‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 4 sur 205 · Essais de Philosophie morale · texte numérisé non relu

Essais de Philosophie morale

diminuer du tout La Bruyère, on a droit de trouver dan9 La Rochefoucauld un angle d'observation plus ouvert, un coup d'œil plus à fond. Je crois même qu'il eut plus de système et d'unité de principe que M. Vinet ne voudrait lui en reconnaître, et que c'est par là qu'il justifie en plein ce nom de philosophe que l'ingénieux critique lui accorde si expressément. Les souvent, quelquefois, presque toujours, d'ordinaire, par lesquels il modère ses conclusions fâcheuses, peuvent être pris pour des précautions polies. Tout en mettant le doigt sur le ressort, il faisait semblant de reculer un peu : il lui suffisait de ne pas lâcher prise. Après tout, la philosophie morale de La Rochefoucauld n'est pas si opposée à celle de son siècle, et il profita de la rencontre pour oser être franc. Pascal, Molière, Nicole, La Bruyère, ne flattent guère l'homme, j'imagine; les uns disent le mal et le remède, les autres ne parlent que du mal : voilà toute la différence. Yauvenargues, qui commença l'un des premiers la réhabilitation, le remarque très-bien : « L'homme, dit-il, est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera le plus de vices ; mais peut-être est-il sur le point de se révéler et de se faire restituer toutes ses vertus... et bien au delà1. » Jean-Jacques s'est chargé de cet au delà; il l'a poussé si loin, qu'on le pourrait croire épuisé. Mais non; on ne s'arrête pas en si beau chemin; la veine orgueilleuse court et s'enfle encore. L'homme est tellement réhabilité de nos jours , qu'on n'oserait lui dire tout haut ni presque écrire ce qui passait pour dei vérités au dix-septième siècle. C'est un trait caractéristique de ce temps-ci. Tel rare esprit qui, en causant, n'est pas moins ironique qu'un La Rochefoucauld2, le même, sitôt

1. Vauvenargues répète cette pensée en deux endroits, presque dans les mêmes ternies.

i Benjainiu Constant, par exemple.

LA ROCHEFOUCAULD XVï

qu'il écrit ou parle en public le prend sur un ton de sen timent et se met à exalter la nature humaine. On proclame à la tribune le beau et le grand dont on fait deè gaietés dans l'embrasure d'une croisée, ou des sacrifice; d'un trait de plume autour d'un tapis vert. Le philosophe ne pratique que l'intérêt et ne prêche que l'idée pure1.

Les Maximes de La Rochetoucauld ne contredisent en rien le Christianisme, bien qu'elles s'en passent. Vauvenargues, plus généreux, lui est bien plus contraire, là même où il n'eu parlé pus. L'homme de La Rochefoucauld est exactement l'homme déchu, sinon comme l'entendent François de Sales et Fénelon, du moins comme l'estiment Pascal, Du Guet et Saint-Cyran. Otez de la morale janséniste la rédemption, et vous avez La Rochefoucauld tout pur. S'il paraît oublier dans l'homme le roi exilé que Pascal relève, et les restes brisés du diadème, qu'est-ce donc que cet insatiable orgueil qu'il dénonce, et qui, de ruse ou de force, se veut l'unique souverain? Mais il se borne à en sourire; et ce n'est pas tout d'être mortifiant, dit M. Vinet, il faut être utile. Le malheur de La Roche-

1. Un descendant de l'auteur aes Maximes, le duc de La Rochefoucauld, l'ami de Condorcet qui était son oracle, et nourri de toutes les idées et les

llusions du dix-huitième siècle (voir son I'orlrait au tome III des OEuvres de Rœderer, et au tome I des Mémoires de Dampmariin), a écrit une lettre â Idam Smith (mai 1 778) sur les Maximes de son aïeul; cette lettre où, tout en cherchant à l'excuser sur les circonstances où il a vécu, il lui donne tort

ur l'ensemble, est d'un homme qui lui-même, à cette date, n'avait encore vu les hommes que parle meilleur côté. Le duc de La Rochefoucauld fut depuis victime des journées de septembre 1792, et massacré à Gisors par le peuple, derrière la voiture de sa mère et de sa femme qui entendaient ses cri». Un philosophe de nos jours qui, s'il n'y prend garde, conçoit plus vivement qu'il ne raisonne juste, a cru trouver dans tout ceci une réfutation suffisante des Maximes, et il s'est, écrié : « Admirables représailles exercées par le petit-Bis contre les écrits et la conduite de son grand-père! » Je ne puis rien voir d'admirable en toute cette destinée du duc de La Rocheloucauld, et, ni elle prouvait quelque chose, c'est que son aïeul n'avait pas si tort en définitive de juger les hommes comme il l'a fait.

foucauld est de croire que les hommes ne se corrigent pas ; « On donne des conseils, pense-t-il, mais on n'inspire pas de conduite. » Lorsqu'il fut question d'un gouverneur pour M. le Dauphin, on songea un moment à lui : j'ai peine à croire que M. de Montausier, moins aim?ble et plus doctoral, ne convenait pas mieux.

Les réflexions morales de La Rochefoucauld semblent vraies, exagérées ou fausses, selon l'humeur et la situation de celui qui lit. Elles ont droit de plaire à quiconque a eu sa Fronde et son coup de feu dans les yeux. Le célibataire aigri les chérira. L'honnête homme heureux, le père de famille rattaché à la vie par des liens prudents et sacrés, pour ne pas les trouver odieuses, a besoin de ne les accepter qu'en les interprétant. Qu'importe si aujourd'hui j'ai paru y croire ? demain, ce soir, la seule vue d'une famille excellente et unie les dissipera. Une mère qui allaite , une aïeule qu'on vénère , un noble père attendri, des cœurs dévoués et droits, non alambiqués par l'analyse, les fronts hauts des jeunes hommes, les fronts candides et rougissants des jeunes filles, ces rappels directs à une nature franche, généreuse et saine, recomposent une heure vivifiante, et toute subtilité de raisonnement a disparu.

Du temps de La Rochefoucauld et autour de lui, on se faisait les mêmes objections et les mêmes réponses. Segrais, Huet, lui trouvaient plus de sagacité que d'équité, et ce dernier même remarquait très-finement que l'auteur n'avait intenté de certaines accusations à l'homme que pour ne pas perdre quelque expression ingénieuse et vive dont il les avait su revêtir ». Si peu auteur qu'on se pique d'être en écrivant, on l'est toujours par un coin Si Balzac et les académistes de cette école n'ont jamais

t. Huétiana, page 251.

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l'idée que par la phrase, La Rochefoucauld lui-même, le strict penseur, sacrifie au mot. Ses lettres à madame de Sablé, dans le temps de la confection des Maximes, nous le montrent plein de verve, mais de préoccupation littéraire aussi; c'était une émulation entre elle et lui, et M. Esprit, et l'abbé de la Victoire : « Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, écrivait-il, et que vous faites voir des sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire... » Et encore, de Verteuil où il était allé, non loin d'Angoulême : « Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume: il y a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent et qui ne veulent plus faire autre chose. » La mode des maximes avait succédé à celle des portraits : La Bruyère les ressaisit plus tard et les réunit toutes les deux. Les post-scriptum des lettres de La Rochefoucauld sont remplis et assaisonnés de ces sentences qu'il essaie , qu'il retouche, qu'il retire presque en les hasardant, dont il va peut-être avoir regret, dit-il, dès que le courrier sera parti : « La honte me prend de vous envoyer des ouvrages, écrit-il à quelqu'un qui vient de perdre un quartier de rentes sur l'Hôtel-de-Ville ; tout de bon, si vous les trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer à madame de Sablé. » Mais on ne manquait pas de les montrer, il le savait bien. Courant ainsi d'avance, ces pensées excitaient des contradictions, des critiques. On en a une de madame de Schomberg, cette même mademoiselle d'Hautefort, objet d'un chaste amour de Louis XIII, et dont Marsillac, au temps de sa chevalerie première, avait été l'ami et le serviteur dévoué : « Oh! qui l'auroit cru alors, pouvaitelle lui dire; et se peut-il que vous vous soyez tant gâté depuis?» On leur reprochait aussi de l'obscurité; maiame de Schomberg ne leur en trouvait pas, et se plaignait plutôt de trop les comprendre; madame de Sévigné

écrivait à sa fille en lui envoyant l'édition de 1 672 : « 11 y en a de divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends pas. ». Corbinelli les commentait. Madame de Maintenon, à qui elles allaient tout d'abord, écrivait en mars 1666 à mademoiselle de Lenclos, à qui elles allaient encore mieux : « Faites, je vous prie, mes compliments à M. de La Rochefoucauld, et dites-lui que le livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules lectures K »

Le succès, les contradictions et les éloges ne se continrent pas dans les entretiens de société et dans les correspondances; les journaux s'en mêlèrent; quand je dis journaux, il faut entendre le Journal des Savants, le seul alors fondé, et qui ne l'était que depuis quelques mois. Ceci devient piquant, et j'oserai tout révéler. En feuilletant moi-môme les papiers de madame de Sablé , j'y ai trouvé le premier projet d'article destiné au Journal des Savants et de la façon de cette dame spirituelle. Le voici :

« C'est un traité des mouvements du cœur de l'homme « qu'on peut dire avoir été comme inconnus, avant cette « heure, au cœur même qui les produit. Un seigneur « aussi grand en esprit qu'en naissance en est l'auteur. « Mais ni son esprit ni sa grandeur n'ont pu empêcher a qu'on en ait fait des jugements bien différents.

« Les uns croient que c'est outrager les hommes que « d'en faire un<\ si terrible peinture, et que l'auteur n'en a a pu prendre l'original qu'en lui-même. Ils disent qu'il « est dangereux de mettre de telles pensées au jour, et « qu'ayant si bien montré qu'on ne fait les bonnes actions

1 . Ou peut ajouter à ces hommages et témoignages, au sujet des Maximes, ta fable de La Fontaine (onzième du livre I), une ode et des moralités de madame Des Houlières, l'ode de La Motte sur l' Amour-propre , et la réponse en vers du marquis de Sainte-Aulaire (voir sur ce dernier débat lei ilcmn'rrs- ■■'« TrévC<ux, avril et juin 1709).

« que par de mauvais principes, la plupart du monde c croira qu'il est inutile de chercher la vertu, puisqu'il « est comme impossible d'en avoir si ce n'est en idée; « que c'est enfin renverser la morale , de faire voir que « toutes les vertus qu'elle nous enseigne ne sont que des « chimères, puisqu'elles n'ont que de mauvaises fins.

« Les autres, au contraire, trouvent ce traité fort utile, « parce qu'il découvre aux hommes les fausses idées « qu'ils ont d'eux-mêmes, et leur fait voir que, sans la « religion, ils sont incapables de faire aucun bien ; qu'il « est toujours bon de se connoître tel qu'on est, quand « même il n'y auroit que cet avantage de n'être point « trompé dans la connoissance qu'on peut avoir de soi- « môme.

« Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ou- « vrage et une si grande pénétration pour connoître le « véritable état de l'homme, à ne regarder que sa na- « ture, que toutes les personnes de bon sens y trouveront « une infinité de choses qu'ils (sic) auroient peut-être « ignorées toute leur vie, si cet auteur ne les avoit tkées « du chaos du cœur de l'homme pour les mettre dans « un jour où quasi tout le monde peut les voir et les « comprendre sans peine. »

En envoyant ce proj et d'articl e à M. de La Rochefoucauld, madame de Sablé y joignait le petit billet suivant, daté du 18 février 1665 :

« Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour « mettre dans le Journal des Savants. J'y ai mis cet endroit « qui vous est si sensible..., et je n'ai pas craint de le « mettre parce que je suis assurée que vous ne le ferez « pas imprimer quand même le reste vous plairoit. Je « vous assure aussi que je vous serai plus obligée, si « vous en usez comme d'une chose qui seroit à vous, eu

« le corrigeant ou en le jetant au feu, que si vois lui « faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres « grands auteurs sommes trop riches pour craindre de « rien perdre de nos productions... »

Notons bien tout ceci : madame de Sablé dévote, qui, depuis des années, a pris un logement au faubourg Saint- Jacques, rue de la Bourbe, dans les bâtiments de Port- Royal de Paris; madame de Sablé, tout occupée, en ce temps-là même, des persécutions qu'on fait subir à ses amis les religieuses et les solitaires, n'est pas moins trèsprésente aux soins du monde, aux affaires du bel esprit : ces Maximes, qu'elle a connues d'avance, qu'elle a fait copier, qu'elle a prêtées sous main à une quantité de personnes et avec toutes sortes de mystères, sur lesquelles elle a ramassé pour l'auteur les divers jugemenls de la société, elle va les aider dans un journal devant le public, et elle en travaille le succès. Et, d'autre part, M. de La Rochefoucauld, qui craint sur toutes choses de faire l'auteur, qui laisse dire de lui, dans le Discours en tête de son livre, « qu'il n'auroit pas moins de chagrin de savoir que ses Maximes sont devenues publiques, qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés ; » M. de La Rochefoucauld , qui a tant médit de l'homme, va revoir lui-même son éloge pour un journal; il va ôter juste ce qui lui en déplaît. L'article, en effet, fut inséré dans le Journal des Savants du 9 mars ; et si ou le compare avec le projet *, l'endroit que madame dé Sablé appelait sensible y a disparu. Plus rien de ce second paragraphe : « Les uns croient que c'est outrager les, hommes, etc. » Après la fin du premier, où il est ques-

I. C'est ce que n'a pas fait Petitot, qui a donné, dans sa Notice sur La Rochefoucauld, le projet d'article comme étant l'article même : il n'en i pas tiré parti.

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tion des jugements bien différents qu'on a faits du livre, on saute tout de suite au troisième, en ces termes : « L'on peut dire néanmoins que ce traité est fort utile, parce qu'il découvre, etc., etc. » Les autres petits changements ne sont que de style. M. de La Rochefoucauld laissa donc lout subsister, excepté le paragraphe moins agréable. Le premier journal littéraire qui ait paru ne paraissait encore que depuis trois mois , et déjà on y arrangeait soimême son article. Les journaux se perfectionnant, l'abbé Prévost et Walter Scott y écriront le leur tout au long.

La part que madame de Sablé eut dans la composition et la publication des Maximes, ce rôle d'amie moraliste et un peu littéraire qu'elle remplit durant ces années essentielles auprès de l'auteur, donnerait ici le droit de parler d'elle plus à fond, si ce n'était du côté de Port-Royal qu'il nous convient surtout de l'étudier : esprit charmant, coquet pourtant solide; femme rare, malgré des ridicules, à qui Arnauld envoyait le Discours manuscrit de la Logique en lui disant : « Ce ne sont que des personnes comme vous que nous voulons en avoir pour juges ; » et à qui presque en même temps M. de La Rochefoucauld écrivait : « Vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur. » Elle forme comme le vrai lien entre La Rochefoucauld et Nicole.

Je ne dirai qu'un mot de ses Maximes à elle, car elles sont imprimées ; elles peuvent servir à mesurer et à réduire ce qui lui revient dans celles de son illustre ami. Elle fut conseillère, mais pas autre chose : La Rochefoucauld reste l'auteur tout entier de son œuvre. Dans le9 quatre-vingt-une pensées que je lis sous le nom de madame de Sablé, j'en pourrais à peine citer-une qui ait du relief et du tour. Le fond en est de morale chrétienne ou de pure civilité et usar° de monde ; mais la forme

surtout fait défaut; elle est longue, traînante; rien ne ne termine ni ne se grave. La simple comparaison fait mieux comprendre à quel point (ce à quoi autrement on ne songe guère) La Rochefoucauldest écrivain.

Madame de La Fayette, dont il est très-peu question juque-là dans la vie de M. de La Rochefoucauld, y intervient d'une manière intime aussitôt après les Maximes publiées, et s'applique en quelque sorte à les corriger dans son cœur. Leurs deux existences, dès lors, ne se séparent plus. J'ai raconté, en parlant d'elle, les douceurs graves et les afflictions tendrement consolées de ces quinze dernières années. La fortune, en même temps que l'amitié, semblait sourire enfin à M. de La Rochefoucauld; il avait la gloire; la faveur de son heureux fils le relevait à la cour et même l'y ramenait : il y avait des moments où il ne bougeait de Versailles, retenu par ce roi dont il avait si peu ménagé l'enfance. Les joies, les peines de famille le trouvaient incomparable. Sa mère ne mourut qu'en 1672: «Je l'en ai vu pleurer, écrit madame de Sévigné, avec une tendresse qui me le faisoit adorer. » Sa grande douleur, on le sait, fut à ce coup de grêle du passage du Rhin. Il y eut un de ses fils tué, et l'autre blessé. Mais le jeune duc de Longueville, qui fut des victimes, né durant la première guerre de Paris, lui était plus cher que tout. 11 avait fait son entrée dans le monde vers 16G6, a peu près l'année des Maximes : le livre chagriné et la jeune espérance, ces deux enfants de la Fronde! Dans la lettre si connue où elle raconte l'effet de cette mort sur madame de Longueville, madame de Sévigné ajoute aussitôt : « Il y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai dans la tête que s'ils s'étoient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres senti-

ments auroient fait place à des cris et à des larmes que Ton auroit redoublés de bon cœur : c'est une vision. »

Jamais mort, au dire de tous les contemporains, n'a peut-être tant fait verser de larmes et de belles larmes que celle-là. Dans sa chambre de l'hôtel Lîancourt, à un dessus de porte , M. de La Rochefoucauld avait un portrait du jeune prince. Un jour, peu de temps après la fatale nou- ^elle, la belle duchesse de Brissac, qui venait en visite, entrant par la porte opposée à celle du portrait , recula tout d'un coup; puis, après être demeurée un moment comme immobile, elle fit une petite révérence à la compagnie, et sortit sans dire une parole. La seule vue inopinée du portrait avait réveillé toutes ses douleurs, et, n'étant plus maîtresse d'elle-même, elle n'avait pu que se retirer K

Dans ses soins et ses conseils autour des gracieuses ardeurs de la princesse de Clèves et de M. de Nemours, M. de La Rochefoucauld songeait sans doute à cette fleur de jeunesse moissonnée, et il retrouvait à son tour à travers une larme quelque chose du portrait non imaginaire. Et même sans cela, le front du moraliste vieilli, qu'on voit se pencher avec amour sur ces êtres romanesques si charmants, est plus fait pour toucher que pour surprendre. Lorsqu'au fond l'esprit est droit et le cœur bon, après bien des efforts dans le goût, on revient au simple: après bien des écarts dans la morale, on revient au virginal amour, au moins pour le contempler.

C'est à madame de Sévigné encore qu'il faut demander le récit de sa dernière maladie et de ses suprêmes moments ; ses douleurs, l'affliction de tous, sa constance : il

i. Voir tout le récit daus les Mémoires de l'abbé Arnauld, à l'annét .«7i.

regarda fixement la mort l. Il mourut le 17 mars 1080, avant ses soixante-sept ans accomplis. C'est Bossuet qui l'assista aux derniers moments, et M. de Bausset en a tiré quelque induction religieuse bien naturelle en pareil cas. M. Vinet semble moins convaincu : on fera, dit-il, ce qu'on voudra de ces passages de madame de Si' vigne, témoin de ses derniers moments : « Je crains bien pour cette fois que nous ne perdions M. de La Rochefoucauld; sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur : mais son état est une chose digne d'admiration. 11 est fort bien disposé pour sa conscience; voilà qui est fait.. . Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments, qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étranger pour lui. » Il est permis de conclure de ces paroles, ajoute M. Vinet, qu'il mourut* comme on l'a dit plus tard, avec bienséance.

Sainte-Beuve (1840).

i. Dans l'ode sérieuse qu'elle lui adresse, madame Des Houlièrefi, lui p»X' Lant de la mort en des termes virils, avait dit :

Oui, soyez alors plus lerme Que ces vulgaires humains Qui près de"leur dernier terme De vaines terreurs sont pleins.

En sage que rien n'offense, Livrez-vous sans résistance A d'inévitables traits; JEt d'une démarehe égale P?ssez cette onde fatale Qu'on ne repasse jamais-

A la s.iite de cette Lelle et ingénieuse notice, où se trouve reproduite presque d'après nature la vraie physionomie de La Rochefoucauld, nous citerons, non pas la longue et fastidieuse réfutation des Maximes entreprise par Aimé Martin, mais le morceau plus court dans lequel La Harpe résume avec netteté, quoique avec un peu d'outrecuidance et un médiocre relief dans la forme, l'opinion des philosophes du dix-huilième siècle sur l'auteur des Maximes. F. L.

Voltaire a dit que les Maximes de la Rochefoucauld étaient un des livres originaux du siècle de Louis XIV; et J.-J. Rousseau n'a pas dissimulé son éloignement pour ce Jrisie livre. Voltaire ajoute qu'il n'y a presque qu'une seule vérité, c'est que l'amour-propre est le mobile de toutes nos actions. Et tous ces divers jugements sont fondés. On peut même aller plus loin, et dire que, nonseulement cet ouvrage attriste et flétrit l'âme, mais qu'il a un grand défaut en morale : c'est de ne montrer 1© cœur humain que sous un jour défavorable. 11 y aurait peut-être tout autant de sagacité, et sûrement beaucoup plus de justice, à démêler aussi ce qu'il y a dans l'homme de noble et de vertueux. Croit-on que la vertu ne garde pas souvent son secret tout aussi bien que l'amour-propre, et qu'il n'y ait pas autant de mérite à l'apercevoir? Il y a de plus un avantage réel, celui de faire voir à l'homme tout ce qu'il porte en lui de principes du bien, de lui faire sentir tout ce dont il est capable, et de l'élever ainsi à ses propres yeux, Au contraire, en généralisant trop la satire, il semble que tout le monde la mérite, et que par conséquent personne n'en soit flétri : là où l'on inculpe tous les hommes, nul ne peut être noté.

Les Maximes de la Rochefoucauld calomnient souvent

la nature humaine, en supposant que ce qu'elle a de meilleur part d'un principe vicieux.

« Celte clémence, dont on fait une vertu, se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble. »

D'abord, que signifient ces mots, dont on fait une vertu? Quoi donc ! la clémence n'en est-elle pas une? Est-il sûr qu'elle n'ait jamais d'autre source que la vamïé, la paresse ou la crainte? Pourquoi donc ne naîtrait-elle pas ou de la pitié, qui est si naturelle à tous les hommes, ou d'une bonté généreuse, naturelle aux grandes âmes? César était-il timide, était-il paresseux? et s'il sentit qu'il y avait quelque chose de plus noble à pardonner à tous les sénateurs prisonniers à Pharsale, qu'à les faire tous égorger; si ce sentiment lui fit éprouver quelque satisfaction de lui-même, est-ce là ce que la Rochefoucauld appelle de la vanité? Ce terme serait très-impropre. La vanité est l'orgueil des petites choses : celui du vainqueur de Pharsale pardonnant aux Romains ne peut, dans aucun cas, s'appeler ainsi. Et puis, est-il bien sûr que le plaisir de faire une bonne action soit nécessairement de l'orgueil? Si le contentement de la bonne conscience n'est pas autre chose, il ne faut donc plus croire au bonheur qu'elle procure, à ce bonheur regardé comme le plus pur de tous et le plus doux; car, certainement, l'orgueil n'est rien de tout cela, et Voltaire l'a caractérisé parfaitement par ce vers •

Il renfle l'âme et ne la nourrit pas.

Ce que j'ai dit de la clémence de César, je le dis de celle de Titus, de Trajan, de Henri IV, de Louis XII. Pourquoi donc ne penserait-on pas qu'ils étaient cléments, tout simplement parce qu'ils étaient bons? N'y a-t-il point de bonté dans l'homme ? La Rochefoucauld voudrait-il nous défendre de croire à la bonté ?

« La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agk t»tion dans leur cœur. »

Où est la preuve de cette assertion générale? Restreignez-la, elle sera aussi vraie que commune; énoncée comme elle l'est, elle est démentie par cent exemples. Comment savons-nous que le calme apparent cache souvent Y agitation intérieure? Parce que, dans ce cas, quelque effort que l'on fasse, elle se trahit toujours par quelque indice. Mais lorsqu'on n'en voit paraître aucun, de quel droit affirmer que cette agitation existe? Sera-ce en jugeant du cœur d'autrui par le nôtre ? Mais qui aura le droit de dire : Nul n'a plus de force d'âme que je n'en ai? L'accusation est donc gratuite : c'est vouloir en deux lignes infirmer le témoignage de tous les siècles et l'hommage qu'ils ont rendu aux âmes fortes qui ont fait honneur à la nature humaine par leur inébranlable fermeté. Qui a dit à l'auteur des Maximes que Soranus et Thraséas étaient agités à leurs derniers moments, quand un observateur tel que Tacite les représente tranquilles? Et cet électeur de Saxe, qui jouait aux échecs lorsque l'on vint lui annoncer qu'il fallait aller à l'échafaud; qui, pour toute réponse, demanda la permission d'achever la partie, la gagna, et alla mourir! Sommes-nous bien sûrs que sa constance ne fut qu'une agitation cachée? L'on dira peut-être qu'il n'est guère possible qu'un souverain quitte la vie avec une indifférence absolue, et qu'il aurait mieux aimé ne pas mourir-

Je le crois, et c'est pour cela que j'admire sa constance ! elle ne détruit pas la nature, elle la dompte, et si promptement, qu'on ne s'aperçoit pas du combat. Est-ce là de l'agitation? Non, c'est du vrai courage, qui n'est autre chose qu'une résignation tranquille à la nécessité.

« L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour. »

Je ne crois point du tout cette proposition vraie, pas môme en mettant l'amour de soi à la place de l'orgueil; ce qui pourtant se rapprocherait de la vérité, du moins en ce sens que l'amour de soi est commun à tous les hommes; et il leur est commun, parce qu'il leur est nécessaire : il ne devient un vice que par l'excès, et alors il s'appelle orgueil. Dire que cet orgueil est égal dans tous, c'est anéantir une vertu qui lui est opposée, la modestie, il n'est pas vrai qu'elle ne consiste que dans les formes extérieures. Prétendre que personne n'est véritablement plus modeste qu'un autre, c'est dire que nul homme n'a plus de bon sens qu'un autre homme: que nul n'est capable de restreindre par la réflexion l'idée trop avantageuse qu'il est tenté d'avoir de lui-même; que nul n'est assez raisonnable pour apprécier à leur juste valeur les avantages de la fortune, de la naissance et de la nature, et de compenser ce qu'il a par ce qui lui manque, ce qu'il sait, par ce qu'il ignore.

« La force et la foiblesse de notre esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou mauvaise disposition des organes du corps. »

Si la Rochefoucauld était matérialiste, on croirait qu'il a voulu dire que tout est physique dans nous. Mais dans tout son livre il se montre très-religieux. Il faut doue entendre sa pensée dans le sens de ces vers de Chaulieu :

Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie.

C'est une vérité poétique, c'est-à-dire du nombre de celles à qui l'on ne demande que de pouvoir être souvent appliquées avec fondement. Mais un moraliste doit écrire et penser avec une justesse plus sévère; et il est très-faux que la force d'esprit dépende toujours de la disposition du corps. Il est démontré par des faits sans nombre que

cette force peut se trouver dans le corps le plus mal disposé. Quand le maréchal de Saxe, gonflé d'hydropisie, ne pouvant se mouvoir sans douleur, se faisait porter à Fontenoy dans une gondole d'osier, et disait en riant : // serait, plaisant que ce fût une balle ou un boulet qui me fit la ponction, la force de son âme était-elle mal nommée? n'était-ce que la bonne disposition de ses organes?

« L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que la crainte de souffrir l'injustice. »

Je n'en crois rien du tout. C'est le cri de la conscience, c'est un sentiment qui précède toute réflexion. 11 y a mille injustices que nous ne craignons pas de souffrir, et dont la seule idée nous révolte. En vérité, c'est un étrange projet que celui d'anéantir toutes les vertus, la bonté, la justice, la modération, la modestie, etc.

« Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein. »

Oui, dans tout ce qui suppose de la réflexion; mais dans ce qui est instantané, dans ce qui est l'effet d'un sentiment prompt, dans tout ce qui tient à la pitié généreuse, dans ce qui est l'élan du courage, dans l'oubli de sa vie et de ses intérêts, n'y a-t-il point de grandeur? Il semble que la Rochefoucauld ne voit rien de grand qu'en politique : il avait toujours la Fronde devant les yeux.

« Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie; ila les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix. »

Comparaison plus ingénieuse que solide. Si cette pensée était vraie, tout homme vaudrait dans l'opinion, en raison de la place qu'il occupe dans le monde. Heureusement il n'en est pas ainsi; et quand Louis XIV envoyait Villeroi commander à la place de Villars ou de Catinat, le dernier

soldat de l'armée savait évaluer cette fausse monnaie : les chansons militaires du dernier siècle en sont la preuve.

« Usverlus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perenl dans la mer. n

Autre comparaison beaucoup plus fausse : tous les fleuves tendent à la mer, et la vertu ne tend point à l'intérêt, si ce n'est celui d'être bien avec soi et avec les autres, et ce n'est pas ce qu'on entend ordinairement par intérêt. Il serait plus vrai de dire que la vertu s'arrête souvent quand elle rencontre l'intérêt dans son chemin ; c'est là sa véritable épreuve : si la vertu est faible^ elle recule; si elle est forte, l'intérêt se range devant elle, et lui fait passage.

« La constance en amour est une inconstance perpétuelle, qui fait que notre cœur s'al tache successivement à toutes les qualités de la personne que nous aimons, donnant tantôt la préférence à l'une, tantôt à l'autre; de sorle que celte constance n'est qu'une inconstance arrêtée et renfermée dans un même objet. »

Ceci est bon pour une chanson ou un madrigal, et on l'y a vu vingt fois, mais n'est pas assez solide pour un livre de morale. C'est une subtilité frivole d'imaginer que l'on aime sa maîtresse, aujourd'hui pour son teint, demain pour sa taille, ensuite pour sa chevelure, et puis pour sa conversation, etc. La vérité est que toutes ces choses ensemble sont hors de comparaison dans la personne aimée, tant qu'elle est aimée. Ce n'est pas que l'on ne convienne qu'elles peuvent être, absolument parlant, plus parfaites dans une autre ; mais dans ce qu'on aime elles ont toujours un charme qui n'est point ailleurs : et si l'on demande quel est ce charme, c'est l'amour.

Veut-on savoir ce que la Rochefoucauld pense de l'amour? Voici ce qu'il en dit :

« 11 est difficile de définir l'amour : ce qu'on en peut dire est

LA ROCHEFOUCAULD. xxxm

que, dans i'âme, c'est une passion de régner; dans les esprits, c'est une sympallùe ; dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce qu'on aime, après beaucoup de mystères. »

Je crois qu'on en peut dire tout autre chose, et je doute que beaucoup de gens goûtent cette définition. On est souvent tenté de dire aux moralistes qui parlent de l'amour, comme à Burrhus :

Mais, croyez-moi, l'amour est une autre science.

D'abord, ce n'est point une passion de régner; car celui des deux qui aime le plus est toujours le plus gouverné. Ce n'est pas toujours une sympathie; car il y a des amants qui n'ont entre eux aucune conformité de caractère, d'esprit ni d'humeur, et qui ne peuvent s'accorder sur rien, si ce n'est à s'aimer. Quant au désir de posséder, aprèi beaucoup de mystères, je ne crois pas que ces mystères-la entrent dans les vertus de celui qui aime; mais heureusement ils entrent dans l'amour, parce que l'attaque est d'un côté, et la défense de l'autre ; et plus ces mystères-là durent, plus il y a à gagner pour l'amour. Au reste, je pense, comme la Rochefoucauld, qu'il est trèsdifficile à définir : aussi ne le définirai-je point, d'abord parce qu'il me convient d'être plus réservé que lui , et puis parce que chacun ne définit que le sien.

« Il y a des gens de qui l'on ne peut jamais croire du mal sans l'avoir vu; mais il n'y en a point de qui il nous doive surprendre en le voyant. »

Exagération satirique. L'étonnement est proportionné au défaut de probabilité; et très -certainement il est des hommes en qui rien n'est plus improbable qu'un crime ou une bassesse.

« La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un

paroît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnée» à son âge et à sa fortune. »

Autre exagération, qui ne peut passer que dans une satire. Il serait assez difficile de nous dire quelles étaient les folies de Sully ou du chancelier de l'Hospital. Et comment accorder cette maxime avec celle-ci :

« Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit? »

« On a fait une vertu, de la modération pour borner l'ambition des grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune et de leur peu de mérite. »

Autant de mots, autant d'erreurs. L'homme ne fait point de vertus: la modération en est une, parce qu'elle est opposée à tous les excès, qui sont des vices. Les grands hommes ne sont point tous des ambitieux, et le désir de paraître modéré n'arrête point ceux qui ont de l'ambition. Et comment un moraliste peut-il faire entendre que la modération n'est le partage que des gens médiocres? Celte maxime est incompréhensible dans tous les points.

« La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit. »

Cela ne serait-il pas plus vrai du goût que du bon sens? Ce n'est pas que le premier ne suppose l'autre; mais le bon sens tout seul ne donne point l'idée de la grâce, et le goût donne au bon sens une délicatesse d'expression qui est pour l'esprit ce qu'est pour le corps l'aisance et lajus*tesse des mouvements.

« On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement étoieut deux choses différentes : le jugetneni n'est que la grandeur de la lumière de l'esprit; cette lumière p'nètre le fond des choses; elle y remarque tout ce qu'il faut tc quer, et aperçoit celles qui sont imperceptibles. Ainsi il faute! ,.i urer d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qu: , .- ùuit tous lea effets qu'on attribue au jugement. »

Toutes ces idées manquent de justesse et de clarté". Dans îe langage philosophique, l'esprit n'est que l'entendement, la faculté pensante, et ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit ici. Dans l'usage commun, le manque d'expressions nécessaires pour rendre chacune de nos idées a fait donner génériquement ce nom d'esprit à l'une de ses qualités, dont l'effet est le plus sensible dans la société, à la vivacité des conceptions. C'est là ce qu'on nomme communément esprit, soit en parlant, soit en écrivant; et je crois qu'on a eu raison de le distinguer du jugement. Celui-ci désigne unfl a"tre qualité, la solidité des conceptions; et l'on sait combien l'une se rencontre souvent sans l'autre. Le jugement n'est pas non plus la grandeur des lumières; il n'en est que la netteté : la grandeur des lumières appartient à l'esprit étendu; le jugement appartient à l'esprit juste, et l'un ne suppose pas l'autre. Le premier embrasse beaucoup d'objets; le second juge bien ceux qu'il aperçoit. L'on pourrait ajouter, en poussant plus loin cette distinction des diverses sortes d'esprit, que la sagacité démôle dans les objets de nos idées les différences difficiles à saisir ; que la profondeur en aperçoit les rapports les plus éloignés et les plus féconds; que la finesse y dislingue des nuances délicates et imperceptibles ; que l'élévation se porte vers ce qu'ils ont de plus noble et de plus haut; que la force les assemble en grand nombre pour en tirer des effets ou des conséquences : et toutes ces différences ne sont, en philosophie, que des modifications delà substance pensante, et, dans l'acception vulgaire, différents dons de la nature, qui constituent les différentes sortes de talents.

Ce ne sont pas là les seules maximes qui soient susceptibles de censure ou de discussion : beaucoup ne sont que des répétitions les unes des autres; plusieurs sont extrêmement communes; plusieurs, mais en petit nombre, sont

XXXM LA ROCHEFOUCAULD.

de mauvais goût. Il y en a qui pèchent par l'expressiois comme d'autres par la pensée ; mais il en est un plus grand nombre encore où l'une et l'autre sont d'une égale perfection. Le défaut général de cet ouvrage, c'est que le morale n'y est presque jamais que de la satire.

La Harpe, Cours ae littérature .

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