SUE L'ÉDUCATION
dans ces jeunes personnes une vanité de pensées qui est le germe de Finégalité d'humeur. On n'empêchera jamais les enfans d'être légers; mais on peut les réprimander fortement quand ils sont bizarres , quand ils passent subitentent de la gaieté à la bouderie , quand ils témoignent alternativement de Famitié et de Tindifférence , quand ils sont aimables avec les uns , froids ou impolis avec les autres, quand à 1 égard des mêmes personnes ils marquent de la déférence et de la hauteur , quand un rien les met en colère* et qu'un autre rien les transporte de joie. Les enfans qu'on appelle gâtés sont pleins d'humeur , et la raison en est évidente* On entre dans toutes leurs fantaisies , on trouve que tout est bien , tandis que tout annonce pour la ^ite des vices essentiels. Si à douze ans un enfant est humoriste , boudeur , impatient , entier dans ses volontés , il sera insupportable à dix-huit, et à trente ce sera le fléau des sociétés. Il est vrai que le monde corrige quelquefois l'humeur, parce qu'il est intolérant sur cet article ; mais il est à propos de prévenir les fautes et la correction. D'ailleurs il y a des personqes d'un rang si élevé , qu'on ne s'avise guère , dans le monde « de réprimer leurs humeurs. On les censure en particulier ; mais ces observations ne vont point jusqu'à elles , et les ridicules leur demeurent toute leur vie. Celles mêmes à qui l'on fait sentir leur bizarrerie , ne se corrigent plus à un certain âge. La critique les aigrit , elles usent de représailles à Tégard des autres , et à
leur humeur déjà îusupportable, elles a)oulerit la méchanceté, quelquefois la fureur et les éclats. . G* est une terrible chose qu'une personne paissante qui n*agit que par humeur , qui n'écoute qne les caprices ; les autres passions servent «on humeur , et son humeur envenime toutes les autres passions. Toutes les méchaqtes femmes dont parle l'histoire étoient pleines d'humeur. On les voyoit ambitieuses et tracassfères , voluptueuses et jalouses , curieuses de plaire et emportées , entreprenant tout et ne finissant rien 9 semant la discorde et incapables de râpai** ser , brouillant leurs familles , les Etats ^ et se perdant enfin elles «mêmes* Il faut se présenter ces tableaux ^ tout odieux qu'ils sont , pour bien comprendre les ravages que peut causer Fhumeur.
II importe beaucoup plus aux grands qtt*aux petits d'avoir de l'égalité dans l'humeur , ou , si Ton veut , d'être exempts de ce qu'on appelle tumeur dans le monde. Les petits qui sont humoristes ne font le tourment que de leurs étroites familles ; les autres citoyens les fuient ou s'en moquent. Mais les grands ont des rapports au public ; ils tiennent en leur m^in , pour ain^ dire , le bien et le mal ; ils peuvent faire le bonheur de la patrie, ou la troubler. Quand ils ne seroient pour rien dans l'administration publique , ils ont toujours beaucoup de personnes dans leur dépendance; et , s'ils ont de Thumeur, leurà pensées bizarres et leurs procédés désagréables affligent quantité dlionnêtes gens qui
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ne {peuvent rompre avec eux. Les grands ont de mauvais momens comme les autres hommes ; leur ame est en proie, plus souvent que celles des simples particuliers, à beaucoup de chagrins fort cuisans ; mais le bon esprit consiste à conserver durant ces tempêtes une tranquillité du moins apparente , à se maintenir dans une sorte d'équilibre qui ne laisse apercevoir ni trouble ni altération. Il faut que l'air soit toujours serein , que le discours soit toujours honnête , que l'abord soit toujours facile et ouvert ; il Élut être le même à toutes les heures du jour , et que les différences qui dépendent nécessairement des événemens ne soient pomt imputées au caractère» Il est plus aisé aux dames du grand monde de paroitre toujours égales : elles sont rarement chargées du poids des aflaires , et l'on se présente à elles avec tant d'égards , qu'il ne leur est pas difficile de paroitre toujours calmes et obligeantes. Elles ne doivent pas même témoigner de Thumeur à leurs domestiques : Tair sérieux et le ton grave suffisant pour les contenir dans le devoir , les querelles et les éclats seroient toujours contre la décence et remédieroient d'ailleurs à peu de chose.
On fait quelquefois profession de piété, et l'on n'en a pas moins d'humeur. C'est un abus dont l'odieux ne retombe pas sur la piété , mais sur la pei*sonne qui s'en pique , et qui n'en a point pris le véritable esprit. Quand l'Âpôtre exhorte les fidèles à la piété , il leur recommande en même temps la paix ^ l'humilité ,1a tolérance
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des défauts d 'autrui. Il veut qu'on se r^omsse avec ceux qui sont dans la joie 9 qu on prenne part à la tristesse de ceux qui pleurent , qu'on se fasse tout à tous , selon l'exemple qn*il en donnoit sans cesse par sa conduite. Comment arrive-t-îl que le solitaire est quelquefois brus-* que et impatient ; que la femme du monde qui s^approche des sacremens un }our de fête , est ce jour-là difficile, quereUeuse, presque intraitable ; que la jeune personne qui sera dans la dévotion , réprimande durement ses frères , ses sœurs , files compagnes ou les gens qui la servent ; que celle qui passe une partie du jour à Téglise , prenne feu pour des bagatelles qui ne s'assortiront pas à ses allures , ou à sa manière de penser ; qu'une autre , qui tend à la perfection , se cabre contre les avis d'un directeur , ou contre les manières de celles qui n'entrent pas dans toutes ses vues ? Que pourrois-je dire pour peindre tous les artifices que prend l'humeur , afin de s'insinuer jusque dans les pratiques mêmes qui sont faites pour la réprimer ? L*humeur avec toutes ses inégalités a sa source dans l'amour-propre et dans Fimmortification de l'intérieur. Les longues prières y et les exercices d*ailleurs^ les plus saints n'épuisent pas cette source empoisonnée du moi qu'on porte partout et qui règne sur tout. Le monde avec ses leçons pallie ou couvre les défauts de l'humeur y il les empêche de se produire en quelques circonstances ; mais il kisse l'ame en possession de ce mauvais germe. Il n'y a que Tap-