‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 105 sur 205 · I. L'auteur développe celte pensée. Voyez u° 552. B · texte numérisé non relu

I. L'auteur développe celte pensée. Voyez u° 552. B

sies qui ne se produisent et ne trouvent des partisans1.

L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point. Ce n'est pas étendre la carrière des arts que d'admettre de mauvais genres : c'est gâter le goût; c'est corrompre le jugement des hommes, qui se laisse aisément séduire par les nouveautés, et qui mêlant ensuite le vrai et le faux, se détourne bientôt, dans ses productions, de l'imitation de la nature, et s'appauvrit ainsi en peu de temps par la vaine ambition d'imaginer et de s'écarter des anciens modèles 2.

GCLXXIII.

Ce que nous appelons une pensée brillante n'est ordinairement qu'une expression captieuse, qui, à l'aide d'un peu de vérité, nous impose une erreur qui nous étonne.

Qui a le plus a, dit-on, le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à

1. Var. Toutes les fois que la littérature et l'esprit de raisonnement deviendront le partage de toute une nation, il arrivera, comme dans les États populaires, qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne se produisent et ne trouvent des partisans.

2. Var. L'erreur, ajoutée à la vérité, ne l'augmente point; au contraire. Ce n'est pas non plus étendre les limites des arts que d'admettre les mauvais genres : c'est gâter le goût. Il faut détromper les hommes des faux plaisirs pour les faire jouir des véritables; et quand même on supposerait qu'iln'y aurait point de faux plaisirs, toujours serait-il raisonnable de combattre ceux qui sont dépravés et méprisables : car on ne peut nier qu'il y en ait de tel».

Lucques K Les bornes de nos talents sont encore plus inébranlables que celles des empires; et on usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu.

CGLXXV.

La plupart des grands personnages ont été les hommes de leur siècle les plus éloquents. Les auteurs des plus beaux systèmes, les chefs de partis et de sectes, ceux qui ont eu dans tous les temps le plus d'empire sur l'esprit des peuples, n'ont dû la meilleure partie de leurs succès qu'à l'éloquence vive et naturelle de leur âme. 11 ne paraît pas qu'ils aient cultivé la poésie avec le même bonheur. C'est que la poésie ne permet guère que l'on se partage, et qu'un art si sublime et

1 Qui a le plus, dit-on, a le moins : cela est faux. Le roi d'Espagne, tout puissant qu'il est, ne peut rien à Lucques. Plus et moins, exprimant des rapports de mesure et de quantité, ne peuvent s'appliquer qu'à des objets qu'on puisse mesurer ensemble, afin déjuger de leur mesure ou de leur quantité relative. Ainsi on ne dira pas qu'il y a. plus ou moins de toile dans une j-ièce de dix aunes, que de grains dans un boisseau de froment, parce qu'il n'existe pas de moyen de mesurer ensemble de la toile et du froment. L'emploi de plus et de moins suppose donc dans les objets comparés une qualité commune que chacun possède plus ou moins, et qui offre le point de vue sous lequel on les compare. On dira, par exemple, que le soleil est plus grand que la terre, parce que l'étendue est une qualité commune à tous deux, par laquelle le soleil et la terre se servent réciproquement de mesure relative. Mais on ne dira pas que le soleil est plus brillant que la terre, parce que 1« soleil est brillant et que la terre ne l'est pas; comme on ne peut dire que le roi d'Espagne est plus puissant en Espagne qu'à Lucques, parce qu'il a de la puissance en Espagne et n'en a point du tout à Lucques. La maxime qui a l(t plus a le moins est donc ici totalement inapplicable, puisque le plus et l«i moins sont la mesure relative des objets, et qu'il n'existe pas de manière do mesurer quelque chose avec rien. On ne sait ce que veut dire la fin de cette maxime : On usurperait plutôt toute la terre que la moindre vertu. On n'a» iurpe point de vertus; toutes celles <^u'on acquiert sont de bonne prise. S.

si pc'nible se peut rarement allier avec l'embarras des affaires et les occupations tumultueuses de la vie : au lieu que l'éloquence se mêle partout, et qu'elle doit la plus grande partie de ses séductions à l'esprit de médiation et de manège, qui forme les hommes d'État et les politiques, etc.

GCLXXVI.

C'est une erreur dans les grands de croire qu'ils peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et leurs promesses. Les hommes souffrent avec peine qu'on leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte appro prié par l'espérance. On ne les trompe pas longtemps sur leurs intérêts, et ils ne haïssent rien tant que d'être dupes. C'est par cette raison qu'il est si rare que la fourberie réussisse; il faut de la sincérité et de la droiture, même pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque intérêt général, étaient fidèles aux particuliers; leur habileté consistait à captiver les esprits par des avantages réels. Quand on connaît bien les hommes, et qu'on veut les faire servir à ses desseins, on ne compte point sur un appât aussi frivole que celui des discours et des promesses. Ainsi les grands orateurs, s'il m'est permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, par une dissimulation continuelle, et par un langage purement ingénieux : s'ils cherchent à faire illusion sur quelque point principal, ce n'est qu'à force de sincérité et de vérités de détail : car le mensonge est faible par lui-même; il faut qu'il se cache

avec soin; et s'il arrive qu'on persuade quelque chose par des discours captieux, ce n'est pas sans beaucoup de peine. On aurait grand tort d'en conclure que ce soit en cela que consiste l'éloquence. Jugeons au contraire par ce pouvoir des simples apparences de la vérité, combien la vérité elle-même est éloquente et supérieure à notre art.

CCLXXVIL

Un menteur est un homme qi\i i.e sait pas tromper; un flatteur, celui qui ne trompe ordinairement que les sots. Celui qui sait se servir avec adresse de la vérité, et qui en connaît l'éloquence, peut seul se piquer d'être habile.

GGLXXVIII.

Est-il vrai que les qualités dominantes excluent les autres? Qui a plus d'imagination que Bossuet, Montaigne, Descartes, Pascal, tous grands philosophes? Qui a plus de jugement et de sagesse que Racine, Boileau, La Fontaine, Molière, tous poètes pleins de génie?

Descartes a pu se tromper dai:s quelques-uns de ses principes, et ne se point tromper dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et ''invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande vanité de ceux qui n'imaginent pas est de se croire seuls judicieux. Ils n3 font pas attention que les erreurs de Descartes, génie créateur, ont été celle» de

trois ou quatre mille philosophes, tous gens sans imagination. Les esprits subalternes n'ont point d'erreur en leur privé nom, parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés sans le savoir par l'erreur d'autrui; et lorsqu'ils se trompent d'eux-mêmes, ce qui peut arriver souvent, c'est dans des détails et des conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.

CGLXXX.

Ceux qui sont nés éloquents parlent quelquefois avec tant de clarté et de brièveté des grandes choses, que la plupart des hommes n'imaginent pas qu'ils en parlent avec profondeur. Les esprits pesants, les sophistes, ne reconnaissent pas la philosophie, lorsque l'éloquence la rend populaire, et qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. Ils veulent des définitions, des discussions, des détails et des arguments. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient pas osé le compter parmi les philosophes de son siècle .

C'est un malheur que les hommes ne puissent d'ordinaire posséder aucun talent sans avoir quelque envie d'abaisser les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils écrivent

contre la poésie et l'éloquence : et les gens dn monde, qui ne pensent pas que ceux qui ont excellé dans quelque genre jugent mal d'un autre talent, se laissent prévenir par leurs décisions. Ainsi, quand la métaphysique ou l'algèbre sont à la mode, ce sont des métaphysiciens ou des algébristes qui font la réputation des poètes et des musiciens, ou tout au contraire : l'esprit dominant assujettit les autres à son tribunal, et la plupart du temps à ses erreurs.

GCLXXXII.

Qui peut se vanter de juger, ou d'inventer, ou d'entendre à toutes les heures du jour? Les hommes n'ont qu'une petite portion d'esprit, de goût, de talent, de vertu, de gaieté, de santé, de force, etc.; et ce peu qu'ils ont en partage, ils ne le possèdent point à leur volonté, ni dans le besoin, ni dans tous les âges.

GGLXXXIII.

C'est une maxime inventée par l'envie, et trop légèrement adoptée par les philosophes, qu'il ne faut point louer les hommes avant leur mort. Je dis au contraire que c'est pendant leur vie qu'il faut les louer, lorsqu'ils ont mérité de l'être. C'est pendant que la jalousie et la calomnie, animées contre leur vertu ou leurs talents, s'efforcent de les dégrader, qu'il faut oser leur rendre émoignage. Ce sont les critiques injustes qu'il faut craindre de hasarder, et non les louanges sincères.

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