DES RAPPORTS SPIRITUELS
Les rapports matériels et moraux se détruisent par le temps, qui change tout et nous-mêmes. Une substance matérielle passe dans une autre; les mœurs des hommes changent avec leur fortune et les rapports moraux sont 'détruits. L'enveloppe de l'âme, notre corps, change aussi de nature après la mort, rien n est plus sûr. Si l'on enterre des cadavres dans une terre stérile, bientôt elle est propre à la végétation ; des roses naissent sur les cadavres. En est-il de même de l'âme ou de notre esprit du premier ordre? (i) Il semble être d'une nature assez pure pour se conserver inaliénable et inaltérable. Les essences spiritueuses peuvent s'amalgamer chimiquement dans le creuset ou la cornue, mais je ne pense pas qu'elles puissent changer de nature comme tout ce qui est matériel (2). Le corps et l'âme sont deux choses distinctes. Faisons une comparaison : L'esprit renfermé dans un vase y reste forcément. Le vase se brise-t-il ? Aussitôt l'esprit prend l'essor et vole dans le ciel. N'est-ce pas là l'image de la séparation de notre âme et de notre corps? Comment l'âme, ou l'esprit, se trouve-t-il, pour un temps, enchaîné à la matière? Je l'ignore. C'est là qu'on voit le digitus Dei.
(i) Voyez le chapitre XV, vol, IH de mon livre intitulé De la vérité. (G.)
(2) J'appelle changer de nature quand, par exemple, le doux devient aigre... (G.)
La substance spiriliicllc qui anima mes trois filles mortes, et qui turent formées du plus pur de notre sang, est donc en rapport avec l'âme de leur mère et avec la mienne. Douce illusion, ne te détruis jamais! (i) Les rapports physiques et moraux sont donc délébiles; les rapports spirituels sont indélébiles. L'esprit des êtres émanés de nous, que nous perdons par leur mort, nous reste attaché par amour, par sympathie, et même par homogénéité physique. 11 n'y a rien là qui répugne à la raison. Si ces êtres, ces esprits purifiés par la mort ne se montrent pas visiblement à nos organes matériels, c'est parce qu'ils ne le peuvent pas ; leur substance céleste n'est plus en rapport physique avec nous, mais toujours en rapport avec notre esprit. Nous voyons que les bêtes oublient totalement leurs petits, devenus grands ou morts. L'homme et la femme y restent attachés; une mère pleure souvent toute sa vie l'enfant qu'elle a perdu.
Les esprits vitaux, plus matériels que l'âme, dont toute la nature est imprégnée, sont aussi plus ou moins en rapport avec nous; ces rapports expliquent les sympathies, les impressions d'attachement et d'amour que nous ressentons entre vifs, et dont nous sommes subitement atteins pour certains êtres plutôt que pour d'autres, même pour un animal qui nous aime, pour une fleur que nous aimons. Cette chaîne amoureuse constitue le bonheur des âmes sensibles, philanthropiques et vertueuses, qui vivent en amour pour les autres et s'oublient elles-mêmes. Ces rapports entre êtres d'une même trempe sont tellement réels et naturels, qu'on va dix fois aux promenades, en société, aux spectacles, prévenu du désir de voir et de contempler une personne qu'on aime avant de lui avoir parlé. Les antipathies sont l'inverse de ce que je viens de dire ; elles existent sans doute, mais elles sont plus souvent morales que physiques. Le tact de l'homme d'esprit consiste à savoir démêler dans l'instant ceux qui sont en rapports aimans avec lui. C'est l'instinct qui le guide, comme l'animal sait choisir l'herbe qui lui est salutaire. On peut se prévenir à faux contre quelqu'un; on ne l'aime qu'avec raison. — Et si l'on est trompé par celui ou celle qu'on
(i) Voyez le chapitre intitulé Des talens précoces. Essais sur la musique, vol. II, page 388. (G.)
aime? dira-t-on. — Je répons que les analogues sont multipliés à l'infini dans la nature: j'aime et ne suis pas aimé, parce que je suis en rapports avec tel être, qui est lui-même en rapports plus intimes avec un autre être. Peut-être aussi n'a-t-il rien à communiquer à personne, parce qu'il est en souffrance, dans un état maladif. Aimer, c'est donner et recevoir le plus pur de notre être; c'est un échange de substances spiritueuses qui s'échappent de deux corps aimans comme du nuage électrique. Et que peut donner l'être maladif? Son mal? Car le mal cherche toujours à fuir, à se rectifier; ce qui occasione la fièvre. C'est par un instinct bienfaisant pour nous que l'être souffrant nous refuse ses émanations : obéissons et retirons-nous s'il nous repousse; il n'est pas plus en rapports avec nous que l'enfant dont les organes n'ont pas reçu leur développement.
On sait que les gens abîmés d'humeurs peccantes mettent pour se purger de jeunes chiens dans leur lit, et que ces animaux ne tardent point à être impotens et à mourir. Voudrionsnous servir de chien médical? C'est pourtant ce qui arriveroit si on s'obstinoit à cohabiter avec quelqu'un qui veut nous éloigner par antipathie physique. Je me rappelle qu'il fut défendu à un menuisier de mon pays de Liège d'épouser une septième femme après en avoir fait périr six, qui étoient en parfaite santé en l'épousant. Monsieur purgeoit ainsi ses humeurs froides internes, et ne se portoit bien qu'en empoisonnant ses compagnes en tout bien et tout honneur. Revenons aux rapports spirituels pour clore ce chapitre et ce second volume.
Ce que je vais dire n'est qu'un rêve, mais il m'est cher. Depuis la perte de mes trois filles, elles m'apparoissent constamment en rêve dans les circonstances où je suis menacé de quelque malheur. L'aînée, étant morte, vint m'annoncer la perte de sa puînée ; toutes deux vinrent me consoler de la mort de la troisième qui alloit les suivre; toutes les trois m'annoncèrent une longue maladie de leur mère à l'époque critique des femmes, dont elle n'est pas encore parfaitement rétablie. Au printemps dernier (i8o5), à mon arrivée à l'Hermitage, elles m'ont apparu tristes et couronnées de feuilles mortes ; elles avoient l'air de me dire : « Papa, tu nous oublies ». Je changeai dès le lendemain la guirlande de feuilles de chêne qui couronne
leurs trois portraits qui sont dans ma chambre, ce que je fais constamment chaque printemps en arrivant à la campagne, et que cette fois j'avois retardé de quelques jours. Peut-être aussi que ces chères enfans, mortes dans l'âge de la sainte innocence, peut-être que ces anges d'inspiration m'annonçoient des chagrins domestiques que nous redoutons, leur mère et moi. Les apparitions de mes trois filles ne sont que des rêves, je le crois. Ces trois objets sacrés sont tellement empreints dans mon ame que le temps (tout formidable qu'il est) ne peut qu'adoucir et jamais effacer l'amertume de les avoir perdus. Puissent ces rapports sensibles durer autant que moi! Puissent-ils m'annoncer une réunion future qui déjà fait le charme de mon existence terrestre ! On retrouve toujours des larmes en remontant à leur source; mais ces larmes moins amères s'adoucissent par le temps, qui roule son existence éternelle, formée du passé, du présent et de l'avenir.