Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld
Il faut savoir montrer l'esprit de son âge et le fruit de sa saison. Il vient un moment dans la vie où La Rochefoucauld plaît beaucoup et où il paraît plus vrai peut-être qu'il ne l'est. Les mécomptes de l'enthousiasme jettent dans le dégoût. Madame de Sévigné trouve qu'il serait joli d'avoir un cabinet tout tapissé de dessous de cartes; dans son imprudence aimable, elle n'en voit que le piquant et l'amusant. Le fait est qu'à un certain jour toutes ces belles dames de cœur, ces nobles et chevaleresques valets de carreau, avec lesquels on jouait si franc jeu, se retournent; on s'était endormi en croyant à Hector, à Berthe ou à Lancelot; on se réveille dans ce cabinet même dont parle madame de Sévigné, et on n'aperçoit de tous côtés que l'envers. On cherche sous son chevet le livre de la veille : c'étaient Elvire et Lamartine; on trouve en place La Rochefoucauld. Ouvrons-le donc; il console, à force d'être chagrin comme nous; il amuse. Ces pensées, qui aux jours de la ;eunesse révoltaient comme trop fausses ou ennuyaient comme trop vraies, et dans lesquelles on ne voyait que la morale des livres, nous apparaissent pour la première fois dans toute la fraîcheur de la nouveauté et le montant de la vie; elles ont aussi leur printemps à elles; on les découvre : Que c'est vrai! s'écrie-t-on. On en chérit la secrète
injure, on en suce à plaisir l'amertume. Cet excis môme a de quoi rassurer. S'enthousiasmer pour elles, c'est déjà en quelque façon les dépasser et commencer à s'en guérir.
M. de La Rochefoucauld lui-même, il est permis de le conjecturer, en adoucit sur la fin et en corrigea tout bas certaines conclusions trop absolues; durant le cours de sa liaison délicate et constante avec madame de La Fayette, on peut dire qu'il sembla souvent les abjurer, au moins en pratique; et cette noble amie eut quelque droit de se féliciter d'avoir réformé, ou tout simplement d'avoir réjoui son cœur.
La vie de M. de La Rochefoucauld, avant sa grande liaison avec madame de La Fayette, se divise naturellement en trois parties, dont la Fronde n'est que le milieu. Sa jeunesse et ses premiers éclats datent d'auparavant. Né en 1613, entré dans le monde dès l'âge de seize ans, il n'avait pas étudié, et ne mêlait à sa vivacité d'esprit qu'un bon sens naturel encore masqué d'une grande imagination. Avant le nouveau texte des Mémoires, découvert en 1817, et qui donne sur cette période première une foule de particularités retranchées par l'auteur dans la version jusqu'alors connue, on ne se pouvait douter du degré de chevalerie et de romanesque auquel se porta tout d'abord le jeune prince de Marsillac. Buckingham et ses royales aventures paraissent lui avoir fait un point de , mire, comme Catilina au jeune de Retz. Ces premiers travers ont barré plus d'une vie. Tout le beau feu de La Rochefoucauld se consuma alors dans ses dévouements intimes à la | reine malheureuse, à mademoiselle d'Hautefort,à madame de Chevreuse elle-même : en prenant cette route du dévouement, il tournait, sans y songer, le dos à la fortune. Il indisposait le roi, il irritait le cardinal : qu'importe ? le sort de Chalais, de Montmorency, de ces illustres décapités, semblait seulement le piquer aujeu. Dans un certain
moment (1637, il avait vingt-trois ou vingt-quatre ans), la reine persécutée, « abandonnée de tout le monde, nous « dit- il, et n'osant se confier qu'à mademoiselle d'Hauteforl « et à moi, me proposa de les enlever toutes deux et de « les emmener à Bruxelles. Quelque difficulté et quelque « péril qui me parussent dans un tel projet, je puis « dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avois eu « de ma vie. J'étois dans un âge où l'on aime à faire des « choses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvois pas « que rien le fût davantage que d'enlever en môme temps « la reine au roi son mari et au cardinal de Richelieu qui « en étoit jaloux, et d'ôter mademoiselle d'Haut efort a au roi qui en étoit amoureux. » Toutes ces fabuleuses intrigues finirent pour lui, à la fuite de madame de Chevreuse, par huit jours de Bastille et un exil de deux ou trois ans à Verteuil (1639-1642) : c'était en être quitte à bon compte avec Richelieu, et cet exil un peu languissant se trouvait encore agréablement diversifié, il l'avoue, par les douceurs de la famille1, les plaisirs de la campagne, et les espérances surtout d'un règne prochain où la reine payerait ses fidèles services.
Cette première partie des Mémoires était essentielle, et me semble, pour éclairer les Maximes, et faire bien mesurer toute la hauteur d'où l'ambitieux chevaleresque était tombé pour creuser ensuite en moraliste; les Maximes furent la revanche du roman.
Il résulte de plus de cette première période mieux connue, que Marsillac, qui, en effet, avait trente-trois ans bien passés lors de son engagement avec madame de Longueville, et trente-cinq ans à son entrée dans la Fronde, n'y arriva que déjà désappointé, irrité, et, pour tout dire,
1 II avait épousé fort jeune mademoiselle de Vivonue, dont je ne vois pas qu'on dise rien de plus par rapport à lui, sinon ftu'U «a eut cinq fils et troii Clloa.
fort perverti : et cela, sans l'excuser, explique mieux la détestable conduite qu'il y tint. On le voit gâté tout d'abord. Il ne se cache pas sur les motifs qui l'y jetèrent: « Je ne balançai point, dit-il, et je ressentis un grand plaisir de voir qu'en quelque état que la dureté de la reine et la haine du cardinal (Mazarin) eussent pu me réduire, il me restoit encore des moyens de me venger d'eux. » Mal payé de son premier dévouement, il s'était bien promis qu'on ne l'y prendrait plus.
La Fronde présente donc la seconde période de la vie de M. de La Rochefoucauld; la troisième comprend les dix ou douze années qui suivirent, et durant lesquelles il se refit, comme il put, de ses blessures au physique, et s'en vengea, s'en amusa, s'en releva au moral dans ses Maximes. L'intime liaison avec madame de La Fayette, qui les adoucit et les consola véritablement, ne vint guère qu'après.
On pourrait donner à chacune des quatre périodes de la vie de M. de La Rochefoucauld le nom d'une femme, comme Hérodote i donne à chacun de ses livres le nom d'une muse. Ce seraient madame de Chevreuse, madame de Lcngueville, madame de Sablé, madame de La Fayette: les deux premières, héroïnes d'intrigue et de roman; la troisième, amie moraliste et causeuse; la dernière, revenant, sans y viser, à l'héroïne par une tendresse tempérée de raison, repassant, mêlant les nuances, et les enchantant comme dans un dernier soleil.
Madame de Longueville fut la passion brillante : fut-elle une passion sincère? Madame de Sévigné écrivait à sa fille (7 octobre 1676) : « Quant à M. de La Rochefoucauld, il alloit, comme un enfant, revoir Verteuil et les lieux où il a chassé avec tant de plaisir; je ne dis pas où il a été
1 Hérodote ou plutôt quelque ancien grammairien et critique comme nous. n;ême.
amoureux, car je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait jamais été. » Lui-même, au rapport de Segrais, disait qu'il n'avait trouvé d'amour que dans les romans. Si la maxime est vraie : « Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies, » celui de M. de La Rochefoucauld et de madame de Longueville pourrait bien n'être, en effet, qu'une copie des plus flatteuses. Marsillac, au moment où il s'attacha à madame de Longueville, voulait, avant tout, se pousser à la cour et se venger de l'oubli où on l'avait laissé : il la jugea propre a son dessein. Il nous a raconté comment il traita d'elle, en quelque sorte, avec Miossens1, qui avait les devants: « J'eus sujet de croire que je pourrois faire un usage plus considérable que Miossens de l'amitié et de la confiance de madame de Longueville; je l'en fis convenir lui-même. Il savoit l'état où j'étois à la cour; je lui dis mes vues , mais que sa considération me retiendroit toujours, et que je n'essaierois point à prendre des liaisons avec madame de Longueville, s'il ne m'en laissoit la liberté. J'avoue même que je V aigris exprès contre elle pour l'obtenir, sans lui rien dire toutefois qui ne fût vrai2. Il me la donna tout entière, mais il se repentit... » L'attrait s'en mêla sans dou(e; l'imagination etledésirs'y entr'aidaient. M. de La Rochefoucauld aimait les belles passions et les croyait du fait d'un honnête homme. Quel plus bel objet pour s'y appliquer? Mais tout cela, à l'origine du moins, n'est-ce pas du parti pris?
Du côté de madame de Longueville, il n'y aurait pas moins à raisonner, à distinguer. On n'a pas à craindre de subtiliser avec elle sur le sentiment, car elle était plus que tout subtile. En dévotion, nous avons par Port-Royal ses