DU SOUVENIR DES PEINES DE LA RÉMINISCENCE DU PLAISIR
L'ciutre jour, je pris la bêche que mon jardinier avoit laissée dans un quartier de terre qu'il labouroit ; je labourai quelques instans ; je sentis mon cœur se gonfler et mes yeux se mouiller. Qu'est-ce ? dis-je en moi-même. Alors je me rappelai mon grandpère, chez qui j'ai été élevé dans ma tendre jeunesse; j'y labourois et j'avois cinq ou six ans.
Les philosophes ont quelque raison de nier l'existence du présent, d'autant qu'il est déjà passé quand on y arrête sa réflexion. Au souvenir des peines, à la réminiscence du plaisir ajoutez l'espérance souvent trompeuse, c'est ce qui constitue notre état présent, qui existe, quel que court qu'il soit et quoi qu'en disent les trop savans. Pour sa facilité, l'homme divise ou rassemble les parties du temps d'après ses opérations ; si l'ouvrage qui l'occupe dure un an, il regarde comme un même et seul temps celui qu'il a employé à la confection de son œuvre. Il est de même (le temps) très divisible ; chacun le morcelé comme il veut et comme il peut, en attendant que nous soyons nousmêmes morcelés par lui.
C'est un malheur attaché à l'humanité, mais le souvenir des peines se prolonge dans l'avenir plus que celui des plaisirs.
Pourquoi ? L'homme cherche ie plaisir et évite la peine, c'est à quoi il passe sa vie; mais la recherche même du plaisir est souvent une peine pour lui ; il y met tant d'activité qu'il se donne la fièvre pour avoir du plaisir, qui souvent n'arrive pas à terme, se change en douleur au moment d'éclore, ou après qu'on l'a goûte. D'ailleurs, la pâte humaine se gonfle aisément d'amour-propre; c'est là son levain. De même que la femme est à cheval sur un petit animal qui lui fait la loi (cette idée originale n'est pas de moi), l'homme est dominé par un orgueil excessif, et il n'y a pas de quoi, car nous ne sommes riches qu'en abstractions et pauvres en positif. Cela étant ainsi, et bien constaté depuis le commencement des siècles, l'homme regarde le plaisir dont il jouit comme un juste tribut envers sa chère personne, et la peine comme une infraction à ses droits d'existence. S'il n'ose trop haut accuser la nature, qui ne lui doit rien, il accuse la société et il a raison. On a toujours parlé des besoins de la vie, de l'amour, du temps nécessaire pour élever les enfans... Comme principe de la fondation des sociétés humaines, on aurait dû ne pas oublier l'amour-propre, qui veut des témoins de ses hauts faits. L'homme dans l'isolement cherche sa nourriture, puis une femme, et puis il sommeille ; en société, il veut des admirateurs, puis il mange d'un bon appétit, fait l'amour et s'endort. Le premier est simple égoïste, il vit pour lui ; le second est égoïste double, il vit dans les autres pour lui. Rousseau a dit quelque part que celui qui n'est heureux que par son amour-propre est, à coup sûr, un sot ; en ce cas, nous serons promptement expédiés le jour du jugement dernier.
Il y a plus. Le mal nous arrive souvent en proportion du bien dont nous avons joui ou dont nous jouissons et le vice-versa de cette proposition s'effectue bien plus rarement. Pourquoi? Parce que toute chance a sa réaction inévitable, physique ou morale, et quelquefois toutes les deux. Celui qui jouit peut s'attendre à la cessation de son plaisir. Le mal ? Il nous est encore plus défavorable. Il nous atterre. Il faut une force majeure pour se relever, et où la prendre quand le physique est en défaut? En tout état, le mal suit donc une pente naturelle ; le bien est comme un bon billet gagné à la loterie, mais pour venir à notre aide il est des âmes charitables, — quelques-unes : mais en
général on fuit le malheur. Dans une journée on lui donne quelques instans ou de l'argent pour avoir plus tôt fait, le reste est pour nous par droit de préséance. Notre bonheur, c'est nous; celui que nous procurons en est l'ombre; celui que nous n'avons pas procuré, c'est un larcin qu'on nous a fait. Ce serait un beau spectacle qu'une société où chacun vivroit pour un autre ; aux mœurs près, ce seroit la troupe des amans de Sparte ressuscitée. C'est, dira-t-on, ce que font nos amoureux. — Oui; mais les tourmens d'amour, la jalousie, la coquetterie, la rage d'aimer et d'être aimé quand on ne l'est pas ou qu'on ne l'est plus, et la satiété, l'épuisement qui suit les passions fortes et qui rembrunit tout à nos yeux, jusqu'à notre blonde maîtresse... L'amour n'est qu'une maladie fiévreuse, qui se guérit par la jouissance comme la fièvre intermittente par le quinquina. Est-ce là le bonheur ? Non. Il n'y a que du bonheur et du plaisir acheté par beaucoup de peines. Les foibles sont dupes de l'amour; les forts secouent son joug autant qu'ils peuvent ; le foible pleure, soupire aux genoux de sa belle ; le fort se cache pour pousser ses hurlemens solitaires ; la femme amoureuse qui, par pudeur, nose se déclarer la première, pleure et s'enfuit. Encore une fois, est-ce là le bonheur? Non. C'est une obéissance, une observance forcée à la grande loi de nature. L'amour est une flamme qui échauffe, qui éclaire, qui fait vivre et mourir. Produire un être, c'est diminuer le sien; la génération et la dégradation de toutes choses sont là. Génération, c'est feu, mouvement, amour ou homogénéité. Dégradation totale, c'est privation de mouvement, de chaleur ou d'amour, c'est usure de forces vitales, c'est hétérogénéité. Alors, repos ou mort est nécessaire ; c'est-à-dire nouvelle fabrique, nouvelles combinaisons et nouvelle vie qui se préparent entre les substances et qui s'effectuent toujours, plus tôt ou plus tard. Génération, c'est arriver pour aller en avant ; dégradation, c'est diminuer pour être refait, être mis à neuf. D'après son germe bien placé, tout croît, tout prospère : arrivé au terme du dernier développement, tout rétrograde. C'est là la géométrie physique de la nature. Cette règle est générale, depuis le rocher de granit jusqu'à l'homme.
L'espérance est le joujou humain et, je crois, de tout ce qui sent. En courant après le bonheur, nous rencontrons la
mort; c'est le ah! ah! an bout de l'allée, l-ji compafanl la vie de l'homme aux couleurs, on pourroit dire : son printemps est rose, son été rouge, son automne jaune, son hiver noir, et puis plus rien. Un médecin allemand disoit ceci, et il avait raison : A 20 ans, on tue le plaisir, à 3o, on le goûte, à 40, on le ménage, à 5o, on le cherche, à 60, on le regrette. Mais combien de nuances, de modifications d'existence n'y a-t-il pas entre la génération et la dégradation des choses, c'est-à-dire entre la vie et la mort? D'abord les climats qui se bonifient ou se détériorent, et c'est la plus notable des intiuences, parce qu'elle correspond à tout. Il ne faut qu'un mouvement du soleil pour changer tous les climats; alors tout change en bien ou en mal. 11 n'est point de statu quo, ni en morale, ni en politique, ni dans les sciences et les arts. Quand la nature change, ses dérivés changent forcément avec elle, à moins d'une force opposante. Tout se met en harmonie avec le climat; il n'est pas plus possible de transporter les mœurs, ni les facultés plénières d'un climat dans un autre que d'y transporter le climat lui-même ; on ne peut prendre des mœurs lointaines que ce qui nous convient, en les modifiant à notre manière d'être. Outre l'influence du climat qui agit sur nous, nos institutions changent encore par la raison que tout augmente ou décroît et qu'il n'est de statu quo en rien; qu'il n'est point d'existence sans mouvement et que tout mouvement déplace. Mouvement, c'est vie; vie, c'est user, c'est usure, soit qu'on aille vers l'apogée ou qu'on le quitte.
Il est trois sortes de vies : existence végétale; existence végétale et sensible; existence végétale sensible et raisonnable : c'est ceWe, de l'homme. Outre l'impulsion du physique, le moral agit encore sur lui-même dans l'état d'ignorance, il cherche à s'instruire. Tout est leçon pour son impatience; à moitié instruit, il brûle d'acquérir encore; instruction plénière (rapport à ses facultés) lui laisse apercevoir combien il est loin de tout savoir. Cependant, se sentant déçu et au bout de sa carrière, et le mouvement intérieur continuant toujours, il faut qu'il descende, ne pouvant plus monter. C'est la grande roue qui tourne et qui tournera tant qu'il plaira à Celui qui ordonne ou qui a ordonné qu'ainsi soit. Voilà cependant ce que dans l'homme on nomme improprement inconstance : ce n'est que besoin d'agir dans un
sens quand il ne peut agir dans un autre; il descend quand il ne peut plus monter parce que le statu quo lui est impossible, le mouvement étant continu.
Dans les sciences et les arts, si les choses ne changent pas dans le fond, elles changent dans la forme; ceci dit pourquoi les productions qui n'ont que la façon sans principes naturels, ou dont le principe est faux rapport à l'ensemble, se perdent dans le temps, et que celles qui sont vraies restent et resteront même en changeant de forme. La musique de Rameau, souvent bonne par le fond harmonique, a vieilli dans le style; qui empêche de la rajeunir? Montaigne, Molière se servent d'expressions devenues mdécentes depuis qu'on ne dit plus ce qu'on pense et qu'il faut que chaque chose ait trois noms ; qui empêche d'en substituer d'autres? Prenez, au contraire, une œuvre surannée, sans fond et sans idée : c'est du fumier et rien de plus. On a souvent dit que le langage épuré d'une nation prouve en faveur de ses moeurs. On a dit aussi que plus l'homme est corrompu, plus il affecte en public d'être blessé par des expressions libres. Ces deux propositions étant contradictoires, laquelle faut-il adopter? Toutes deux, je pense : les mœurs pures inspirent des expressions qui leur sont propres, et les hommes corrompus, l'étant par le mensonge, savent, comme j'ai dit, parler d'une manière en pensant de l'autre. Corruption, c'est maladie, et peu de chose blesse un malade. L'homme de bonnes mœurs est sain de corps et d'âme ; sa force résiste aux égratignures qui font crier le foible; mais il y a plus, et je pense qu'encore ici notre dernière proposition influe aussi sur les langues qui se perfectionnent et se détériorent par le besoin qu'ont les hommes d'innover. Le vieillard a beau crier contre l'innovation, il a beau dire que de son temps tout étoit mieux qu'aujourd'hui, la jeunesse (c'est là qu'est le mouvement) va son train; pis ou mieux, il faut qu'elle agisse : pour elle, le statu quo, c'est la mort. On se plaint de la pauvreté de chaque langue, parce que dans quelque langue que ce soit on ne peut tout exprimer ; reste à savoir si ce qui manque dans une ne se trouveroit pas dans l'autre. Peut-être bien ! Mais que d'expressions antiques et surannées, que d'expressions étranges il nous faudroit adoptei* ! Et n'importe. Pour être complète, il faut qu'une
langue ait les moyens de tout dire, voilà sa rèi^le principale. Faut-il dire crûment les saletés comme nos anciens? Je n'en vois pas la nécessité et je trouve, au contraire, un avantage à métaphoriser en pareils cas. Le style poétique jette une espèce d'encens sur tout ce qui ne flaire pas comme baume. Il convient merveilleusement à tout ce qui est haut ou bas et dans certaines matières on entend que de reste, il n'y a pas de mal d'en voiler la moitié.
Le style métaphorique ou poétique sert à la gravelure comme la noblesse à un personnage immoral. Soit dans le monde, ou au théâtre, la noblesse dans les manières, la générosité et la bravoure atténuent l'immoralité par le brillant de leur vernis : un don Juan pris dans la lie du peuple ne seroit pas plus supportable qu'une courtisane sans beauté. Revenons aux langues.
On se plaint, avons-nous dit, que les langues sont pauvres et qu'elles manquent chacune d'expressions pour rendre les idées d'une autre langue. Si un pays manquoit de beaucoup de denrées et que, par le commerce, il eût la liberté des échanges avec ses voisins, ne seroit-ce pas sa faute s'il restoit dépourvu ? Il en est ainsi des langues. L'Académie française, qui peut regarder notre langue comme ayant remplacé, dans les sciences, les langues grecque et latine, s'est-elle occupée du seul procédé qui puisse donner à la langue française l'universalité des expressions? J'en doute. Il faudroit, ce me semble, pour rendre notre langue aussi riche que possible, emprunter, de toutes les langues, et même des idiomes populaires qu'on nomment patois, toutes les expressions que nous n'avons pas et qui nous sont nécessaires. Que de mots expressifs dans Rabelais, Amyot, Montaigne, que nous dédaignons comme surannés! Que d'expressions grecques, latines, angloises, allemandes, russes, turques, espagnoles, italiennes!.. Enfin, dans tous les idiomes des pays qui nous sont connus, que d'expressions qui nous manquent ! On se moque du néologisme qu'enfanta notre Révolution ; cependant, je crois que toutes fois qu'un mot clair et net peut épargner une circonlocution, on fait bien de s'en servir; je crois aussi que toute expression nouvelle est bonne si elle dit plus que l'ancienne qu'elle remplace. Le dépouillement
auquel toutes les académies de l'Europe pourroient concourir étant confectionné, c'est seulement alors que tous les sentimens, toutes les idées auront une sij^nification matérielle; c'est alors qu'on ne dira plus que notre langue ne peut rendre telle idée conçue dans une langue étrangère. Si j'ai dit qu'il falloit pour cette opération recourir aux divers dialectes, même populaires, c'est que le jargon liégeois, qui me revient souvent dans la mémoire après 5o ans d'absence de mon pays natal, me présente des expressions originales que je ne puis traduire ni en italien, ni en français, ni en latin. Outre les expressions morales, il est dans chaque idiome des mots techniques qui nous sont peu connus. L'autre jour, à l'Institut, on faisoit l'énumération des armes antiques. Ajoutez, dis-je, crainekin, espèce d'arbalète dont, à Liège, les enfans se servent encore pour tirer au blanc. On envoya prendre le plus vieux dictionnaire et l'on trouva : crainekift « qui servoit à combattre à travers les craineaux » (i).
Si les mots techniques se trouvent dans les dictionnaires de tous âges, les expressions morales et sentimentales sont chez les diverses langues ou dans les dialectes : recherchons-les dès qu'elles nous manquent. Les pays chauds, tempérés ou froids, les montagnes, les plaines, les forêts inspirent à leurs habitans des sensations différentes et des expressions pour les rendre.
Outre les deux mouvemens de progression et son contraire dont nous venons de parler, et qu'on pourroit comparer aux deux mouvemens du cœur, il est une autre contrariété dans l'homme ; il semble composé de tout un peu, et alors sa moralité doit être aussi mobile que son physique. Je connois un homme (il y en a mille) qui est presque faux et presque véridique, un peu athée et un peu dévot, un peu libertin et un peu honnête homme, fier dans ses discours et bas dans ses actions... En voilà assez pour ne pas le nommer. Un tel caractère, si c'en est un, est élastique comme gomme; c'est une selle à tous chevaux, à peu près comme une fille publique. Comment trouver l'unité dans l'homme, s'il est si communément plusieurs dans un ? Est-ce par l'éducation qu'on le fixera ? Qu'on ait donc grand soin de savoir en quoi il est bon ou le meilleur, car sans
(i) Grétry a orthographié craineaux pour crétieaux. De même le mot liégeois s'écrit indifîerement crainekin ou crenekin.
cela on le poussera à gauche quand il devroit rester à droite. Si quciqu'humeur le corrode, il sera dur, entêté; si l'humeur douce prédomine en lui, il sera tendre, calme et mou ; s'il reste entre les deux, il ne sera ni l'un ni l'autre complètement, ou tous deux tour à tour, selon que le vent soufflera sur ses nerts. Oh! combien l'homme a besoin d'institutions! Qu'il a besoin d'arc-boutans qui le soutiennent de droite et de gauche, devant et derrière ! Ces soutiens sont dans la raison perfectionnée. Quand arriverons-nous au perfectionnement de la raison ? Depuis que le monde existe, ne devrions-nous pas être à bout de cette grande atïaire? Oui, mais il est tant de causes premières et secondes qui s'y opposent ! Les causes physiques sont les phénomènes de la nature, qui bouleversent la terre et qui souvent la régénèrent quand nous crions miséricorde ; celles morales font les guerres et les révolutions politiques ; il semble que nous ne puissions avancer sans reculer ensuite. Il semble qu'une fatalité se joue des efforts des humains. De même que la vertu ne s'élève qu'à travers la corruption des vices moraux, de même la raison, pour se perfectionner, a à vaincre l'ignorance, l'amour-propre et la prétention obstinée de demi-savans qui ne voyent qu'en petit parce qu'ils ne peuvent embrasser une proposition entière. L'homme est donc trop assujetti aux causes physiques et morales pour pouvoir établir mathématiquement une règle de direction vers le perfectionnement. Il est trop souvent forcé de s'arrêter au milieu de ses élans et d'agir d'après les circonstances imprévues plutôt que d'après soi-même. Il n'est que la nature qui fasse tout bien, parce que le mal individuel ne préjudicie pas à la masse et que là souvent se trouve le bien général. Il est presque aussi difficile de faire coïncider le moral général avec nos desseins particuliers que de résister au physique qui nous maîtrise. Combiner tous les incidens et accidens qui peuvent survenir pendant le cours d'une atïaire pour la conduire au terme prévu est impossible ; mais, outre la marche naturelle de l'affaire qu'on projette, se servir de tous les incidens qui surviennent chemin faisant pour aller à son but, c'est agir comme la nature qui profite de tout. Mais, enfin, le moment arrive où l'homme est à quia ; où toutes ses combinaisons lui deviennent inutiles. La nature, au contraire, sort
toiijiHirs triomphante de ses opérations ; quoiqu'elle fasse, c'est toujours bien pour elle ; bonne à elle, son cgoïsnic se montre en totalité dans l'homme, et en détail dans les animaux : empêcher un chat, une araignée de dévorer l'insecte qui va leur servir de pâture est impossible, comme de conjurer l'orage qui gronde sur nos têtes. L'amour-propre dans l'homme n'est qu egoïsme dissimulé. A-t-il aussi son mouvement progressif et rétrograde? Pourquoi pas? Puisqu'il s'oblitère par les connoissances approfondies, c'est une preuve que son trône est l'ignorance. C'est un sens de plus, un chatouillement moral que la nature a donné à l'homme : l'animal se revenge si on le frappe ; chez nous, c'est moins le mal physique qui nous offense qu'une humiliation toute morale. C'est donc la raison qui nous donne l'amourpropre, et c'est lui qui nous fait déraisonner avec tant de complaisance. Il se modifie selon le degré d'instruction et selon le tempérament.
L'amour-propre est atroce chez l'homme sauvage. S'il est ignorant sociétaire (i), on ne voit en lui que bêtise et prétention ; s'il est à moitié instruit, il est (selon son caractère) audacieux et timide à l'excès ; souvent il cherche de plus ignorans que lui, avec lesquels il tranche du docteur. S'il est véritablement instruit, il s'aperçoit que l'amour-propre n'est qu'une maladie provenant de foiblesse à laquelle il oppose sa force ; il prend en pitié les travers de cette maladie native dont sont atteints ses sernblables ; et, quant à lui, si on ne l'humilie, il ne s'en fait plus accroire. Le meilleur homme possible est donc celui qui sait le mieux son atïaire, qui comprend que chacun a des dispositions particulières à certains talens dont lui n'a qu'une première notion. D'ailleurs, l'amour-propre est poussé ou retenu par la constitution physique et individuelle. Dans l'homme doux, tranquille et timide, l'amour-propre est mollement enveloppé, mais il existe. Dans l'homme sanguin, il est violent et se calme après l'orage. Dans le bilieux atrabilaire, il est atroce, dissimulé et ne pardonne jamais, même après avoir écrasé sa victime. On vante l'égalité d'humeur dans l'homme; rien n'est plus propre que l'instruction pour arriver à cet équi-
(i) Pour: vivant en société.
libre. Au physique, égalité d'hum(;ur dit tout ; c'est-à-dire qu'aucune humeur ne domine, à moins qu'une passion, un mouvement violent ne la fomente (il est probable que chacune de nos humeurs coïncide avec une de nos passions) ; c'est ainsi, je pense, qu'étoit Socrate. A force de se régenter, de se contenir, l'homme assujettit ses humeurs physiques au joug moral ; les petits tyrans disparoissent peu à peu, l'égalité d'âme s'établit, pourvu que nul excès ne s'y oppose.
Il est des balances pour peser les liqueurs; n'en pourroiton trouver pour peser l'amour-propre? On parle souvent de la connoissance du cœur humain, du don si précieux de cette connoissance que la nature ne donne qu'à si peu de gens. Elle est là ; c'est par l'amour-propre, si l'on pouvoit le peser, que nous verrions à nu ce qui se passe dans l'homme qui, quel qu'il soit, jeune ou vieux, ignorant ou instruit, né sous un des pôles ou sous la ligne, en a toujours assez pour être aperçu, pesé, et nous dévoiler par là le fort et le foible de son être. Quel qu'instruit, de quel que rang que soit un homme, on ne risque rien en le flattant. Si le flatteur est ignorant, il me considère sur parole, se dit-on, il en a plus de mérite, il est l'écho du bruit de ma réputation. Nous n'aimons pas le chien qui nous aboyé ; nous aimons mieux celui qui nous caresse. De quel que part qu'il vienne, nous n'avons pas assez de force pour dédaigner l'encens qu'on nous envoyé et, chose étonnante, moins le talent dont on nous loue est fondé en preuves, plus l'amour-propre s'exaspère aux doux accens de la louange. Par exemple, nous ne connoissons Dieu que par les merveilles de la nature; eh bien! les prêtres, quand on les laisse faire, sont les dominateurs du monde. Les poètes n'existent qu'en fictions aimables ou terribles : leur amour-propre est in excehis, comme leur imagination. Celui des autres artistes est moins exalté, mais aussi chatouilleux. Le peintre a plus d'exaltation que le sculpteur et l'architecte ; le musicien autant que le poète, dont il rend les idées. L'amour-propre du savant en principes physiques est traitable, mais ne lui parlez pas de l'avantage des arts de pur agrément, il exciteroit son sourire. Pour lui, la vérité est dans A plus B et les plaisirs plus ou moins que naturels sont des abstractions.
L'ouvrier travaille trop pour l'argent qu'il gagne, cet intérêt détourne l'amour-propre de son attention; cependant, voyez-le le dimanche à la taverne, vous entendrez le dénombrement des prouesses de sa semaine. L'amour-propre des femmes est principalement fondé sur leur beauté; qu'est-il de plus fragile? Sur les faveurs qu'elles nous accordent ; qu'est-il de plus singulier? Mais la valeur infinie que nous y attachons leur fait croire aisément que nos hommages leur sont dûs plus par droit de iiature que ptir droit de conquête. C'est en raison de notre avidité pour elles, en raison du délire occasionné par une passion tragi-comique telle qu'est l'amour, qu'elles apprennent ce qu'elles sont et qu'elles sentent ne pouvoir attacher trop de prix à leurs faveurs. Caton aux genoux d'une petite fille seroit un tableau qui réuniroit les extrêmes de la force soumise à la foiblesse ; mais la nature, la philosophie n'y verroient que l'homme contraint par un pressant besoin.
Ce qui prouve le plus sur nous l'empire des femmes, c'est de nous faire renoncer à notre amour-propre pour les obtenir ; mais l'homme victorieux se relève après avoir fléchi, et la femme garde l'empreinte de la puissance du sceptre viril. Nulle femme ne doit se rappeler sans une espèce de confusion les momens où, subjuguée dans tout son être, il ne lui reste que la faculté des soupirs. Si d'abord elle résiste, c'est pour doubler nos forces ; si elle s'abandonne ensuite, en victime immolée, c'est que sa résistance égaleroit ou surpasseroit nos facultés décroissantes. L'évanouissement est le voile de la pudeur aux abois. Quel reproche peut-on faire à l'être qu'on croiroit inanimé, s'il ne conservoit et son cœur et sa tête?
En général, c'est tout faire qu'habituer l'homme à renoncer à son amour-propre. Depuis les coups de bâton que reçoit le serf jusqu'à l'obéissance servile du courtisan, l'amour-propre est également soumis par différentes causes. Le courtisan obéit pour commander à son tour; s'il est plat valet à la cour, il est aussi plat despote avec ses inférieurs. L'homme digne de son nom ne laisse prendre aucun ascendant sur lui par qui que ce soit, mais il dédaigne le dévouement trop absolu de ceux-mêmes qui voudroient se soumettre à ses volontés. Compatissant avec l'imbécilHté, indulgent avec les sots, fier avec l'homme de
mérite ou puissant qui s'oublie, sachant envers lui-même réprimer les écarts fortuits de son amour-propre... son initiation avec la nature lui dit que chaque donnée a son résultat aussi si^r que la solution des proverbes populaires qui ont traversé plusieurs siècles pour arriver jusqu'à nous. L'expérience en toute chose est préférable au raisonnemejit ; on a raisonné cent fois pour expérimenter ; mais, avant l'expérience, le raisonnement n'est qu'une recherche, non confirmée. « Un bonheur ne va pas sans l'autre », dit le proverbe, et il dit de même du malheur. Il n'est pas plus étonnant qu'après une victoire on en recueille les fruits, qu'après une défaite l'armée fuie en déroute. Dès que le malheur existe en nous, c'est pour enfanter des monstres accablans.
Le bonheur, au contraire, ouvre les voies à toutes les félicités, autant de notre part que de celle des autres. Les rayons de la gloire nous éclairent ; les ténèbres nous absorbent. Malheureux, on nous abandonne ; heureux, on accourt nous embrasser comme favori de la fortune. Est-ce par amour du prochain que nous aimons les heureux? Non, c'est parce que leur bonheur peut rejaillir sur nous, et cela n'empêche pas l'envie de se mêler à nos félicitations. L'amour-propre joue encore ici son rôle: il change le fiel en nectar dans les veines de l'homme heureux ; il pèse en masse de plomb sur le cœur de ses victimes. L'amour-propre couronné d'un succès établit l'aplomb dans la conduite ultérieure de l'homme de mérite; chacun, par des hommages, lui donne l'ardeur nécessaire pour en obtenir un second : c'est ainsi qu'un bonheur est naturellement suivi d'un autre. L'amour-propre blessé par un non-succès, éloigne de nous tout ce qui pourroit contribuer à relever nos forces : perte de courage, de repos, de sommeil et de santé. Nul encouragement de la part des autres, car les consolations d'autrui, les complimens de condoléances sont tels qu'ils abaissent plus le courage qu'ils ne le relèvent, à moins qu'ils ne soient vrais, énergiques et bien placés. J'ai vu dans une église de Rome un chanteur nouveau venu imposer de telle sorte au premier chanteur du pays, que ce dernier restoit sans facultés et chantoit comme un écolier. Pendant une ritournelle, un vieux musicien de ses amis sortit de sa place et vint lui dire à
l'oreille : « Ramentati che sei ma^ianti ». Ces paroles firent sur lui l'etfet d'une commotion électrique, il reprit courage et surveilla son rival. — En général, on peut remarquer que, soit au physique, soit au moral, une bonne ou mauvaise chance est presque toujours suivie d'une chance pareille. Au physique, on ne fait guère de faux pas sans risquer de se rompre le cou ; au moral, les malheureux n'ont point d'amis, dit le proverbe. Musiciens, compositeurs : remarquez que vous ne faites guère une faute de prosodie, qu'elle ne soit immédiatement suivie d'une autre.
Me voilà, ce me semble, bien loin de ma première proposition (du souvenir des peines; de la réminiscence du plaisir), mais comme tout est peine ou plaisir dans le monde (car la passive indifférence ne mérite pas d'être comptée), je ne pouvois guère m'écarter de mon sujet. Les passions fortes, telles que l'amour et l'amour-propre, ont des rapports qui se représentent partout. La Rochetoucauld a écrit un livre de maximes sur ces deux passions, et cent volumes du même genre ne sufïiroient pas. Plus un sentiment est profond et inné, plus il tient au physique et au moral. L'amour embrasse le monde. (Puissionsnous nous embrasser de même par amour !) Sa force est extrême et sa métaphysique est immense ; là est le grand ressort de la société, avec lequel la législation fera tout et sans lequel elle ne fera rien. Les femmes savent à merveille combien peu de choses, dans le physique et le moral de l'amour, nous enflamme ou nous refroidit jusqu'à l'insensibilité, jusqu'au dégotjt. Il ne faut qu'un coup d'œil pour nous rendre amoureux ; mais aussi, un rien, une faute de langage, une chute en dansant ou en marchant, une fâcheuse exhalaison, même étrangère à la personne qu'on a soupçonnée un instant, un tic désagréable... peuvent détruire le charme prêt à s'enraciner. C'est l'arme favorite de la rivalité entre femmes ou des amans rebutés que de révéler ces sortes de désavantages. On savoit qu'une jolie femme ne pouvoit vaincre l'habitude qu'elle avoit contractée de sucer ses lèvres, ce qui faisoit entendre un sifflement aigu. Un méchant, dépité de ne pouvoir lui plaire, imagine de clouer une forte épingle dans une boîte découverte qu'il avoit en poche et, partout où il rencontroit son inhumaine, il
pinçoil de cet instrument de vengeance qui rendoit le môme son que le sifflement des lèvres. Ainsi persécutée, il la lit enfin s'évanouir dans une assemblée. J'aime ce mot d'un peintre à une femme qui, prenant séance pour faire son portrait, resserroit sa bouche de plus en plus : « Ne vous gênez, pas, Madame ; si vous le désirez, je ne vous en ferai pas du tout. » Mais s'il faut peu de chose pour éloigner les amours, il ne faut qu'un coup d'œil pour être engagé dans les filets du dieu malin. Que de choses il y a dans le regard humain ! Il y a là une métaphysique entière ! C'est l'œil surtout qui nous distingue des animaux. Dans les regards de l'homme, il y a, comme en musique, expressions de tous genres, modulations et rythmes. — L'œil de l'homme vaut à lui seul tous les yeux, même celui du lynx. L'étude physico-morale des yeux seroit peut-être plus déterminante que celle des crânes dont on s'occupe maintenant en Allemagne pour expliquer les passions (i). Depuis l'innocence jusqu'à la tyrannie, quelle échelle de regards célestes ou monstrueux! Un regard nous rassure. Les yeux, dit-on, sont le miroir de l'âme : que de vilaines âmes il y a donc, et que d'âmes louches !
On voit des yeux fins, fourbes, sévères, audacieux, pieux, innocens, criminels, hardis, poltrons, hardis et poltrons tout à la fois... Il y a de quoi se perdre. Il n'y a point de lunettes qui puissent dévoiler clairement les intentions clandestines de ces faux témoins, et il n'en faut pas du tout pour lire dans les yeux de l'innocence et de la probité sainte l'expression de la vérité. Nous ne sommes trompés par les regards des autres que par notre amour-propre : on croit plutôt être aimé que haï, et souvent ce n'est ni l'un ni l'autre; c'est par intérêt personnel qu'on nous fait les yeux doux. Pour revenir encore à notre affaire, disons que la nature est une mère prévoyante et bonne ; il y a, pour tout, compensation entre le bien et le mal. — J'ai dit, au commencement de ce chapitre, pourquoi les peines se prolongent dans l'avenir plus que les plaish's; cependant, ceci demande une
(i) Les doctrines phrénologiques du docteur Gall furent produites à Vienne en 1797 et professées par lui dans les principales villes de l'Allemagne, où elles soulevèrent de vives polémiques. On sait que Gall prétendait connaître et expliquer les dispositions intellectuelles et affectives d'un individu par la seule inspection de son crâne.
restriction. Pour certains caractères mélancoliques, passé, présent et avenir, tout est peine. D'autres caractères, plus joyeux, oublient par les larmes du présent le passé trop incommode, pour se rappeler les délices du plaisir. En général donc, si l'image des peines se conserve dans notre souvenir pour les raisons que j'ai dites, je crois aussi que, par intérêt pour nous, le mal s'adoucit plus radicalement que le bien dont nous aimons à conserver les stigmates, encore par intérêt pour notre chère personne. C'est avec plaisir et même un peu de honte, que nous sentons nos anciennes peines adoucies et presque effacées par le temps; c'est encore avec plaisir que nous nous rappelons nos réjouissances passées ; cette perspective morale est toute à notre avantage. Il semble que les petites peines de la vie se perdent avec les filamens nerveux de la jeunesse, qui ont été les agens physiques de ces peines. Dans l'âge avancé, il ne reste que des organes endurcis ; aussi fait-on le tour de la vie passée fort en raccourci. Quelques époques nous sont présentes, voilà tout : nos premières amours, notre mariage, s'il fut d'inclinations réciproques; notre premier succès dans l'emploi que nous professons, voilà l'itinéraire delà vieillesse, se rappelant le voyage de la vie ; le reste disparu pour toujours, avec l'extrême sensibilité des nerfs. L'activité de sentiment est à la jeunesse ce que le souvenir est pour la vieillesse : l'une possède et jouit, l'autre se rappelle ses anciennes jouissances. Il est dans le monde physique trois sortes de sensibilités comme trois sortes de vie : sensibilité passive dans la plante ; active dans la brute ; passive, active, comparative et judicieuse dans l'homme. L'insensibilité est le remède à tous les maux, mais aussi l'obstacle de tous les biens : c'est le néant de la vie. Se priver entièrement du bien pour se garantir du mal est une folie qui ressemble à celles des prêtres payens qui se débarrassoient de leur virilité pour être chastes (i). Il faut que le mal existe pour que le bien soit; ils
(i) Les Galles, prêtres de Cybèle. D'après la mythologie phrygienne, Cybèle (ou Rhéa), personnifiant la Terre, avait pour amant un dieu efféminé. Attis (Atys ou Aty), qui personnifiait le Soleil. La fête de ce dieu se célébrait au printemps. Le troisième jour, les Galles, au paroxysme de leurs exercices orgiastiques, s'enlevaient les organes de la génération en l'honneur de Cybèle et pour imiter Attis, que la tradition disait avoir immolé sur l'autel de la Science toutes les joies de la vie. Lucien de Samosate a raconté en grands détails les cérémonies de ce culte étrange {Sur la déesse syrienne, j). i5 et suiv.l. Voyez aussi Catulle, De A ty.
sont les deux extrêmes du cercle moral qui se touchent et se combattent. Ils sont aussi les deux extrêmes physiques, puisque mourir aujourd'hui, c'est sous une autre forme rajeunir demain. Le mal et le bien seroient confondus si la nature n'avoit posé des bornes partout. La nature crée ou a créé les germes par l'ordre d'un maître, ou l'ordre est forcément dans la création, sans quoi il n'y auroit que confusion, ou plutôt, dès longtemps, tout auroit fini etseroit retombé dans le chaos. Il faut que les substances matérielles ou spiritueuses aient une faculté (on ne conçoit rien sans faculté et quelquefois plusieurs). La faculté matérielle, quelle qu'elle soit, prend une forme qui lui est analogue : polie, si la matière est douce, pointue, si elle est acerbe... Toutes les substances entre elles se recherchent, ou s'évitent, ou sont neutres, c'est-à-dire qu'elles s'attachent ou ne s'attachent pas les unes aux autres. Donc tout est amour, ou haine, ou indifférence entre elles. L'impulsion donnée par le soleil les agite ; elles se rencontrent et celles qui s'aiment s'unissent. Mais celles qui n'aiment point ne sont pas inutiles ; elles sont aimées et entraînées par celles qui ont trop d'amour et de facultés : tel le libertin aime la virginité et l'innocence, il recherche l'humeur douce pour calmer la violence de ses humeurs. L'union des substances amoureuses forme un individu qui a proprement l'instinct de ses substances prédominantes. — Est-ce là la vie? — Oui. — Gomment se conserve-t-elle? — Par l'incorporation de mêmes substances nutritives dont nous sommes faits. — Pourquoi cette manie ou cet instinct de donner la vie ou de produire son semblable? — Par attraction ou amour entre nos substances et celles de l'objet aimé. — D'où nous vient le germe? — De notre nature même : on ne peut exister sans germe. Depuis le premier couple jusqu'à celui qui s'unit actuellement, c'est dans toutes les espèces le même germe partagé entre deux êtres de sexes différens qui s'est perpétué et se perpétuera. On ne peut exister sans germe, ai-je dit; mais s'il est défectueux, monstrueux, il ne produit plus; cet ordre est de rigueur pour que rien ne puisse se détériorer absolument. Un peu, passe; plus loin, il y a borne. — D'où vient cette limitation d'instinct et de facultés dans chaque espèce, puisque toutes les espèces sont formées de même substance? Des germes qui
diffèrent entre eux et qui font que nous sommes renfermés dans un cercle d'où nous ne pouvons sortir. — Pourquoi, encore une fois, puisque nous sommes tous, gens et bêtes, composés de même nature ? Même matière, oui, mais organisés diversement.— D'où viennent les organes? — Du germe, comme je l'ai dit. — Les germes se recréent-ils ; s'en forme-t-il de nouveaux? — Je ne le pense pas; le maître est trop grand pour avoir rien oublié. C'est donc un maître qui a dit : Que tout soit selon ma volonté, que tout obéisse à la nature que j'ai douée de telles facultés! — Oui, et, quoique le cercle de notre intelligence n'aille pas jusqu'à cette conception, parce que là, surtout, il y a borne, nous concevons mieux une chose faite par ordre que nous ne concevons une chose merveilleuse existant par ellemême. — Et depuis quand l'ordre est-il donné? — Depuis toujours. — Cette idée de l'infini est terrible à concevoir. — Pas plus que les nombres, comme je l'ai déjà dit. On peut toujours ajouter des nombres à quelque nombre que ce soit ; l'unité elle-même est une image de l'infini; rien avant, tout après (i). Mais la bête et l'homme sont-ils de même nature? — Ils ne sont pas plus comparables que un l'est à cent mille ; non par la force matérielle des muscles, dont celle de certain animal équivaut aux forces réunies de cinquante hommes, mais par la supériorité de l'intelligence et de l'activité d'instinct, qui, toujours, dans l'homme, lui font devancer l'action par la pensée! Il a beau être limité dans ses conceptions, ses désirs restent sans bornes. Il sait qu'un jour, terrassé sous la faulx du temps, il restera sans vie ; la mort n'est pour lui que le présage d'une autre vie : trouver la vie dans la mort est un chef-d'œuvre de métaphysique, si ce n'en est un de l'amour-propre.
Point de statu quo pour l'homme; il monte, descend, remonte encore, se perd et se retrouve et, par ordre suprême, tout est statu quo dans l'instinct de la brute. Non, point de repos pour l'homme ; son instinct sans bornes le promène tour à tour dans les cieux, sur les mers et dans les entrailles de la terre ; souvent en se perdant dans ces vastes domaines de la nature,
(i) Grétry revient à diverses reprises, dans ses Réflexions, sur ce sujet de l'infini et de réternité, qui lui inspire des idées tantôt ingénieuses, tantôt assez vagues et même contradictoires. — Cf. notamment son deuxième volume, chap. XXH, XLIV et LXXI.
mais enfin toujours contraint de chercher au-delà de lui-même. Les dictionnaires d'histoire naturelle, après avoir raisonné sur l'instinct des bêtes, pourroient en fixer l'étendue comparative par des cercles toujours croissans à mesure que telle espèce montre pllis d'intelligence que celle qui l'a précédée (ainsi qu'on le voit dans la figure qui est à la fin de ce chapitre) ; mais le cercle de l'homme, si éloigné des autres cercles, marqueroit combien l'intelligence humaine est au-dessus de tous les instincts des bêtes condamnées au statu quo, malgré leur finesse et leur ruse, toujours à peu près les mêmes dans chaque espèce.
CHAPITRES XXVII a XXIX
(manquent)