BIENSÉANCES DE L'ÉTAT
Les bienséanses sont certaines obligations surajoutées aux devoirs. Il y en a de générales pour tous les hommes vivant en société : ils
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60nt convenus entre eux d!ob8erver certmnes décences ou d'éviter certains écarts; de se contenir, même en. accomplissant leairs devoirs^ 00 en usant de ce qui leur est petmîs , dans certaî-> nés- bornes , dont l'oiceinte « si Ton peut parler ainsi , renferme ce qui> s'appelle les bienséances. Ainsi , par exemple , il. est nécessaire de prendre tous les jours un ou deux repas , pour se conserver la vie et maintenir ses forces : si quelqu'un s*avisoit de vouloir prendre ces repas devant la porte de sa maison , ou dans le milieu de la rue , il choqueroit les bienséances , parce qu'on est convenu: de failli cette action d^.ins T intérieur de la maison qu'on habite. Il est pei*mis de s'babiller comme ou veut , c*est-à- dire , de choisir entre une infinité d'étoffes celle qui agrée le plus; maisi^t quelqu'un, en France ou en Allemagne , vouloit s'habiUer comme les Turcs , ou comme les Indiens , il blesseroit tes bienséances, parce qu'on est convenu, dans chaque nation , d'une certaine forme d'habits. Je cite ces exemples pour faire concevoir ce qu'on entend par les bienséances générales; il est rare qu'on ne les observe pas, et il n'est pas nécessaire d'insister beaucoup sur cet article.
n y a des bienséances particulières , et cellesci sout d*une grande étendue : elles se rapportent à Tâge , à la naissance , à la condition , à la profession , aux circonstances , aux sociétés, en un mot à tout ce qui différencie les hommes. Les bienséances du vieillard sont tout autres que celles du jeune homme ; les bienséances du
prêtre ou du religieux , tout autres que celles du militaire ou du courtisan; les bienséances de la femme de qualité , tout autres que celles de llierbière ou de la TÎliagéoise : ainsi de tous les autres états et de toutes les autres circonstances où Ton peut se trouver placé par la nature ou par les événemens. Cet article est encore aisé à concevoir , et il ne s'agit que d*en faire sagement l'application selon les cas qui varient comme à l'infini. Voilà ce qu'on appelle en général les bienséances de Tétat. •
Les règles de ces bienséances consistent , si je ne me trompe , en trois choses : i.* ne rien faire dans son état qui puisse offenser les autres ; 2.® faire dans son état des choses dont on pourroit se dispenser dans un autre état ; S."" faire convenablement les choses qu'on doit faire dans son état. Le premier article tient à la charité , puisqu'il n'est jamais permis d'offenser le prochain. Le second tient à la prudence , puisqu'on doit savoir ce qu'exige l'état , et qu'on est intéressé à éviter les reproches qu'on mériteroit si l'on étoit dans l'ignorance sur ce point. Le troisième article tient à la politesse et à ce qui s'appelle le savoir vivre , puisqu'on est obligé de faire avec grâce ce que le monde sage et raisonnable exige qu'on n'omette pas. Je crois qu'il faut donner des exemples qui fassent sentir la vérité et l'importance de ces trois règles.
Une jeune personne du premier rang se trouve par hasard , ou par la nécessité des circonstances , avec, des personnes de son âge ^ mais
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inférieures pour la condition , ou même pour les talons ; il seroît contre la bienséance que cette personne d une qualité si supérieure leur parlât de sa maison, de son opulence, de ses rapports avec les premières têtes de FEtat , ou bien qu'elle étalât devant elles les avantages qu'elle auroit pour le chant , pour la danse , pour la connoissance de Thistoire , etc. ; ce discours humilieroit toutes celles qui auroient l'honneur de l'approcher , et la résolution que prendroient ces personnes, seroît de ne lui plus faire leur cour.
Cette même personne de qualité est invitée de prendre part à quelque action d'éclat où les autres personnes de son rang ont coutume de se» trouver. Il est question d'une fête publique , d'un repas d'appareil dans la circonstance d'un* mariage , de visites de cérémonie chez les grands; que dirois-je ? les occasions àt ces sortes de re«^ présentations se rencontrent souvent à la cour ou dans de grandes villes. Ce sont autant de gênes , d'incommodités , de servitudes que le monde impose : mais toutes ces choses sont de l'état ; on ne pense pas aies exiger des personnes d'un autre ordre. La bienséance veut qu'on s'y prête : l'inclination réclamé; mais \t faut que la raison prenne le dessus , et qu'on, sache se roidir contre le penchant»
Enfin la personne , que je suppose toujours du même raiig , veut accomplir cette loi de bienséance ; mais elle portft dans son air, dans son maintien , dans toule sa manière , une sorte de
mauvaise grâce qui décèle de l'humeur ou de la contrainte. Cela est contraire à la bienséance de Tétat. Ce qu*on fait, même malgré soi , il faut tacher de le faire comtne si Ton y mettoit de rintérét , ou si l'on y prenoit du plaisir ; la ma* nière est conilmandée par ta bienséance tout autant que l'action même y et Ton ae sait point de gré à ceux, qui font mal ce qu'ils ne peuvent s'empêcher de faire< •
Le monde étend fort loin les bienséances de Tétat ; il ne faut pas toujours le croire sut tous les détails qu'il prescrit ; c'est un maître impérieux qui érige en lois ses caprices ^ et qui exige comme des dettes ce qui n'est souvent fondé ni en raison^ ni en décence^ ni en convenance ; c'est It r^ukat de ses fantaisies : il ajoute ou il retranche « il ordonne ou il défend « sans avoir souvent d'autre titre qu'une aveugle et despotique volonté. Que faire pour observer les bienséances sans se rendre tout-à-fait esclave? Je ne crois pas qu'on puisse donner d* autre conseil que celui d* observer la marche des personnes sages , sensées , et généralement estimées dans le même état. Une jeune personne qui entre dans le monde doit prendre l'avis non de» plus mondaines, non des plus dissipées, non des plus savantes dans ce qu'on appelle usage du monde, mais des plus raisonnables , j'entends de celles qui ont le mieux réfléchi sur les lois et sur les bienséances ; il s'en trouve toujours de ce caractère, et elles peuvent mieux instruire leurs pareilles que tous les discours des moralistes.
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C'est assurément un grand bonheur , ou plutôt un bienfait signalé de la Providence , quand les proches parens d'une jeune personne se trou^vent capables de la bien conduire, quand ils lui expliquent de bonne heure en quoi ; com^ ment et jusqu'où les bienséances doivent être observées ^ quand ils savent montrer le devoir et distinguer les écneils, quand ils prennent soin eux*niémes de ne présenter qu'à propos , de sup*
f trimer les inutilités , de précautionner contre es abus ; leur autorité ajoute aux raisons , et Ton peut dire que , dans ces heureuses circonstances , toute l'éducation , par rapport à cet article , est complète. Si ces proches parens n'ont ni le talent , ni Texpérience , ni le bon esprit nécessaire pour enseigner l'art des bienséances, il est h présumer que la jeune personne fera bien des fautes , soit en manquant aux bienséances , soit en les outrant ; elle sera souvent en deçë ou au delà des règles , rarement dans le vrai point qu'exige la prudence , et que prescrit la raison. C*est pour cela qu'il importe de la former peu à peu , avant que de l'exposer au grand monde. Durant Téducation domestique , et sous la conduite même des personnes de communauté, elle peut faire l'épreuve des bienséances.
Il faut l'accoutumer premièrement à traiter honnêtement , modestement, uniment , avec les personnes d'un état inférieur. Le mélange des enfans de la plus haute naissance avec ceux du commun a cet avantage ; il s'y trouve une sorte d'égalité qui exclut la morgQe des prétentions , et
les petits prennent fort bien la liberté de tourner en ridicule les grands, quand ceux-cî s'oublient.
Il faut, en second lieu, l'obliger aux prévenances , lors niêffle qu*il s'y trouve de la gène , et qu'il faut prendre un peu sur son humeur , pour y satisfaire : prévenances à l'égard des personnes qur ont quelque prééminence dans la maison ; prévenances à Tégard des égaux , si l'occasion, se présente; prévenances à V égard des inférieurs mêmes , pour paroître entrer dans leur caractère et dans, leurs désirs^ Les enfans des grands ^ont volontaires y ils veulent jouer quand il iaut rendre visite ; demeurer dans leur négligé, quand il esta propos de s*habiller ; se renfermer avec leurs amis , quand on leur dit de se présenter ; ils sont distraits quand ils devraient répondre à une honnêteté, et ils parlent sans mesure quand ils dfevroient écouter. La faute qu'on fait , c'est de les rappeler trop sou* vent à l'éclat de leur naissance , sans. les avertir des devoirs qu'exige cette distinction..
Il faut , en troisième lieu , ne jamais permettre qu'une jeune personne, de quelque rang qu'elle soit , fasse de mauvaise grâce ce qu'on lui dit de faire. Les princes et les grands ont très-grand tort quand ils ne mettent pas des grâces dans leurs discours , dans leurs actions , je dirois même dans leurs reproches ; les grâces peuvent faire une grande partie de leur mlsnte. On loua autrefois un empereur romain, du talent qu'il avoit de contenter tous ceux qui l'abordoient ;
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et le grand cardinal de Rohan Armand avoit cette qualité au suprême degré ; il mettoit des grâces à tout , même dans le refus de ce qu'il ne pouvoit accorder. Des princesses ont en ceci des avantages particuliers ; leur rang , leur manière de parler touchante et affectueuse, les agrémens de leur personne y tout parle en leur faveur. Il faut, dès la jeunesse « cultiver dans elles ces heureuses dispositions , en sorte que , durant toute leur vie , elles ne fassent qu'avec grâce tout ce qu elles auront à faire : elles doivent bien se défier de la flatterie , mais elles ne doivent jamais craindre d'excéder en mettant dans toutes leurs manières de l'agrément , de la politesse, de la bonté , de l'affabilité.
L'étude des bienséances est une partie ^e la science du monde , et c'est ce qui en fait le danger pour des âmes chrétiennes. Le grand principe est que la fidélité aux lois de la bienséance ne doit jamais rien prendre sur les devoirs du christianisme. Si Ton ne consulte que le monde, il ordonnera bien des démarches que l'Evangile réprouve. Il érige en bienséances des manières de se mettre qui blessent la modestie , des in-« trigues de cour qui troublent la paix de Tame , des condescendances criminelles qui autorisent le libertinage , des rapports multipliés qui empêchent le bon usage du temps. Une met point de bornes aux égards pour-le vice quand il se trouve dans les grands : il engage dans toutes sortes de sociétés , sous prétexte de bienséantes ; il présente sous le même coup - d'œîl
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tous les spectacles, tous les jtux, toutes les fêtes , toutes les modes, tout Tappareil du luxe; il tâche de rendre ridicules la réserve , la discrétion , les exercices de piété , la lecture des bons livres, l'usage des sacreraens y la visite des pauvres, le zèle de la religion ; le monde , avec ses prétendues bienséances, détruit tous les ger^^ mes d'une éducation chrétienne , et après avoir fait vivre en impie avec bienséance, û tait qu'on meurt aussi avec bienséance, c'est-^a* dire , avec Textérieur très * équivoque de la re^ ligion.
Le grand art est donc d'allié les bienséances )ustes cft légitimes avec TEvangîle , ce qui n est pas allier le monde avec Jésus-^^hrist , car cela est impossible ; c'est de considérer les bienséances , dans l'esprit de la religion , comme une partie de l'état ou l'on a été mis par la Providence ; c'est de sanctifier ces bienséances par l'esprit de la religion : souvent elles sont des croix , les prendre et les porter comme telles, et offrir à Dieu la gêne qu'elles imposent ; c'est de faire en sorte d'être tellement chrétien, que le monde même applaudisse à la profession qu'on en fait , et qu'il révère cette bienséance du christianisme , plus que toutes les fausses bienséances dont les mondsdns se font un mérite.
ËGàLITÉ D'HUMEUR.
L'égalité d'humeur est une vertu que tout le monde aime et que peu de personnes possèdent.
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^' entre dans rinëgalîté d'humeur quantité de Hf'tauis, dont le moindre est très-odieux. C'est l'impatience, Tamour de soi-même, Toubli des égards dus au prochain , l'orgueil , la vanité, Taf. fectation , Timpolitesse ; et la cause principale de ce désordre , est Thabitude qu'on a prise de ne jamais réfléchir sur soi-même.
J'appelle l'inégalité d'humeur un désordre , parce qu'elle trouble l'ame , qu*elle altère Tharmonie de l'extérieur , et qu'elle nuit à la société. Une personne inégale dans ses humeurs n'est jamais contente d*elle-même, ne paroît presque jamais dans une assiette tranquille, et n*est aimée ni de ses proches ni des étrangers. On sait ce que c'est qu*un caractère toujours léger , qu'un caractère toujours triste , qu'un caractère toujours grave , qu'un caractère toujours flatteur, qu'un caractère toujours brusque, qu'un caractère même toujours impoli. Ces sortes de personnes déplaisent ; mais on sait à quoi s'en tenir en traitant avec elles. Le caractère inégal met , si j'ose parler ainsi , toutes les attentions en défaut. On ignore l'art de lui plaire; on ne sait comment ie saisir. Dans un seul jour, il prend tontes les formes différentes ; tantôt gai , tantôt plaintif; tantôt ombrageux, tantôt sensible: tanlM ami de tout le monde , tantôt misanthrope déclaré ; tantôt dans la retraite , tantôt dans les MAnwMidiiieB bruyantes: tantôt entreprens aire, tantôt l'oubliant; tantôt
iàisai U, tentât abandonncint le soin
des 'mppckantes ; tantôt dévot ,
tantôt mondain ; tantôt se traitant en malade , tantôt faisant des excès capables de ruiner la santé. C'est un assortiment de bizarreries contradictoires , et une suite de procédés qui se détruisent les uns les autres.
Les femmes sont plus sujettes à Tînégalité d'humeur que les hommes ; c'est peut-être parce qu'elles réfléchissent moins , peut - être parce qu'elles ont moins d'affaires, peut-être parce qu*on les flatte davantage , et qu'on ne leur dit pas tant leurs vérités qu'aux hommes. Quelle qu'en soit la cause , elles ont trouvé le secret de s'excuser en disant qu'elles sont attaquées de vapeurs ; et les médecins les entretiennent dans cette pensée pour avoir occasion d'exercer leur art. Les vapeurs sont peut-être une maladie réelle ; mais on peut assurer que la moitié au moins des vaporeuses sont des personnes qui ont de l'humeur, que l'ame est beaucoup plus malade que le corps , et qu'une éducation qui auroit remédié aux saillies naturelles , mériteroit plus d'âoges , sur cet article , que tous les secrets de la médecine.
C'est véritablement de l'éducation que dépend en grande partie la cure ou la réforme de l'inégalité d'humeur. Dès l'enfance ce défaut jette de mauvaises branches qui font apercevoir les fruits qu'on en doit craindre. Comme les enfans ne ' réfléchissent pas , ils se laissent aller à leurs penchans naturels ; et comme chacun de cts penchans n'a point de consistance , ils roulent Tun sur l'autre en quelque sorte, en mettant