LA VIE ET LES ÉCRITS DE VAUVENARGUES
Vauvenargues mourut à trente-deux ans ; et, dans une vie si courte, très-peu d'années semblent avoir été employées à le conduire au genre de célébrité où il devait parvenir.
Il entra au service en 1734; il avait dix-huit ans, et cette môme année il fit la campagne d'Italie, sous-lieutenant au régiment du Roi, infanterie.
Ce n'était pas là une école où il pût préparer les matériaux de Y Introduction à la connaissance de l'esprit humain; ce n'était pas dans un camp, au milieu des occupations actives de la guerre, qu'un jeune officier de dix-huit ans paraissait devoir trouver des moyens de former son cœur et son esprit au goût delà méditation et de l'étude; mais la nature, en douant Vauvenargues d'un esprit actif, lui avait donné en même temps la droiture d'âme qui en dirige les mouvements, et le sérieux qui accompagne l'habitude de la réflexion.
Il joignait à une âme élevée et sensible le sentiment de la gloire et le besoin de s'en rendre digne : ce sont là les traits qui caractérisent essentiellement ses écrits. 11 apportait au service les qualités qui composent le mérite d'un homme d'honneur, plutôt que celles qui servent à le faire
remarquer. Sa figure, quoiqu'elle eût de la douceur et ne manquât pas de noblesse, n'avait rien qui le distinguât avantageusement parmi ses camarades. La faiblesse de son tempérament ne lui avait pas permis d'acquérir, dans les exercices du corps, cette supériorité d'adresse et de force qui donne à la jeunesse tant de grâce et d'éclat. Enfin une excessive timidité, tourment ordinaire d'une âme jeune, avide d'estime, et que blesse l'apparence seule d'un reproche, voilait trop souvent les lumières de son esprit, pour ne laisser apercevoir que l'intéressante et douce simplicité de son caractère. C'est près de lui qu'on eût pu concevoir cette pensée qu'il a exprimée depuis avec tant de charme : Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme K Douce, tempérée, sensible, semblable en tout aux premiers jours du -printemps, sa vertu devait se faire aimer d'abord ; mais le temps et les occasions pouvaient seuls en développer les heureux fruits.
Il est des écrivains dont on peut aisément consentir à ignorer la vie et le caractère, tout en jouissant des productions de leur esprit et des fruits de leurs talents, mais l'écrivain moraliste n'est pas de ce nombre. Il ne suffit pas au précepteur de morale de faire usage de sa raison et de ses lumières, il faut que nous croyions que sa conscience a approuvé les règles qu'il dicte à la nôtre; il faut que le sentiment qu'il veut faire passer dans notre âme paraisse découler de la sienne; et avant d'accorder à ses maximes l'empire qu'elles veulent exercer sur notre conduite, nous aimons à être persuadés que celui qui les enseigne s'est soumis lui-même à ce qu'elles peuvent avoir de rigoureux.
Ce n'est pas seulement une morale pure, un esprit droit, une raison forte et éclairée, qui ont dicté les écrits de Vauvenargues. Le caractère particulier d'élévation qui lea
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distingue ne peut appartenir qu'à une âme d'un ordre supérieur; et la douce indulgence qui s'y mêle aux plus nobles mouvements, ne peut être le simple produit de la réflexion et le résultat des combinaisons de l'esprit; ce doit être encore l'épanchement du plus beau naturel, que la raison a pu perfectionner, mais qu'elle n'aurait pu suppléer.
Vauvenargues, en s'élevant de bonne heure, plutôt par la supériorité de son âme que par la gravité de ses pensées, au-dessus des frivoles occupations de son âge, n'avait point contracté, dans l'habitude des idées sérieuses, cette austérité qui accompagne d'ordinaire les vertus de la jeunesse : car les vertus de la jeunesse sont plus communément le fruit de l'éducation que de l'expérience; et l'éducation apprend bien aux jeunes gens combien la vertu est nécessaire, mais l'expérience seule peut leur apprendre combien elle est difficile.
Vauvenargues, jeté dans le monde dès les premières années qui suivent l'enfance, apprit à le connaître avant de penser à le juger ; il vit les faiblesses des hommes avant d'avoir réfléchi sur leurs devoirs; et la vertu, en entrant dans son cœur, y trouva toutes les dispositions à l'indulgence.
La douceur et la sûreté de son commerce lui avaient concilié l'estime et l'affection de ses camarades, pour la plupart sans doute moins sages et moins sérieux que lui; « mais, dit Marmontel, qui en avait connu plusieurs, ceux « qui étaient capables d'apprécier un si rare mérite , « avaient conçu pour lui une si tendre vénération, que je « lui ai entendu donner par quelques-uns le nom respec- « table de père. » Ce nom respectable n'était peut-être pas donné bien sérieusement par de jeunes militaires à un camarade de leur âge; mais le ton même du badinage, en se mêlant à la justice qu'ils se plaisaient à lui rendre, prouverait encore à quel point Vauvenargues avait su se faire pardonner cette supériorité de raison qu'il ne pou-
160 NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES vait dissimuler, mais que sa modeste douceur ne permettait aux autres ni de craindre ni d'envier.
La guerre d'Italie n'avait pas été longue ; mais la paix qui la suivit ne fut pas non plus de longue durée. Une nouvelle guerre1 vint troubler la France en 1741. Le régiment du Roi fit partie de l'armée qu'on envoya en Allemagne, et qui pénétra jusqu'en Bohême. On se rappelle tout ce que les troupes françaises eurent à souffrir dans cette honorable et pénible campagne, et surtout dans la fameuse retraite de Prague2, qui s'exécuta au mois de décembre 1742. Le froid fut excessif. Vauvenargues, naturellement faible, en souffrit plus que les autres. Il rentra en France au commencement de 1743, avec une santé détruite ; sa fortune , peu considérable, avait été épuisée par les dépenses de la guerre. Neuf années de service ne lui avaient procuré que le grade de capitaine, et ne lui donnaient aucun espoir d'avancement.
Il se détermina à quitter un état, honorable sans doute pour tous ceux qui s'y livrent, mais où il est difficile de se faire honorer plus que des milliers d'autres, lorsque la faveur ou les circonstances ne font pas sortir un militaire de la foule pour l'élever à quelque commandement.
Vauvenargues avait étudié l'histoire et le droit public; l'habitude et le goût du travail, et aussi ce sentiment de ses forces que la modestie la plus vraie n'éteint pas dans un esprit supérieur, lui firent croire qu'il pourrait se distinguer dans la carrière des négociations. Il désira d'y entrer, et fit part de son désir à M. de Biron, son colonel, qui, loin de lui promettre son appui, ne lui laissa entrevoir que la difficulté de réussir dans un tel projet. Tout
1. La guerre dite de la Succession, après la mort de l'empereur Charles VI, arrivée le 20 octobre 1740.
2. Cette célèbre retraite s'exécuta sous la conduite du maréchal de Belle- Isle, qui sortit de Prague dans la nuit du 16 au 17 décembre 1742, et se rendit à Égra le 26. Le maréchal de Saxe avait tenu la même conduite Tanné* précédente.
ce qui sort de la route ordinaire des usages effraye ou choque ceux qui, favorisés par ces usages mêmes, n'ont jamais eu besoin de les braver; et voilà pourquoi les gens de la cour observent d'ordinaire, à l'égard des gens en place, une beaucoup plus grande circonspection que ceux qui, placés dans les rangs inférieurs, ont beaucoup moins à perdre, et par cela même peuvent risquer davantage.
Vauvenargues, malheureux par sa santé, par sa fortune, et surtout par son inaction, sentait qu'il ne pouvait sortir de cette situation pénible que par une résolution extraordinaire. Les caractères timides en société sont souvent ceux qui prennent le plus volontiers des partis extrêmes dans les affaires embarrassantes : privés des ressources habituelles que donne l'assurance, ils cherchent à y suppléer par l'élan momentané du courage ; ils aiment mieux risquer une fois une démarche hasardée, que d'avoir tous les jours quelque chose à oser.
Vauvenargues, étranger à la cour, inconnu du ministre dont il aurait pu solliciter la faveur, privé du secours du chef qui aurait pu appuyer sa demande, prit le parti de s'adresser directement au roi, pour lui témoigner le désir de le servir dans les négociations. Dans sa lettre, il rappelait à Sa Majesté que les hommes qui avaient eu le plus de succès dans cette carrière étaient ceux-là mêmes que la fortune en avait le plus éloignés. « Qui doit, en effet, ajoutait-il, « servir Votre Majesté avec plus de zèle qu'un gentil- « homme qui, n'étant pas né à la cour, n'a rien à espérer « que de son maître et de ses services? »
Vauvenargues avait écrit en même temps à M. Amelot, ministre des affaires étrangères. Ses deux lettres, comme on le conçoit aisément, restèrent sans réponse. Louis XV n'était pas dans l'usage d'accorder des places sans la médiation de son ministre, et le ministre connaissait trop bien les droits de sa place pour favoriser une démarche où l'on croyait pouvoir se passer de son autorité.
Vauvenargues, ayant donné, en 1 744, la démission de son
emploi dans le régiment du roi, écrivit à M. Amelot une lettre que nous croyons devoir transcrire ici.
« Monseigneur,
« Je suis sensiblement touché que la lettre que j'ai eu « l'honneur de vous écrire, et celle que j'ai pris la liberté « de vous adresser pour le roi, n'aient pu attirer votre « attention. Il n'est pas surprenant, peut-être, qu'un mi- « nistre si occupé ne trouve pas le temps d'examiner de « pareilles lettres; mais, monseigneur, me permettrez-vous « de vous dire que c'est cette impossibilité morale où se « trouve un gentilhomme qui n'a que du zèle, de parvenir « jusqu'à son maître, qui fait le découragement que l'on « remarque dans la noblesse des provinces, et qui éteint « toute émulation? J'ai passé, monseigneur, toute ma « jeunesse loin des distractions du monde, pour tâcher « de me rendre capable des emplois où j'ai cru que mon « caractère m'appelait; et j'osais penser qu'une volonté « si laborieuse me mettrait du moins au niveau de ceux « qui attendent toute leur fortune de leurs intrigues et « de leurs plaisirs. Je suis pénétré, monseigneur, qu'une « confiance que j'avais principalement fondée sur l'amour « de mon devoir, se trouve entièrement déçue. Ma santé « ne me permettant plus de continuer mes services à la « guerre, je viens d'écrire à M. le duc de Biron pour le « prier de nommer à mon emploi. Je n'ai pu, dans une « situation si malheureuse, me refuser à vous faire con- « naître mon désespoir. Pardonnez-moi, monseigneur, « s'il me dicte quelque expression qui ne soit pas assez « mesurée.
« Je suis, etc. »
Cette lettre, que personne peut-être n'eût voulu se charger de présenter au ministre, valut à Vauvenargues une réponse favorable, avec la promesse d'être employé lorsque l'occasion s'en présenterait. Mais un triste incident vint
tromper ses espérances. Il était retourné au sein de sa famille pour se livrer en paix aux études qu'exigeait la carrière où il se croyait près d'entrer, lorsqu'il fut atteint d'une petite vérole de l'espèce la plus maligne, qui défigura ses traits et le laissa dans un état d'infirmité continuelle et sans remède. Ainsi ce jeune homme , plein d'énergie dans le caractère, d'activité dans l'esprit, de générosité dans les sentiments, se vit condamné à perdre dans l'obscurité tant de dons précieux, en attendant qu'une mort douloureuse vînt terminer, à la fleur de son âge, une vie où n'avait jamais brillé un instant de bonheur.
Ce fut alors que, conservant pour toute ressource cette même philosophie qui l'avait dirigé toute sa vie dans la pratique des vertus, il ne trouva de consolation que dans l'étude et l'amour des lettres, qui, dans tous les temps, l'avaient soutenu contre toutes les contrariétés qu'il avait éprouvées. Il s'occupa à revoir et à mettre en ordre les réflexions et les petits écrits qu'il avait jetés sur le papier dans les loisirs d'une vie si agitée; il publia, en 1746, son Introduction à la connaissance de V esprit humain; ouvrage qui étonna ceux qui étaient en état de l'apprécier, et qui doit faire regretter ce qu'on aurait pu attendre de l'auteur, si une mort prématurée ne l'avait pas enlevé à la gloire que son génie semblait lui promettre.
J'ai dit que Vauvenargues avait eu une éducation fort négligée. Privé des secours qu'il aurait pu trouver dans l'étude des grands écrivains de l'antiquité, toute sa litték rature se bornait à la connaissance des bons auteurs franm çais. Mais la nature lui avait donné un esprit pénétrant, un sens droit, une âme élevée et sensible. Ces qualités sont bien supérieures aux connaissances pour former le goût; et peut-être même le défaut d'instruction, en laissant à son excellent esprit plus de liberté dans ses développements, a-t-il contribué à donnera ses écrits ce caractère d'originalité et de vérité qui les distingue.
L'étude des grands modèles de l'antiquité est d'une ressource infinie pour les hommes qui cultivent la littérature : elle sert à étendre l'esprit, à diriger le goût, à féconder le talent; mais elle n'est pas aussi nécessaire à celui qui se livre à l'étude de la morale et de la philosophie ; il a plus besoin d'étudier le monde que les livres, et i'e chercher la vérité dans ses propres observations que dans celles des autres.
Un esprit droit et vigoureux, réduit à ses seules forces, est obligé de se rendre raison de tout à lui-même, parce qu'on ne lui a rendu raison de rien; il trouve en lui ce qu'il n'aurait point trouvé au dehors, et va plus loin qu'on ne l'aurait conduit. S'il se soustrait par ignorance aux autorités qui auraient pu éclairer son jugement, il échappe également aux autorités usurpées qui auraient pu l'égarer. Rien ne le gêne dans la route de la vérité; et s'il arrive jusqu'à elle, c'est par des sentiers qu'il s'est tracés luimême : il n'a marché sur les pas de personne.
Ces réflexions pourraient s'appuyer de beaucoup d'exemples. Aristote et Platon n'avaient pas eu plus de modèle qu'Homère. Virgile aurait été peut-être plus grand poète s'il n'avait pas eu sans cesse Homère devant les yeux; car il n'est vraiment grand qae par le charme du style, où il ne ressemble point à Homère.
Corneille créa la tragédie française avant d'avoir cherché dans Aristote les règles de l'art dramatique. Pascal avait peu lu, ainsi que Malebranche; tous les deux méprisaient l'érudition. Buffon, occupé de ses plaisirs jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, trouva dans la force naturelle de son esprit le secret de ce style brillant et pittoresque dont il a embelli les tableaux de la nature. L'ignorance, qui tue d'inanition les esprits faibles, devient pour les esprits supérieurs un stimulant qui les contraint à employer toutes leurs ^orces.
On doit croire cependant que si Vauvenargues avait poussé plus loin sa carrière, il aurait senti la nécessité
d'une instruction plus élendue pour agrandir la sphère de ses idées. Il aurait voulu porter sa vue sur un plus grand horizon ; il n'en eût que mieux jugé des objets, après s'être habitué à ne voir que par lui-même.
Une partie de nos erreurs vient sans doute du défaut de lumières; une plus grande partie vient des fausses lumières qu'on nous présente. Celui qui se borne aux erreurs de eon propre esprit s'épargne au moins la moitié de celles qui pourraient l'égarer. Les sots, dit Vauvenargues, n'ont pas d'erreurs en leur propre et privé nom. Vauvenargues, lui-même, n'en est pas exempt sans doute; mais ses erreurs sont bien à lui : celles qu'on peut lui reprocher tiennent, comme celles de tous les bons esprits, à une vue incomplète de l'objet et à la précipitation du jugement. Il ne doit aussi qu'à lui un grand nombre de vérités qu'il a puisées dans une âme supérieure aux illusions de la vanité comme aux subterfuges des faiblesses, et dans un esprit indépendant des préjugés établis par la mode, ainsi que des opinions accréditées par des noms imposants.
En 1743, peu de temps après son retour de Bohême, Vauvenargues entra en correspondance avec Voltaire, qui était alors dans tout l'éclat de sa renommée, disputant la gloire à la jalousie et à la malignité, éclipsant ses rivaux par la supériorité et la variété de ses talents, et conquérant l'empire littéraire à force de victoires.
Tous ceux qui aimaient et cultivaient les lettres, les jeunes gens surtout, le regardaient comme l'arbitre du goût et le dispensateur de la réputation; ils ambitionnaient son suffrage, lui adressaient leurs écrits, et regardaient une réponse de lui comme un encouragement et un éloge, qui n'était d'ordinaire qu'un compliment, comme un brevet d'honneur. On ignore d'ailleurs les circonstances qui occasionnèrent le commerce de lettres qui s'établit entre Voltaire et Vauvenargues avant qu'ils se fussent rencontrés.
La comparaison du mérite de Corneille et de Racine forme le sujet de la première lettre de Vauvenargues à Voltaire. Celui-ci, toujours flatté des hommages que lui attirait sa célébrité, négligeait rarement de les payer par des témoignages d'estime et de bienveillance. Mais il ne se contenta pas de répondre à la confiance de Vauvenargues par des phrases obligeantes ; il se plut à y joindre des conseils utiles, en modérant l'excès du zèle qui portait te jeune militaire à rabaisser Corneille pour élever Racine et le venger des préventions injustes de quelques vieux partisans du père du théâtre. Il est assez curieux de voir, dans cette correspondance, Voltaire, admirateur non moins passionné de Racine que Vauvenargues, défendre en même temps, contre des critiques fausses ou exagérées, le génie de ce même Corneille dont on l'a depuis accusé, avec si peu de raison, d'être le détracteur jaloux et le censeur injuste.
On voit que Vauvenargues, éclairé par le goût de Voltaire, rectifia ses premières idées sur Corneille. Les opinions qu'il avait exposées dans sa première lettre se retrouvent avec quelques adoucissements dans le chapitre de ses Œuvres intitulé Corneille et Racine. L'analyse qu'il y fait du caractère propre des tragédies de Racine et de l'inimitable perfection de son style a été le type des jugements qu'en ont portés depuis les critiques les plus éclairés, et a servi comme de signal à la justice universelle qu'on a rendue dès lors à l'auteur de Phèdre et ù'Athalie. On peut dire que ce sont Voltaire et Vauvenargues qui ont fixé les premiers le rang que ce grand poète a pris dans ropinion? et qu'il conservera certainement dans la postérité.
Quant à Corneille , Vauvenargues ne put jamais se résoudre à rendre à ce puissant génie la justice qu'il méritait; mais le jugement qu'il en portait tenait plus à son caractère qu'à son goût. Moins touché de la peinture des vertus sévères et des sentiments exaltés, peu conformes à
la douceur de son âme, que choqué du faste qui s'y mêle quelquefois et qui blessait la simplicité et la modestie de son caractère, il ne pouvait pas s'élever à cette admiration passionnée qui transporte les âmes capables de s'en pénéirer, et leur donne souvent des émotions plus délicieuses que la peinture des affections plus douces et plus tendres. Les raisonnements de Voltaire ne purent entièrement changer ses idées à cet égard. Trop modeste pour ne pas céder quelquefois au jugement d'un homme dont le goût naturellement exquis était encore perfectionné par des études approfondies de l'art, il avait en même temps l'esprit trop indépendant pour admirer sur parole des beautés dont il n'avait pas le sentiment.
Ses fragments sur Bossuet et Fénelon sont remarquables, non-seulement par la justesse avec laquelle il a saisi le caractère propre de leur talent, mais encore par l'art avec lequel il a su prendre le style de l'un et de l'autre, en parlant de chacun d'eux. Ne croirait-on pas lire une page de Télémaque, en lisant cette apostrophe à Fénelon : « Né « pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta <» voix ingénue fit retentir aux pieds du trône les calamités « du genre humain foulé par les tyrans, et défendit contre « les artifices de la flatterie la cause abandonnée des « peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se re- « marque dans tes écrits! quel éclat de paroles et d'ima- « ges ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si natu- « rel, si mélodieux et si tendre ? Qui orna jamais la raison « d'une si touchante parure? Ah! que de trésors d'abon- « dance dans ta riche simplicité! »
Vauvenargues , dans ces fragments, défend Fénelon contre Voltaire, qui admirait médiocrement sa belle prose, encor qu'un peu traînante, comme il défendit contre lui La Fontaine et Pascal! Voltaire était moins touché d'une tournure naïve que d'une pensée brillante, et il aurait mieux aimé qu'un homme aussi dévot que Pascal ne fût pas un homme de génie. Malgré l'admiration et l'attache-
ment qu'il avait voués à Voltaire, Vauvenargues ne craignait pas de le contredire, et dans le brillant portrait qu'il fait de ses talents et de ses ouvrages, il ne dissimule paL les défauts qu'il y remarque.
Boileau et La Bruyère sont appréciés par Vauvenargues avec autant de finesse que de goût; mais il n'a pas senti également le mérite de Molière, et l'on ne doit pas s'en étonner. Indulgent et sérieux, il était peu frappé du ridicule, et il avait trop réfléchi sur les faiblesses humaines pour qu'elles pussent lui causer beaucoup de surprise. Les caractères qu'il a essayé de tracer dans le genre de La Bruyère sont saisis avec finesse, dessinés avec vérité, mais non avec l'énergie et la vivacité de couleurs qu'on admire dans son modèle. On voit qu'en observant les caractères, les passions, les ridicules des hommes, il apercevait moins l'effet qui en résulte pour la société, que la combinaison des causes qui les produisent; accoutumé à rechercher les rapports qui les expliquent, plutôt que les contrastes qui les font ressortir, il était trop occupé de ce qui les rend naturels pour être ému de ce qui les rend plaisants. Pascal, celui de nos moralistes qui a le plus profondément pénétré dans les misères des hommes, n'a ni ri ni fait rire à leurs dépens. C'est une étude sérieuse que celle de l'homme considéré en lui-môme. Les faiblesses qui, dans certaines circonstances, peuvent le rendre ridicule, méritent bien aussi d'être observées avec attention : les effets les plus graves peuvent en résulter.
« Ne vous étonnez pas, dit Pascal, si cet homme ne rai- « sonne pas bien à présent : une mouche bourdonne à son « oreille, et c'est assez pour le rendre incapable de bon « conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, « chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble « cette puissante intelligence qui gouverne les cités et les « royaumes. »
La plupart de nos écrivains moralistes n'ont examiné l'homme que sous une certaine face. Larochefoucauld,
en démêlant jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain les ruses de l'intérêt personnel, a voulu surtout les mettre en contraste avec les motifs imposants sous lesquels elles se déguisent. La Bruyère, avec des vues moins approfondies peut-être, mais plus étendues et plus précises, a peint de l'homme, a dit un excellent observateur1, l'effet qu'il produit dans le monde; Montaigne, les impressions qu'il en reçoit; et Vauvenargues les dispositions qu'il tj porte*; et c'est en cela que Vauvenargues se rapproche surtout de Pascal. Mais la différence du caractère et de la destination de ces deux profonds écrivains en a mis une bien grande dans le but de leurs méditations et dans le résultat de leurs maximes. Pascal, voué à la solitude, a examiné les hommes sans chercher à en tirer parti, et comme des instruments qui ne sont plus à son usage ; il a pénétré, aussi avant peut-être qu'on puisse le faire, dans la profondeur des faiblesses et des misères humaines ; mais il en a cherché le principe dans les dogmes de la religion, non dans la nature de l'homme; et ne considérant leur existence ici-bas que comme un passage d'un instant à une existence éternelle de bonheur ou de malheur, il n'a travaillé qu'à nous détacher de nous-mêmes par le spectacle de nos infirmités, pour tourner toutes nos pensées et tous nos sentiments vers cette vie éternelle , seule digne de nous occuper. Vauvenargues, au contraire, a eu pour but de nous élever au-dessus des faiblesses de notre nature par des considérations tirées de notre nature même et de nos rapports avec nos semblables. Destiné à vivre dans le monde, ses réflexions ont pour objet d'enseigner à connaître les hommes pour en tirer le meilleur parti dans la société. Il leur montre leurs faiblesses pour leur apprendre à excuser celles des autres. « Je crois, a dit Voltaire, que « les pensées de ce jeune militaire seraient aussi utiles à