LE MALHEUR DE L'HOMME EST DE N'AVOIR QUE DES DEMI-PASSIONS
Le lion, le tigre, les bêtes féroces et toutes les bêtes en général sont décidées dans leurs goûts et leurs passions, parce que l'instinct seul les domine. La raison et, plus souvent, les demi-raisons contrarient l'instinct de l'homme, et de là ce conflit de volonté qui sans cesse dit : il faut, il ne faut pas. L'homme seul est donc vacillant ; est-ce la faute de la nature ou de la société ? La nature veut que les passions se satisfassent ; c'est elle qui parle en elle ; tant pis pour le foible, tant mieux pour le fort. La société veut que chacun se modère et se soumette également aux loix. La modération est donc l'état le plus désirable pour l'homme social ; elle a beau être la source des dissimulations et des perfidies, celles-ci sont moins funestes qu'une tuerie générale et continuelle. Ulysse le menteur est préférable à Cartouche l'assassin. Après cela, serons-nous étonnés que tant de gens s'écrient : « Quel triste et funeste présent que la vie ! »Le sauvage ne dit pas cela. Il agit par impulsion de son instinct, ne raisonne que dans les occasions urgentes et cesse de raisonner aussitôt qu'il est sans besoins. Les demi-passions donnent les demi-talens ; de là, les erreurs philosophiques, physiques, morales, politiques et religieuses; de là, les haines
entre savans, entre artistes. « Qu'as-tu fait aux dieux, toi, pour réussir mieux que moi, dit l'homme médiocre à l'homme habile? » — Qu'a fait cette pomme, dirai-je à mon tour, pour être délicieuse quoique née à côté d'une autre qui est amère ? La cause de ces dilïércnces est naturelle et non introuvable. Tout ce qu'on peut dire, c'est : Gaudeant bene nati ! Mais, dirat-on, on peut avoir passion forte et demi-talent. Non, ce n'est pas passion forte, c'est force amour-propre qui donne l'envie de se distinguer. L'amour-propre est une passion sans doute, mais elle agit souvent sans permission de l'instinct; c'est un père libertin qui viole son générateur. Quand on possède les qualhés requises d'un talent, il suffit de se mettre en fièvre, et l'on sait si les facultés nécessaires nous sont refusées totalement ou à demi en se fatiguant. C'est une fièvre contraire à la chose, une fièvre exotique qui nous saisit, car il faut bien que la fièvre nous vienne quand on la provoque fortement. Aussi l'homme médiocre ne trouve point ce qu'il veut; c'est ce qu'il ne faudroit pas qui se présente, et cette production (car c'en est une telle quelle) ne réveille dans les autres que des sensations confuses, parce que l'auteur a travaillé dans le chaos : il n'a rassemblé que des germes incohérens et de quoi faire un monstre ; le misérable embrion meurt en naissant et son déplorable père reste sans postérité.
Si l'homme n'a que des demi-passions, la femme, excepté en amour, n'adore que des quarts de passion ? Je le croirois assez, et cela explique leur peu de succès dans les choses fortes et pourquoi leurs succès sont incomplets. Mais, dira-t-on, puisqu'elles sont plus initiées que nous dans le mystère amoureux, pourquoi cette puissance active ne les porte-t-elle pas au délire nécessaire pour produire de grandes choses ? Même hors l'amour, il y a bien à dire là-dessus. D'abord, elles sont tellement inclinées à l'amour et à tout ce qui s'y rapporte, qu'il ne leur reste pas assez de facultés vigoureuses pour concevoir fortement. Une double conception, et d'égale force, paroit être refusée aux mortels et, pour homme comme pour femme, il est toujours un côté foible, parce que nous avons un côté fort en comparaison du premier. Nous dépendons de nos organes ; ne voit-on pas qu'en nous ceux qui sont doubles ne sont pas égaux
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en force? Ajoutez à la {grande incij,alilc des lorces (entre le bas et le haut) l'éducation des femmes, si difficile à concerter avec leur vocation toute amoureuse et sensuelle; ajoutez-y la rage des hommes qui ne savent les entretenir que de désirs ou de regrets d'amour... On conviendra que cet être charmant est hors de ligne quand il compte les étoiles ou qu'il fait de la métaphysique. En un mot, furies en amour, foibles pour toute autre chose, voilà leur lot. La nature n'a pu les rendre héroïnes amoureuses sans appauvrir le reste de leur individu. J'aime à le répéter: que seroient-elles, grand Dieu! si partout elles étoient de force égale à leurs organes et à leur instinct d'amour? Elles seroient Hercule et nous pigmées. Le monde serait renversé.
Les caractères mixtes engendrent les demi-passions ou, si on l'aime mieux, les demi-passions font les demi-caractères d'hommes qui, tantôt athées, tantôt dévots, tantôt hauts, tantôt bas, selon les circonstances ou les personnes, sont proprement des pantins qui agissent au gré de leurs petits intérêts. L'exemple contribue essentiellement à nous rendre indécis et serviles. Quelle éducation peut donner le pédagogue qui est fier et imposant avec son élève et rampant avec son père? Un tel disciple ne peut être un jour qu'un thermomèti^e de cour, marquant le chaud et le froid, un plat courtisan dont les rois se servent comme d'un torchon de toilette. On passe à une femme la souplesse et la dissimulation : fuir ou tromper est la ressource du foible. Mais qu'un homme fait puisse vivre en contestation avec son vrai caractère, qu'il puisse de bonne foi se plier sans cesse aux intérêts communs, cesser d'être égoïste sans saisir une vindicte satisfaisante qui s'offre à lui, c'est une œuvre morale et politique qu'on n'ose espérer et qui n'arrive jamais à sa misérable perfection dans une créature aussi compliquée, aussi foible, aussi mobile que l'homme. Récapitulons.
Pourquoi la brute est-elle déterminée dans ses volontés i Nous l'avons dit Nous remarquerons seulement qu'il est assez plaisant qu'on l'appelle brute, parce qu'elle fait ce qu'elle veut et qu'elle veut ce qu'elle sent. Pourquoi l'homme est-il vacillant? Nous l'avons dit encore, mais peut-être pas assez complètement. C'est parce qu'il est doué de deux puissances qui se combattent : l'instinct et la raison, entre lesquelles il est forcé de louvoyer
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continuellement. Aime-t-il ? C'est souvent la (iile ou la femme dun autre que l'instinct lui indique. Cette fille est-elle libre? L'épouse-t-il ? La possession ralentit son ardeur. Les détauts qu'on lui avoit cachés ou qui n'alloient qu'au trot reprennent le galop, et le voilà inconstant. Ceux qu'il avoit lui-même dissimulés pour plaire et séduire mènent à une même catastrophe. Il en est ainsi de toutes les possessions; dès que la dissimulation ou le mensonge s'en mêle, l'attelage est boiteux; clopinclopant, il nous met tôt ou tard le nez par terre. Quoi qu'on fasse donc, il faut toujours en revenir à l'instinct. Mais l'instinct lui-même est-il invariable? Hélas, non ; dans l'homme surtout, il change presque à chaque tour de roue du char du soleil. Cependant, il est des loix sociales ; il faut leur obéir ou être puni et diffamé. Alors naissent les passions factices; on dissimule ce qu'on désire, on en attrape une partie qu'on dévore sous le manteau. Quel homme peut donc se vanter d'une probité pure? Elle ne peut l'être dans l'état civil. Presque toutes nos actions sont des crimes si elles ne sont consenties par des loix du pays qu'on habite ; et si elles nous sont permises ou ordonnées, on s'en dégoûte promptement, parce qu'en nous usant nous les usons et qu'elles nous deviennent insipides par l'habitude.
On remarque un autre effet des demi-caractères. Tel homme est absolument probe sur un point de morale et relâché sur un autre. Tel se croiroit deshonoré s'il volait votre bague ou votre mouchoir, qui séduit et vous enlève votre fille ou votre femme. Tel avocat sait que votre cause est mauvaise et il fait son possible pour vous la faire gagner : demi-caractère que cela, si ce n'est pis. Ah ! comme il a plaidé telle mauvaise cause qu'il a perdue et qu'il devoit perdre! se dit-on. Je dis, moi, que malgré son éloquence, monsieur l'avocat a menti tout du long de son plaidoyer. — Mais vous, ne faites-vous pas votre possible pour faire réussir votre mauvaise pièce de théâtre? — Je la croyois bonne avant la représentation; d'ailleurs, une pièce de théâtre n'est qu'un jeu d'esprit; un procès dont dépend l'honneur ou la fortune du citoyen est d'une importance incomparable.
Chacun semble avoir sa petite conscience à part de la grande au service de sa passion favorite. Le laquais ivrogne est bête au
point de ne rien voler, excepté votre vin. (x'penJant, j'aime encore mieux la bêtise que l'esprit dans les gens mal nés et sans éducation; leur esprit est bête, leur bêtise est naturelle et nous réjouit. L'autre jour, mon valet raccommodoit le cordon de ma sonnette. 11 sonna et accourut me demander ce que je voulois; le bruit de la sonnette et cette question marchoient de suite par habitude. Telle dévote qui se croit damnée pour avoir, à l'église, soufflé de l'air par en bas, médit à la journée de tous ses voisins et fait enrager sa maison. Ce ne sont donc qu'inconséquences dans les actions de l'homme! Il est ainsi, dira-t-on, et pourquoi est-il ainsi? Parce que (et je le dis pour la centième fois) parce que les élémens dont il est formé passent successivement du chaud au froid, du sec à l'humide, et le vice-versa de tout cela, dans des proportions infinies du plus ou du moins. Comptons encore l'éducation et l'âge qui chemine de minute en minute en nous modifiant sans cesse jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire la mort. Quant au climat, s'il est brûlant, il produit en nous l'abrutissement de la dilatation. S'il est glacé, l'abrutissement de la congélation. S'il est tempéré, le climat est variable et l'homme varie comme son climat. Ceci est un archétype moral : si chaque homme s'observoit, il trouveroit en lui son baromètre qui varie selon le temps et son état physique. Il n'y a pas plus de concordance entre un homme et un homme qu'entre plusieurs horloges ! On dit que le roi d'Espagne actuel (ceci a été écrit avant la Révolution de l'Espagne), grand amateur d'horlogerie, s'est fait lui-même (ou s'est fait faire) une garniture de petites montres en forme de boutons d'habit et, comme pas une de ces montres ne marque le même instant avec les autres, on dit que Sa Majesté est l'homme de son royaume qui sait le moins bien l'heure qu'il est. Enfin, quel parti prendrons-nous puisque les passions entières, excepté la vertu, sont funestes ou punissables, et que le malheur de l'homme provient des passions mixtes et dissimulées ? Il est inutile de trop spéculer sur cet article; nous n'y changerions rien et les choses iroient comme de coutume. De même que l'eau filtrant à travers la terre ne se détourne que pour reprendre son cours quand l'obstacle n'y est plus, de même l'homme expérimenté par les siècles chemine vers son but. S'il s'est trompé, il recom-
mence; s'il rencontre des obstacles, il biaise, se baisse, se redresse, louvoyé entre l'espoir du bonheur ei l'infortune; enfin, la mort qui est de tout âge l'abat tout à fait. Telle est sa destinée; l'homme, en dernière analyse, n'est que pâture de mort.