Fille de M. de Longueville, d'un premier lit
2. La Rochefoucauld a laissé un portrait de lui par lui-même; il y tourne ses défauts même à louange. Retz, dans celui qu'il trace, détourne l'éloge luùinc en malice-
point j'oserai contredire Retz : il refuse l'imagination à La Rochefoucauld, qui me semble l'avoir eue grande1. Encore une fois, il commença par pratiquer le roman, du temps de madame de Chevreuse; sous la Fronde, il essaya i histoire, la politique, et la manqua. La vengeance et le dépit l'y poussaient plus qu'une ambition sérieuse : de ieaux restes de ioman venaient à la traverse; la vie privée et sa douce paresse, par où il devait finir, l'appeJaient déjà. A peine embarqué dans une affaire, il se montrait impatient d'en sortir : sa pensée essentielle n'était pas là 8. Or, avec la disposition entraînée de madame de Longueville, qu'on songe à ce qu'elle dut devenir en conduite dès l'instant que ce je ne sais quoi de M. de La Rochefoucauld fut son étoile : et autour de cette étoile, comme autant de lunes, ses propres caprices.
Ce sern' trop entreprendre que de les suivre; et, à l'égard d A. de La Rochefoucauld, ce serait souvent trop pénible i trop humiliant3, pour ceux qui l'admirent, que de l'a* -.ompagner. Le résultat chez lui vaut mieux que le cheBLin. Qu'il suffise d'indiquer que, durant la première Fronde et le siège de Paris (1649), son ascendant fut entier sur madame de Longueville. Lorsque, après l'arrestation des princes, elle s'enfuit en Normandie, puis de là par mer en Hollande, d'où elle gagna Stenay, elle se déshabitua un peu de lui4. A son retour en France et à la reprise d'armes,
1 . Même comme écrivain, quand il dit : o Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. »
2. Matha disait de M. de La Rochefoucauld, t qa'il faisoit tous les matins une brouillerie, et que tous les soirs il travaillait à un rhabillement (p'étoit son mot). »
3 Ce mot d'humiliant ne semblera pas trop fort à ceux qui ont lu sur son ^ompte les Mémoires de la duchesse de Nemours , le récit surtout de cette triste scène au Parlement, où il tint Retz entre deux portes, et les propos qu'il y lâcha et qu'il essuya. Oh! que de sensibles déchirures au noble et galant pourpoint !
. ,4. « L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grand*& comme le veut éteint les bougies et allume le ieu. » (Maximes.)
on la retrouve gouvernée encore quelque temps par les avis de M. de La Rochefoucauld, qui cette fois les donne meilleurs à mesure qu'il va être plus désintéressé. Elle lui échappe enfin tout à fait (1652), et prête l'oreille à l'aimable duc de Nemours.
M. de Nemours plaisait surtout à madame de Longueville en ce qu'il lui sacrifiait madame de Châtillon.
« On a bien de la peine à rompre, quand on ne s'aime plus. » On en était à ce point de difficulté : M. de Nemours le trancha, et M. de La Rochefoucauld saisit avec joie une occasion d'être libre en faisant l'offensé : « Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises qu'on nous devienne infidèle pour nous dégager de notre fidélité. »
11 fut donc bien aise, maïs non pas sans mélange ni sans des retours amers : « La jalousie, il l'a dit, naît avec l'amour; mais elle ne meurt pas toujours avec lui. » Le châtiment de ces sortes de liaisons, c'est qu'on souffre également de les porter et de les rompre. 11 voulut se venger et manœuvra si bien, que madame de Châlillop reconquit M. de Nemours sur madame de Longueville, et qu'en veine de triomphe, elle fit encore perdre à celle-ci le cœur et la confiance du prince de Condé qu'elle s'attacha également. Entre madame' de Châtillon, M. le prince et M, de Nemours, La Rochefoucauld, qui était l'âme de cette intrigue, s'applaudissait cruellement. Vue et blessure Irois fois aigrissante pour madame de Longueville !
A peu de temps de là, M. de Nemours fut tué en duel par M. de Beaufort, et (bizarrerie du cœur! ) madame de \orjguevillc le pleura comme si elle l'eût encore possédé. Ses idées de pénitence suivirent de prés.
M. de La Rochefoucauld fut puni tout le premier de sa vilaine action; il reçut, au combat du faubourg Saint-Antoine, cette mousquetade qui lui perça le visage et lui fit
LA ROCHEFOUCAULL.
perdre les yeux pendant quelque temps. On a cité maintes fois, et avec toutes sortes de variantes, les vers tragiques qu'il tourna et parodia à ce sujet. Ils ne furent sérieux à aucun moment, puisqu'à cette époque il était déjà brouillé
Pour ce cœur inconstant qu'enfin je connois mieux, J'ai fait la guerre aux Rois : j'en ai perdu les yeux I
Chacun est ainsi. Du jour où on ne répond au jeu du sort que par une moquerie de cette devise héroïque de la jeunesse :
J'ai fait la guerre aux Rois, je l'aurois faite aux Dieux ;
de ce jour-là, plus de tragédie, ni d'acte sérieux; on est entré dans l'ironie protonde.
Ce fut, à lui, le terme de ses actives erreurs. Il a près de quarante ans : la goutle le tient déjà, et le voilà presque aveugle. Il retombe dans la vie privée et s'enfonce dans le fauteuil pour n'en plus sortir. Les amis empressés l'entourent, et madame de Sablé est aux petits soins. L'honnête homme accompli commence, et le moraliste se déclare.
M. de La Rochefoucauld va nous paraître tout sage, du moment qu'il est tout désintéressé. Ainsi des hommes : sagesse d'un côté, et action de l'autre. Le bon sens est au comble quand on n"a plus qu'à juger ceux qui n'en ont pas.
Le je ne sais quoi dont Retz cherchait l'explication en )H. de La Rochefoucauld se réduit à ceci, autant que j'ose le préciser : c'est que sa vocation propre consistait à être observateur et écrivain. Ce fut la fin à quoi lui servit tout le reste, Avec ses diverses qualités essayées de guerrier, de politique, de courtisan, il n'était dans aucune tout entier; il y avait toujours un coin essentiel de sa nature
qui se dérobait et qui déplaçait l'équilibre. Sa nature, sans qu'alors il s'en doutât, avait son arrière-pensée dans toutes les entreprises : celte arrière-pensée était d'y réfléchir quand ce serait passé. Toutes les aventures devaient finir chez lui, non comme la Fronde par des chansons, mais par des maximes ; une moquerie aussi, couverte et grave. Ce qui semblait un débris ramassé par l'expérience après le naufrage composa le vrai centre, enfin trouvé, de sa vie1.
Un léger signe très-singulier me paraît encore indiquer en M. de La Rochefoucauld cette destination expresse de la nature. Pour un homme de tant de monde, il avait (Retz nous le dit) un air de honte et de timidité dans la vie civile. Huet (dans ses Mémoires) nous le montre comme tellement embarrassé en public, que, s'il avait eu à parler d'office devant un cercle de six ou sept personnes, le cœur lui aurait failli. L'effroi de la solennelle harangue l'empêcha toujours d'être de l'Académie française. Nicole était ainsi, et n'aurait pu prêcher ni soutenir une thèse. Un des traits du moraliste est dans cette observation à la dérobée, dans cette causerie à mi-voix. Montesquieu dit quelque part que s'il avait été forcé de vivre en professant, il n'aurait pu. Combien l'on conçoit cela de moralistes surtout, comme La Rochefoucauld, comme Nicole ou La Bruyère! Les Maximes sont de ces choses qui ne s'enseignent pas : les réciter devant six personnes, c'est déjà trop. On n'accorde à l'auteur Qu'il a raison, que dans 1<
1. C'est en pleine Fronde qu'il lui échappa un mot souvent cité, et qui révélait en lui le futur auteur des Maximes. Pendant les coniérences de Bordeaux (octobre 165 0), comme il se trouvait avec M. de Bouillon et le conseiller d'Etat Lenet dans le carrosse du cardinal Mazarin, celui-ci se mita rira en disant: a Qui auroit pu croire, il y a seulement huit jours, que nous se- • rions tous quatre aujourd'hui dans un même carrosse? » — Tout arrivé t en France, » repartit le frondeur moraliste; et pourtant, remarque M.B*iin. il était loin encore d'avoir vu tout ce qui pouvait y arriver.
XH LA ftOCHEFOUCAULD.
tête-à-tête. A l'homme en masse, il faut plutôt du Jean- Jacques ou du La Mennais1.
Les Réflexions ou Sentences et Maximes morales parurent en 1665. Douze ans s'étaient écoulés depuis la vie aventureuse de M. de La Rochefoucauld et ce coup de feu, sa dernière disgrâce. Dans l'intervalle, il avait écrit ses Mémires qu'une indiscrétion avait divulgués (1602), et auxquels il dut opposer un de ces désaveux qui ne prouvent rien2. Une copie des Maximes courut également, et s'imprimait en Hollande. Il y para en les faisant publier chez Barbin. Cette première édition , sans nom d'auteur, maisoùilest assez désigné, renferme un Avisau Lecteur très-digne du livre, un Discours qui l'est beaucoup moins, qu'on a attribué à Segrais, qui me semble encore trop fort pour lui, et où l'on répond aux objections déjà
1. M. de La Rochefoucauld n'était pas sans se rendre très-bien compte, sous d'autres noms, de ces différences. Segrais (en ses Mémoires-anecdotes) raconte ceci : « M. de La Rochefoucauld étoit l'homme du monde le plus poli, qui savoit garder toutes les bienséances, et surtout qui ne se louoit jamais. M. deRoquelaure et M. de Miossens avoient beaucoup d'esprit, mais ils se louoienl incessamment : ils avoient un grand parti. M. de La Rochefoucauld disoit en parlant deux, bien loin pourtant de sa pensée : o Je me « repens de la loi que je me suis imposée de ne me pas louer; j'aurois beau- « coup plus de sectateurs si je le faisois. Voyez M. de Roquelaure et M. de
• Miossens, qui parlent deux heures de suite devant une vingtaine de per- ■ sonnes en se vantant toujours ; il n'y en a que deux ou trois qui ne peuvent
• les souffrir, et les dix-sept autres les applaudissent et les regardent comme « des gens qui n'ont point leurs semblables. » Si Roquelaure et Miossen? avaient mêlé à leur propre éloge celui de leurs auditeurs, ils se seraient encore mieux fait écouter. Dans un gouvernement constitutionnel, où il faut tout haut se louer quelque peu soi-même (ou en a des exemples) et louer à la fois la majorité des assistants, on voit que M. de La Rochefoucauld n'aurait pu être autre chose que ce qu'il fut de son temps, un moraliste toujours.
2. Il fallait aller au-devant du mécontentement de M. le Prince pour certains passages où il était touché. II y avait d'autres mécontentements plus violents de personnages secondaireSj qui pourtant n'auraient pas laissé d'embarrasser : on en peut prendre idée par la furieuse colère du duc de Saintaimon, lacoutée dans les Mémoires de son iils, t. I, p. 9i.
courantes avec force citations d'anciens philosophes et de Pères de l'Église. Le petit Avis au Lecteur y répond bien mieux qu'un seul mot : « Il faut prendre garde..., il n'y a rien de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la chaleur et la subtilité que l'on témoignerapour les combattre *. »
Voltaire, qui a jugé les Maximes en quelques lignes légèies et charmantes, y dit qu'aucun livre ne contribua davantage à former le goût de la nation : « On lut rapidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat; c'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres. » Trois cent y seize pensées formant cent cinquante pages eurent ce résultat glorieux. En 1065, il y avait neuf ans que les Provinciales avaient paru; les Pensées ne devaient être publiées que cinq ans plus tard, et le livre des Caractères qu'après vingt-deux ans. Les grands monuments de prose, les éloquents ouvrages oratoires qui consacrent le règne de Louis XIV, ne sortirent que depuis 1669, à commencer par l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre. On était donc, en 1665, au vrai seuil du beau siècle, au premier plan du portique, àl'avant-veille d'Andromaque ; l'escalier ûe Versailles s'inaugurait dans les fêtes : Boileau, accoslant Racine, montait les degrés,- La Fontaine en vue s'oubliait encore; Molière dominait déjà, et le Tartufe,
1. Et encore : « Le meilleur parti que le lecteur ait a prendre est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles paroissent générales.
Apres cela, je lui répouds qu'il sera le premier à y souscrire Pourquoi
ce malin petit Avis ne se trouve-t-il reproduit dans aucune des éditions ordinaire de La Rochefoucauld ? En général, les premières éditions ont une physionomie qui n'est qu'à elles, et apprennent je ne sais quoi sur le dessein de l'auteur, que les autres, augmentées et complétées, ne disent plus. Cela est «ni surtout des premières éditions de La Rochelv>""""ld et de La Bruyère.
achevé dans sa première forme, s'essayait sous le manteau. A ce moment décisif et d'entrain universel, M. de La Rochefoucauld, qui aimait peu les hauts discours, et qui ne croyait que causer, dit son mot : un grand silence s'était fait; il se trouva avoir parlé pour tout le monde, it chaque parole demeura.
C'était un misanthrope poli, insinuant, souriant, qui précédait de bien peu et préparait avec charme l'autre Misanthrope.
Dans l'histoire de la langue et de la littérature française, La Rochefoucauld vient en date au premier rang après Pascal, et comme en plein Pascal1, qu'il devance même en tant que pur moraliste. Il a cette netteté et cette concision de tour que Pascal seul, dans ce siècle, a eues avaro lui, que La Bruyère ressaisira, que Nicole n'avait pas su garder, et qui sera le cachet propre du dix-huitième siècle, le triomphe perpétuellement aisé de Voltaire.
Si les Maximes peuvent sembler, à leur naissance, n'avoir été qu'un délassement, un Jeu de société, une sorte de gageure de gens d'esprit qui jouaient aux proverbes, combien elle^ a'sn détachent par le résultat, et prennent un caractère a^- dessus de la circonstance! Saint-Évremond, Bussy, qu*oi. * comparés à La Rochefoucauld pour l'esprit, la bravoure ,ai les disgrâces, sont aussi des écrivains de qualité et de société; ils ont de l'agrément parfois, mais je ne sais quoi de corrompu; ils sentent leur Régence. Le moraliste, chez La Rochefoucauld, est sévère, grand, simple, concis; il atteint au beau ; il appartient au pur Louis XIV.
1. Celui-ci était mort dès 1662 ; niais la mise en ordre et la publication de ses Pensées furent retardées par suite des querelles jansénistes jusqu'à l'époque dite de la paix de l'Église (1669). Il résulte de ce retard que La Rochefoucauld ne put rien lui emprunter : tous deux restent parfaitement originaux et collatéraux.
On ne peut assez louer La Rochefoucauld d'une chose, c'est qu'en disant beaucoup il n'exprime pas trop. Sa manière, sa l'orme est toujours honorable pour l'homme, quand le fond l'est si peu.
En correction il est de l'école de Boileau, et bien avant YArt poétique. Quelques-unes de ses maximes ont été refaites plus de trente fois, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à l'expression nécessaire. Avec cela il n'y paraît aucun tourment. Ce petit volume original, dans sa primitive ordonnance qui s'est plus tard rompue, offrant ses trois cent quinze pensées si brèves, encadrées entre les considérations générales sur V amour-propre au début et les réflexions sur le mépris de la mort à la fin, me figure encore mieux que les éditions suivantes un tout harmonieux, où chaque détail espacé arrête le regard. Le parfait modèle du genre est là : c'est l'aphorisme aiguisé et poli. Si Racine se peut admirer après Sophocle, on peut lire La Rochefoucauld après Job, Salomon, Hippocrate et Marc-Aurèle.
Tant d'esprits profonds, solides ou délicats, en ont parlé tour à tour, que c'est presque une témérité d'y vouloir ajouter. J'indiquerai parmi ceux dont j'ai sous la main les notices particulières, Suard,Petitot,M. Vinet, tout récemment M. Gérusez. A peine s'il y a à glaner encore.
Nul n'a mieux traité de la philosophie des Maximes, que M. Vinet1. 11 est assez de l'avis de Vauvenargues, qui dit : « La Bruyère étoit un grand peintre, et n'étoit pas peutêtre un grand philosophe. Le duc de La Rochefoucauld étoit philosophe et n'étoit pas peintre. » Quelqu'un a dit în ce même sens : « Chez La Bruyère, la pensée ressemble souvent, à une femme plutôt bien mise que belle : elle a fiioins de corps que de tournure. » Mais, sans prétendre,