut un autre cheval.
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