KOT£S
La soif dont parle le Prophète 5 marque le dé« sir ardent qu'il a de sWir à Dieu.
Notre version porte que la chair même éprouve cette soif de plusieurs manières. Cette expression n'est pas dans le texte original ; mais elle renferme un grand sens 9 et prête beaucoup aux réflexions*
La chair par elle-méoie ne désire point ; mais les écrivains sacrés lui supposent souvent des affections j pour marquer les désirs de l'ame relatifs au sens. Ainsi le même Prophète dit-il ailleurs ( i), que sa chair et son coeur tombent en défaittance par Fexcès d'amour qui le transporte. Ainsi l'Apô* tre dit (a) que ta chair a des désirs contraires à ceux de t^ esprit , etc.
« Qui est altéré de Dieu , demande saint Au- » guslin (3)? Je vois , continue ce saint doc- » teur , les hommes altérés des richesses , des » honneurs , des plaisirs , et presque personne
(i) Ps. 83. 3. — (a) Galat. 5. 17. — (3) Enarralio in hune PsaUn.
^gS PSAUMS LXII.
9 altéré de Dieu. On est altéré du siècle , et » nullement des biens éternels ; on est dans le » désert , on n'y trouve rien qui puisse apai- » ser la soif dont on est brûlé , et Ton ne re- » cherche point la source vivifiante qui est » Dieu seul.»
Le Prophète ne dit pas simplement qu'il est iJiéré de Dieu , il dit qu'il est altéré en Dieu ; pour nous apprendre que plus on goûte Dieu , plus le désir de le goûter augmente. Ceux qui me boiront , dit la Sagesse étemelle , auront encore soi/{i)j parce qu'en se désaltérant, ils désireront d'être toujours plongés dans celte, source immense d'amour. O mon Dieu ! quelle vérité ; et qu'elle me fait bien connoître deux infinités qui font tout mon bonheur, l'infinité de mes désirs » et l'infinité de vos perfections ! Avec l'infinité de mes désirs , les biens créés me lassent et ne me contentent point » la soif me reste et m'afflige : mais cette infinité tournée vers vous , vers votre infinité , se remplit parfaitement^ se satisfait totalement ; la soif demeure encore , mais ce n'est plus une soif qui tourmente , c'est une soif qui jouit , qui goûte les douceurs de votre ineffable bonté.
Mais comment la chair et les sens brûlentils aussi du désir de posséder Dieu , et comment ce désir se manifeste-t-il de plusieurs manières ? Hélas ! dit encore saint Augustin , « cette chair , » dans le désert où nous sommes , est accablée » de travaux , et éprouve des besoins sans nom-
(x) EodL a4« 29. ,
p&Aij]»B ixn. 189
» bre. Pour se soulager, elle n'a de ressource » quen Dieu. Son premier malheur est d'être » sujette à la mort ; elle doit donc chercher b » vie ; et IHeu seul a pu la lui promettre en » rassurant qu elle auroit part un jour au bien- » fait inestimable de la résurrection. Jusqu'à ce » moment , elle ^st dans une soif continuellç. » Elle gémit, dit l'Apôtre (i), dans V attente du séjour céleste qui sera pour elle comme un seconà vêtement. Une autre source de maux est la nécessité d'éprouver les besoins de la vie : altiernative fatigante de forée et de foiblesse , de santé et d'infirmité y de veille et de repos , de jeunesse et de caducité. Oh ! quand arrivera ce moment où l'on ne connoîtra ni la douleur, ni les craintes , ni les larmes , ni la fausse joie ! Mais ce qui humilie le plus la chair , c'est d*étre si souvent en contradiction avec Tesprit , de tourmenter l'ame qui doit commander , et qui est si continuellement sollicitée d'obéir. Situation cruelle , qui obligea les saints à s'armer de rigueur contre leur chair , à la traiter en ennemie , à la détruire peu à peu de peur qu'elle ne réduisît l'ame à un état de mort. Qu'il est donc vrai qu'en toutes manières, et par toutes sortes de raisons notre chair , ô mon Dieu , brûle du désir de vous /?055^V/^/ Qu'elle entre bien dans les intérêts de l'esprit et du cœur , quand elle se fuit elle-même pour s'unir a vous, quand elle se hait pour vous aimer ,* quand elle s'attache à votre croix podr être inondée de votre sang précieux î
(x) a Cor. 5. 3,
igo psAuns Lxn.
3. Je me suis présenté à vous dans cette terre déserte , inculte et aride , comme si c^étoit votre sanctuaire i pour être témoin de votre puissance et de votre gloire.
NOTES
Le désert ob se trouvoit le Prophète étoit affreux; point d^habitans» point de routes , point d*eau. Le texte, original dit que c*étoit un terre épuisée, non par la multitude et la continuité des productions, mais par la disette d*eau. Cependant le saint roi s*y occupe de Dieu, comme s'il avoit été près du sanctuaire et de Tarche du Testament ; il ne doute pas que le Seigneur n'y manifeste sa puissance et sa gloire.
Aux yeux de la foi , le monde est un désert plus affreux que celui de Tldumëe où erroit David. Trouve-t-on , dans le monde , des hommes dignes de ce nom ? y trouve-t-on des routes qui conduisent au bonheur ? y trouve-t-ou^ des eaux pures et vivifiantes? Cette terre est brûlée par le feu des passions ; elle ne reçoit point la rosée du Gel ; elle égare tous ceux qui s*y engagent. Que fait Thomme juste , le véritable imitateur de David , dans une région si aride et si ingrate ? Il s y présente comme dans le sanctuaire de Dieu , et là se manifestent la grandeur , la bonté , là puissance du Très-Haut Jésus-Christ est venu dans cette terre couverte de ronces , et il y a ouvert la route qui conduit
psAmiB Lxn. 191
à la vie ; il y a répandu les eaux de sa grâce ; il y fait naître , par la force de sa parole , une société de saints. Le moûde est demeuré dans son état d'indigence et de stérilité ; mais le champ de l'Evangile est devenu fertile en toutes sortes de vertus. Ce champ est encfore un désert , si on le compare avec la céleste patrie ; mais ce désert est le sanctuaire où Dieu reçoit les liom* mages de ses fidèles serviteurs : te champ est un désert par le silence de l'oraison qui y règne , par le calme des passions forcées d'obéir à TEsprit de Dieu , pai* la pratique des vertus que le monde méprise parce qu'elles sont sans faste, par l'humilité , la simplicité, la candeur, la charité qui supporte tout, et la patience qui ne se trouble de rien. Dans ce désert tombe la manne du Ciel : et c'est , o mon Dieu , votre corps adorable et votre sang précieux. Dès le lever de l'aurore vous en nourrissez vos en* fans ; vous les fortifiez contre les ennemis qu'ils ont à combattre ; vous les consolez dans leurs
afflictions , vous les soutenez dans leurs foiblesses , vous entretenez dans eux la vie Àe votre amour, O désert mille fois préférable à la cour des rois! qui me donnera d*y fixer mon séjour? (€ C'est le paradi|i , s'écrioit saint Jérôme (i) , » tandis que le monde avec tout son éclat est » une prison. »
4. Parce (jue votre misirieorde est préférable h la vie même , mes livres célébreront vos louantes*
(i) £p. S^Nftd HiBliodorf
rg^ PSAUSB Lxn»
NOTES
Notre version met ici £a vi^aaplariel ( les vies) parce que ce mot est spirituel dans Thébreu, et il est pluriel dans ce texte , parce que la vie est la compïexion de tous nos jours. Cette observation est utile pour nous apprendre à bien user de cha* cun de nos jours j puisque leur somme compose toute notre vie» et que de notre vie dépend notre état dans l'éternité. Le sens du Prophète est fort clair : il iouera ie Seigneur 9 farce que (a miséri^ carde et les bienfaits du Seigneur sont d'un plus^ grand prix que ta vie même.
Nous aimons nécessairement la vie ; cette inclination naturelle est un don du créateur qui a voulu nous intéresser à la conservation de nos jours. Ce désir de vivre est de plus le cri continuel de V immortalité. Nous voulons tou^ . jours être ; cependant nous sommes sujets à h 1 mort? Ce désir est-il donc inutile? non sans doute ; le créateur ne nous Ta pas donné sans raison : il a voulu nous apprendre que nous sommes destinés à une vie meilleure et plus durable que celle-ci. Voilà ce que nous dicte Tamonr que nous avons pour la vie. Le Prophète ne I*ignoroit pas ; cependant son esprit s* élève à un objet plus excellent que la vie même. C'est la miséricorde de Dieu ; miséricorde que nous devons à sa grâce , et qui n*en est pas même distinguée. Ainsi , dans la concurrence de la perte de notre vie j ou de la perte de la grâce de Dieu,
PSAUME ULU. 193
il n y a paint à balancer ; le sacrifice de notre vie est nécessaire : mais ce sacrifice est le bienfait le plus sig^nalé de la miséricorde divine, puisque Dieu le récompense d'une couronne éternelle.
La grâce de Dieu est préférable à la vie. Que peuvent dire tant d'hommes qui préfèrent les plus légers intérêts à la grâce de Dieu? Cette grâce est préférable à la vie , et le Prophète en bénit le Seigneur ; c'est pour lui le motif le plus pressant pour célébrer les grandeurs de Dieu. Il ne dit pas : Je vous louerai. Seigneur , parce que vous ni avez donné la vie. Il ne dit pas même : Je vous louerai ^ parce que vous m avez promis une vie étemelle; mais il dit avec effusion de cœur : Je chanterai vos louanges , parce que votre grâce est d^un plus grand prix que ma vie présente et que ma vie future. Quelle foi dans cet homme qui précédoit de tant de siècles Jésus-Christ Fauteur et le principe de la grâce ! Il avoit sans doute dans l'esprit cette grande vérité qui touchoit si fort saint Augustin :
« l'ame est la vie du corps , et la grâce est la « vie de famé. » Si nous devons des louanges à Dieu pour la conservation de notre vie corporelle , combien plus lui en devons-i^ous quand il nous conserve sa grâce et son amour !
5. C'est pourquoi je vous bénirai durant ma vie , et je lèverai mes mains pour rendre gloire à votre nom.
OEuvr, spir, V.
194 PSAUME Lxn.
^ NOTES
Ce verset confirniB le précédent ; comme si le Prophète disoît : Ah ! Seigneur ^ puisque votre grâce est dCun prix si supérieur, à ma vie 9 je veux vous tenir tant que je vivrai, je veux lever sans cesse mes mahis pour glorifier votre saint nom. L'élévation des mains dans la prière est d'un usage presque aussi ai^cien que la prière même. On en voit des exemples dans Thistoire d'4braham, de Moïse ^ de tous les prophètes; et * TÂpôti^e recommande aux fidèles de iever des mains pures (1) vçrs le Seigneur jen j^riant
Voilà le plan que se trace David : c'étoit uql roi; il avx)it de grandes affaires et beaucoup d'ennemis. Il ne dit point : Je prendrai des mesures pour régner aveiB gloire ; Je ferai en sorte que mes ennemis soient détruits. Il dit : Je bénirai le Seigneur à cause de ses miséricordes ; je m'occuperai du soin de glorifier son saint nom. Il ne dit pas non plus , conime tant d'autres infidèles ou insensibles aux bienfaits du Seîgnjeur : J'attendrai mes derniers momens pour abandonner le monde , et pour me tour- . ner vers Dieu : Il dit : Je le bénirai durant tout le cours de ma vie, je consacre tous mes jours à la gloire de son nom. Il savoit , ce saint Roi , que notre vie est tellement à Dieu , qu'il est touj^ours en la puissance -de Dieu d*en abréger le cours , et d'en accélérer le terme ; que , dans
(^i) I fim. 2, 3.
PSAUMS un. 195
tous les roomens , nous devons élre prêts à lui en rendre compte ; que la mort est un événement qui n'arrive qu'une fcds , et que la mort du réprouvé, est un malheur irréparable.
S'il a pensé si solidement tant de siècles avant Jésus-Christ , que devons-nous penser après les avertissemens que nous a donnés tant de fois ce rédempteur des hommes ? Ah ! dit saint Augustin , « il a étendu pour moi ses bras sur » la croix , et je dlfférerois à lever mes mains » vers lui? Il a donné sa vie pour racheter la » mienne 9 et je lui refuserois le sacrifice de mes » jours?
6. Que mon orne soit comme remplie d'onction, quelle soit comme engraissée , et ma bouche s'ou" çrira pour vous louer par des chants d'allégresse.
NOTES
La plupart traduisent , selon le texte original , par le futur : Mon amc sera rempiie , et comme engraissée. Ces deux sens sont bons : le premier exprime les désirs du Prophète ; le second marque oe qu^opérera en lui la grâce et la miséricorde de Dieu.
tous lès secrets de la vie spirituelle sont dans cet admirable verset. Dayid étoit dans un désert , abandonné des uns , et persécuté des autres ; cependant il compte jouir des délices les plus abondantes. C'est ce qu'énonce cette onction dont il dit que son ame sera engraissée ,
196 PSAUMB LXII.
Quoi ! dans cette terre aride , inculte , déserte , il sera inondé de consolations , il louera le Seigneur par des cantiques d'alle'gresse ? Cela n'a pu se vérifier qu'autant que ce saint Roi savoit le prix des souffrances , et les regardoit comme une des plus grandes faveurs de la main de Dieu. Il fut le prophète et l'image de Jésus- Christ ; il avoit déjà une connoissance très-étendue du calice d'amertume que devoit boire cet Homme-Dieu : il s'unissoît d'avance à sa pauvreté , à ses douleurs , à ses huihiliations ; et son aine goût oit les -'avantages d& cette sainte union. Ohj quand une ame est dans le désert sans autre ressource que la vue de Jésus- Christ, c'est alors qu'elle peut chanter le cantique de l'amour , qui ne peut être qu'un cantique d'allégresse. Quelle onction se répand dans elle ! Son embonpoint spirituel , s'il m'est permis de parler ainsi d'après notre Prophète , a tous les caractères de la santé la plus parfaite. Deux sources de vie Tarrosent sans cesse ; Toraison et la communion : l'une et l'autre guérissent ses maux , la fortifient , l'embellissent , la font marcher à grands pas dans la voie de Jésus- Christ. Ce désert , dont celui de David ne fut que la figure, est, selon saint Ephrem , « l'é- » cole de la prière, le port de l'ame , le champ » fertile en toutes sortes de bons fruits , le rem-^ » part de tous ceux qui combattent pour la cou* « ronne des Cieux. »