CCX1I
On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit : car l'une agrandit ses sujets, et l'autre, par l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.
-Quelques exemples rapportés en peu de mots et à; leur place donnent plus d'éclat, plus de poids et plus
d'autorité aux réflexions; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet, et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui d'ailleurs ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours, et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
GGXIV.
Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.
CGXV.
Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré, et une condition très-nécessaire de la vraie étendue d'esprit.
CGXVÏ
Un homme qui digère mal, et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.
REFLEXIONS ET MAXIMES. 3Tt
CGXVII.
Je n'approuve point la maxime qui veut quun hon nête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superficiellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie : car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails, et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels, et enfin elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très-médiocre; et au contraire, des esprits très-vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie.
La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif, et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use sur les choses les plus agréables, et varie comme notre
humeur.
GGXIX.
Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes
872 VADVENARGUES.
que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux, que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité, et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus; car la philosophie a ses modes comme les habits, la musique et l'architecture, etc. l.
GGXX.
Sitôt qu'une opinion devient commune, R ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à abandonner et à embrasser son contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire : et c'est ce qui fait en partie que les
1 . Var. La philosophie a ses modes comme l'architecture, les habits, la danse, etc. L'homme est maintenant en disgrâce chez les philosophes, et c'eut à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de sa relever et de se faire restituer toutes ses vertus.
plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.
CGXXI.
Les grands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.
CGXXII.
Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue; les peuples en ont toujours soiJèrt, et ils l'ont toujours respectée.
GCXXIII.
Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve, et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.
Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.
CGXXV.
Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'i n'y avait aucune vertu, nous aurions pour toujours la paix.
GCXXVI.
La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les premières
fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.
CGXXYII.
11 est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.
ccxxvm
Qu'on tempère comme on voudra la souveraineté dans un État, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.
CGXXIX.
On est forcé de respecter les dons de la nature, que l'étude ni la fortune ne peuvent donner.
GGXXX.
La plupart des hommes sont si resserrés dans la sphère de leur condition, qu'ils n'ont pas même le courage d'en sortir par leurs idées : et si on en voit quelques-uns que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables des petites, on en trouve encore davantage à qui la pratique des petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes.
CGXXXI.
Les espérances les plus ridicules et les plus hardies ont été quelquefois la cause des succès extraordinaires.
GCXXXIL
Les sujets font leur cour avec bien plus de goût que las princes ne la reçoivent 1. Il est toujours plus sensible d'acquérir que de jouir.