Mademoiselle Pauline de Meulan, depuis Mme Guizot
t. Mélanges de littérature de Suard, 1. 1, p. 309. Pans, 1803.
« un homme du monde fait pour la société, que celles du « héros de Port-Hoyal pouvaient l'être à un solitaire qui « ne cherche que de nouvelles raisons pour haïr et mé- « priser le genre humain. •>
Vraisemblablement, un peu d'humeur contre Pascal s'est mêlée à son amitié pour Vauvenargues, quand il a écrit ce jugement, peut-être exagéré, mais non dépourvu de vérité sous certains rapports. Pascal semble un être d'une autre nature, qui observe les hommes du haut de son génie, et les considère d'une manière générale qui apprend plus à les connaître qu'à les conduire. Vauvenargues, plus près d'eux par ses sentiments, en les instruisant par des maximes, cherche à les diriger par des applications particulières. Pascal éclaire la route, Vauvenargues indique le sentier qu'il faut suivre; les maximes de Pascal sont plus en observations, celles de Vauvenargues plus en préceptes.
« C'est une erreur dans les grands, dit-il, de croire qu'ils « peuvent prodiguer sans conséquence leurs paroles et « leurs promesses. Les hommes souffrent à peine qu'on « leur ôte ce qu'ils se sont en quelque sorte approprié « par l'espérance. »
« Le fruit du travail est le plus doux plaisir. »
« Il faut permettre aux hommes d'être un peu inconséa quents, afin qu'ils puissent retourner à la raison quand « ils l'ont quittée, et à la vertu quand ils l'ont trahie. »
« La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, « sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des « passions, leur conseille l'oisiveté. »
On a observé que le sentiment encourageant qui a dicté la doctrine de Vauvenargues, et la manière en quelque sorte paternelle dont il la présente , semblent le rapprocher beaucoup plus des philosophes anciens que des modernes. Larochefoucauld humilie l'homme par une fausse théorie; Pascal l'afflige et l'effraye du tableau de ses mi-
sères; La Bruyère l'amuse de ses propres travers; Vauvenargues le console et lui apprend à s'estimer.
Un écrivain anonyme qui a publié1 un jugement sur Vauvenargues, plein de finesse et de justesse, et dont j'ai déjà emprunté quelques idées, me fournira encore un passage qui vient à l'appui de mes observations. « Presque « tous les anciens , dit-il , ont écrit sur la morale : mais « chez eux elle est toujours en préceptes, en sentences « concernant les devoirs des hommes, plutôt qu'en obser- « vations sur leurs vices ; ils s'attachent à rassembler des « exemples de vertus, plutôt qu'à tracer des caractères « odieux ou ridicules. On peut remarquer la même chose « dans les écrits des sages indiens, et en général des phi- « losophes de tous les pays où la philosophie a été chargée « d'enseigner aux hommes les devoirs de la morale « usuelle. Parmi nous, la religion chrétienne se chargeant « de cette fonction respectable, la philosophie a dû chan- « ger le but de ses études, son applicaiion et son langage : « elle n'avait plus à nous instruire de nos devoirs, mais « elle pouvait nous éclairer sur ce qui en rendait la pra- « tique plus difficile. Les premiers philosophes étaient les « précepteurs du genre humain; ceux-ci en ont été les « censeurs : ils se sont appliqués à démêler nos faiblesses, « au lieu de diriger nos passions; ils ont surveillé, épié « tous nos mouvements; ils ont porté la lumière parti tout ; par eux toute illusion a été détruite ; mais Vau- « venargues en avait conservé une, c'était l'amour de la « gloire. »
Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon, qu'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux à détruire, ou qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui inspirer? Tant de force, perdue quelquefois à surmonter les passions, ne seraitelle pas mieux employée à diriger les passions vers un
I. Mademoiselle Pauline de Meulan (Mme Guizot), dans ses Essais di littérature et de morale, p. 53
but salutaire? Vauvenargues pensait comme Sénèque, qu'apprendre la vertu, c'est désapprendre le vice. Jeune, sensible, plein d'énergie, d'élévation, d'ardeur pour tout ce qui est beau et bon, il a porté toute la chaleur de son âme dans des recherches philosophiques où d'autres n'ont porté que les lumières de leur esprit, blessés par le spectacle du mal et trop aisément découragés par l'expérience. Les conseils des vieillards, dit-il quelque part, sont comme le soleil d'hiver : ils éclairent sans échauffer.
Vauvenargues, voyant arriver le terme de sa vie, et privé de tout ce qui aurait pu embellir cette vie qu'il avait consacrée à la vertu, n'écrivait que pour faire sentir le charme et les avantages de la vertu.
« L'utilité de la vertu, dit-il, est si manifeste, que les « méchants la pratiquent par intérêt. »
« Rien n'est si utile que la réputation, et rien ne donne « la réputation si sûrement que le mérite. »
« Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne peut le « faire; et s'il n'aide à notre fortune, il soutient notre « adversité. Mais pourquoi séparer les choses que la rai- « son même a unies? Pourquoi distinguer la vraie gloire « du mérite, qui en est la source et dont elle est la « preuve ? »
Et celui qui écrivait ces réflexions n'avait pu, avec un mérite si rare, parvenir à la fortune, ni même à la gloire, qui l'eût consolé de tout. Mais séparant, pour ainsi dire, sa cause de la considération générale de l'humanité, il ne croyait pas que sa destinée particulière fût d'un poids digne d'être mis dans la balance où il pesait les biens et les maux de la condition humaine.
Ceux qui l'ont connu rendent témoignage de cette paix constante, de cette indulgente bonté, de cette justice de cœur et de cette justesse d'esprit qui formèrent son caractère, et que e 'altérèrent jamais ses continuelles souf-
frances. Je l'ai vu toujours, dit Voltaire J , le plus infortuné des hommes et le plus tranquille.
C'était à Paris, où il passa les trois dernières années de sa vie, qu'il s'était lié avec Voltaire de cette affection tendre et profonde qui en fit la plus douce consolation. Voltaire, alors âgé de plus de cinquante ans, environné des hommages de l'Europe entière, qu'il remplissait de son nom, éprouvait pour ce jeune mourant une amitié mrlce de respect.
Marmontel, qui dut à Voltaire la connaissance de Vauvenargues, donne une idée intéressante du charme de son commerce et de ses entretiens. « En le lisant, dit « Marmontel 2, je crois encore l'entendre ; et je ne sais si « sa conversation n'avait pas même quelque chose de plus « animé, de plus délicat que ses divins écrits. »
« Il écrit ailleurs 3 : « Vauvenargues connaissait le monde « et ne le méprisait point. Ami des hommes, il mettait le « vice au rang des malheurs, et la pitié tenait dans son « cœur la place de l'indignation et de la haine. Jamais « l'art et la politique n'ont eu sur les esprits autant d'em- « pire que lui en donnaient la bonté de son naturel et la « douceur de son éloquence. Il avait toujours raison, et « personne n'en était humilié. L'affabilité de l'ami faisait « oublier en lui la supériorité du maître.
L'indulgente vertu nous parlait par sa bouche.
« Doux, sensible, compatissant, il tenait nos âmes dan» « ses mains. Une sérénité inaltérable dérobait ses douo leurs aux yeux de l'amitié. Pour soutenir l'adversité, « on n'avait besoin que de son exemple ; et témoin de « l'égalité de son âme, on n'osait être malheureux avec a lui. »
1. Éloge funèbre des officiers morts dans la guerre de 1741. S. Lettre de Marmontel à madame d'Espagnac. t. Note de VEpître dédicatoire de Denys le tyran.
Ce n'était point là le spectacle que Sénèque regarde comme digne des regards de la Divinité : l'homme de bien luttant contre le malheur. Vauvenargues n'avait point à lutter : son âme était plus forte que le mal.
« Ce n'était que par un excès de vertu, dit Voltaire, que « Vauvenargues n'était point malheureux, parce que cette « vertu ne lui coûtait point d'effort. » Un sentiment vif et profond des joies que donne la vertu le soutenait et le consolait; et il ne concevait pas qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs.
« On ne peut être dupe de la vertu, écrivait-il ; ceux « qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret plaisir, et « souffrent à. s'en détourner. Quoi qu'on fasse aussi pour « la gloire, jamais ce travail n'est perdu, s'il tend à nous « en rendre digne. » Cette réflexion révèle le secret de toute sa vie.
Un sentiment de lui-même, aussi noble que modeste, a pu dicter cette autre pensée : « On doit se consoler de « n'avoir pas les grands talents, comme on se console de « n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de « l'un et de l'autre par le cœur. »
Avec une élévation d'âme si naturelle et en même temps une raison si supérieure, Vauvenargues devait être bien éloigné de goûter un certain scepticisme d'opinion qui commençait à se répandre de son temps, que les imaginations exaltées prenaient pour de l'indépendance, et qui ne prouvait, dans ceux qui le professaient, que l'ignorance des véritables routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvait « ces maximes qui, nous présentant toutes choses « comme incertaines, nous laissent les maîtres absolus « de nos actions; ces maximes qui anéantissent le mérite «. de la vertu, et, n'admettant parmi les hommes que des « apparences, égalent le bien et le mal; ces maximes, « qui avilissent la gloire comme la plus insensée des « vanités, qui justifient l'intérêt, la bassesse e*. une brui taie indolence, »
« Comment Vauvenargues, s'écrie Voltaire, avait-il pria « un essor si haut dans le siècle des petitesses? » Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant des lumières de son siècle, n'en avait point adopté l'esprit, cet esprit du monde, si vain dans son fond, dit-il lui-môme, par lequel il reprocha à de grands écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant au désir de plaire et à une vaine popularité la rectitude de leur jugement et la conscience même de leurs opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propre expérience combien cette complaisance qu'il blâme est souvent nécessaire au succès des meilleurs ouvrages. V Introduction à la connaissance de l'esprit humain paru! en 1746, et n'eut qu'un succès obscur. Un ouvrage sérieux, quelque mérite qui le recommande, s'il paraît sans nom d'auteur, s'il n'est annoncé par aucun parti, ni favorisé par aucune circonstance particulière, ne peut attirer que faiblement Paitention publique.
Des hommes qui ont vécu dans le monde, vu la cour, occupé des places importantes, obtenu quelque considération, imaginent difficilement qu'en morale et en philosophie pratique ils puissent jamais avoir besoin d'apprendre quelque chose. Cette partie des connaissances humaines devient pour eux un objet de spéculation, un amusement de l'esprit qui ne leur paraît digne d'occuper leur esprit qu'autant qu'elle leur offre quelques idées un peu singulières, qu'ils puissent trouver leur compte à attaquer ou à défendre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature obtienne, en paraissant, un succès à peu près général; mais un ouvrage de morale ou de philosophie ne peut faire d'abord qu'une faible sensation: il faut que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez l'attention pour lui susciter des adversaires et des défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appui du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement, il sera lu, estime et loué par quelques bons esprits; mais ce a'est que par une communication lente et presque
insensible que l'opinion des bons esprits devient celle du public. Tous les hommes éclairas qui ont parlé de Vauvenargues l'ont regardé comme un esprit d'un ordre supérieur, observateur profond et écrivain éloquent, qui avait observé la nature sous de nouvelles faces, et donné à la morale un caractère plus touchant qu'on ne l'avait fait encore. Us furent frappés surtout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit sous toutes sortes de formes dans ses ouvrages, et qui en dicte tous les résultats. La gloire et la vertu, voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme pour élever ses pensées et diriger ses actions, les deux sources de son bonheur, qu'il regarde comme inséparables.
Vauvenargues ne concevait pas que le vice pût jamais être bon à quelque chose; contre l'opinion de quelques écrivains, qui pensent qu'il y a des vices attachés à la nature, et par cette raison inévitables, des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents.
« On a demandé si la plupart des vices ne concourent v pas au bien public, comme les plus pures vertus. Qui c ferait fleurir le commerce, sans la vanité, l'avarice, etc.? « ?ùais si nous n'avions pas de vices, nous n'aurions pas « ces passions à satisfaire, et nous ferions par devoir ce « qu'on fait par ambition, par orgueil, par avarice. Il « est donc ridicule de ne pas sentir que le vice seul
« nous empêche d'être heureux par la vertu et lors-
« que les vices vont au bien, c'est qu'ils sont mêlés de * quelques vertus, de patience, de tempérance, de cou- « rage. »
« Le vice n'obtient point d'hommage réel. Si Cromwell « n'eût été prudent, ferme, laborieux, libéral, autant qu'il m était ambitieux et remuant, ni sa gloire, ni sa fortune « n'auraient couronné ses projets; car ce n'est pas à ses h défauts que les hommes se sont rendus, mais à la supéi riorité de son génie. »
« Il faut de la sincérUé et de la droiture, même pour
« séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur quelque ■ intérêt général étaient fidèles aux particuliers. Leur « habileté consistait à captiver les esprits par des avan- « tages réels.... Aussi, les grands orateurs, s'il m'est « permis de joindre ces deux choses, ne s'efforcent pa3 « d'imposer par un tissu de flatteries et d'impostures, « par une dissimulation continuelle et par un langage v purement ingénieux. S'ils cherchent à faire illusion sur « quelque point principal, ce n'est qu'à force de sincérité « et de vérités de détail; car le mensonge est faible par « lui-même. »
Les arts du style, les mouvements même de l'éloquence ne valent pas ce ton simple d'une raison puissante, vouée à la défense des plus nobles sentiments. Mais la supériorité même de raison soutenue par cette persuasion intime qui ajoute une force invincible à la raison, donne au style de Vauvenargues un charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux qui cherchent à en imposer par un langage purement ingénieux.
« La clarté orne les pensées profondes. »
Cette maxime de Vauvenargues paraît être le résultat de ses sentiments comme de ses observations. Dans la plupart de ses pensées, la force de l'expression tient à celle de la vérité. Le philosophe a frappé si juste au but, que, pour donner à son idée le plus grand effet, il lui suffit de la faire bien comprendre. Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. L'exemple est toujours plus frappant que la réflexion.
« Nous querellons les malheureux pour nous dispenser de les plaindre. »
« La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de « ses motifs. »
« Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi mauvaise! « que nos volontés. »
« Il n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne persuade « aux hommes. »
« La servitude avilit l'homme au point de s'en taire « aimer. »
Dans les écrits où notre philosophe donne à ses réflexions plus de développements, on retrouve encore ce môme caractère de style, naturel dans l'expression, fort seulement par les combinaisons de la pensée, vif de raisonnement, touchant de conviction, animé moins par les images qui, comme le dit Vauvenargues lui-même, embellissent la raison, que par le sentiment qui la persuade; et ce sentiment, trop énergique en lui pour se perdre en déclamation, trop vrai pour se déguiser par l'emphase, se manifeste souvent par des tours hardis, rapides, inusités, que la vraie éloquence ne cherche pas, mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même éloquents que parce qu'ils échappent à une âme profondément pénétrée de son objet.
Quoique l'imagination ne soit pas le caractère dominant du style de Vauvenargues, elle s'y montre de temps en temps, et toujours sous des formes aimables et riantes. Son esprit était sérieux , mais son âme était jeune : c'était comme on aime à vingt ans qu'il aimait la bonté, la gloire, la vertu; et son imagination, sensible aux beautés de la nature, en prêtait à ses objets chéris les plus douces et les plus vives couleurs. L'éclat de la jeunesse se peint à ses yeux dans les jours brillants de l'été ; la grâce des premiers jours du printemps est l'image sous laquelle se présente à lui une vertu naissante.
« Les feux de l'aurore, selon lui, ne sont pas si doux « que les premiers regards de la gloire. »
Il dit ailleurs :
« Les regards affables ornent le visage des rois. »
Cette image rappellu un vers de la Jérusalem du Tasse ; ?'est lorsque le poète peint l'ange Gabriel revêtant une forme humaine pour se montrer à Godefroy :
Tra giovanc e fanciullo età confine Prese, ed orna di raggi il biondo crine.
« Il prit les traits de l'âge qui sépare la jeunesse de l'enfance, et orna du ■ pavons sa blonde chevelure. »
Quelquefois aussi, malgré la pente sérieuse des idées de Vauvenargues, ses tournures prennent, par les rapprochements que fait son esprit, une originalité piquante.
« Le sot est comme le peuple, il se croit riche de peu. »
« Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient « n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un « argument contre les poulets sacrés, se regardait peut- « être comme un philosophe. »
Cette observation trouverait bien des applications dans les temps modernes. Nous avons vu beaucoup de philosophes de cette force. J'ai connu un abbé de La Chapelle, bon géomètre, et qui avait été jusqu'à quarante ans trèsbon chrétien. « Je n'avais jamais réfléchi sur la religion, « disait-il un jour à d'Alembert; mais j'ai lu la Lettre de « Thrasybule et le Testament de Jean Mcslier; cela m'a fait « faire des réflexions, et je me suis fait esprit fort. »
Après avoir fait remarquer les qualités intéressantes qui distinguent le style de Vauvenargues, nous devons convenir que ces qualités sont quelquefois ternies par des termes impropres et plus souvent par des tournures incorrectes. Il n'avait aucun principe de grammaire; il écrivait pour ainsi dire d'instinct, et ne devait son talent qu'à un goût naturel, formé par la lecture réfléchie de noa bons écrivains.
Vauvenargues, après avoir langui plusieurs années dans un état de souffrance san9 remède , qu'il supportait sam se plaindre, voyait sa fin prochaine comme inévitable; il en parlait peu, et s'y préparait sans aucune apparence d'inquiétude et d'effroi. Il mourut en 1747, entouré de quelques amis distingués par leur esprit et leur caractère, qui n'avaient pas cessé de lui donner des preuves du plus tendre dévouement. Il les étonnait autant par le calme inaltérable de son âme que par les ressources inépuisa-
blés de son esprit, et souvent par l'éloquence naturelle de ses discours.
On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur les détails de la vie d'un homme qui a été peu connu, et dont les écrits n'ont pas atteint au degré de réputation qu'ils obtiendront sans doute un jour; mais c'est pour cela même qu'il m'a paru important d'attirer plus particulièrement l'attention du public sur un mérite méconnu et sur des talents mal appréciés. Je croirais n'avoir pas fait un travail inutile, si les pages qu'on vient de lire pouvaient engager quelques esprits raisonnables à rendre plus de justice à un écrivain qui a donné à la morale un angage si noble et un ton si touchant.
Suard.
Toutes les bonnes maximes sont dans le monde, dit Pascal, il ne faut que les appliquer; mais cela est très-difficile. Ces maximes n'étant pas l'ouvrage d'un seul homme, mais $'une infinité d'hommes différents qui envisageaient les choses par divers côtés, peu de gens ont l'esprit assez profond pour concilier tant de vérités, et les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées *. Au lieu de songer à réunir ces divers points de vue, nous nous amusons à discourir des opinions des philosophes, et nous les opposons les uns aux autres, trop faibles pour rapprocher ces maximes éparses et pour en former un système raisonnable. Il ne paraît pas même que personne s'inquiète
1 . Dans la première édition, on lit après cette phrase un passage que l'auteur supprima dans la seconde ; le voici : a Si quelque génie plus solide se a propose un si grand travail, nous nous unissons contre lui. Aristote, disons^
• nous, a jeté toutes les semences des découvertes de Descaites : quoiqu'il
• soit mauifeste que Descartes ait tiré de ces vérités, connues, selon nous,
• à l'antiquité, des conséquences qui renversent toute sa doctrine, nous pui blions hardiment nos calonmies. Cela me rappelle encore ces paroles de
• Pascal : « Ceux qui sont capables d'inventer sont rares; ceux qui n'in-
■ ventent pas sont en plus grand nombre, etpir conséquent les plus forts,
■ et l'on voit que, pour l'ordinaire, ils refusent aux inventeurs la gloire
■ qu'Us méritent, etc.
« Ainsi nous conservons obstinément nos préjugés, nous en admettons même
■ de contradictoires, faute d'ailer jusqu'à l'endroit par lequel ils se contra- « rient. C'est une chose monstrueuse que cette confiance dans laquelle on j s'endort, pour ainsi dire, sur l'autorité des maximes populaires, n'y ayant o point de principes sans contradiction, point de terme même sur les grands
• sujets dans l'idée duquel on convienne. Je n'en citerai qu'un exemple :
• qu'on me définisse la vertu. •
beaucoup des lumières et des connaissances qui nous manquent. Les uns s'endorment sur l'autorité des préjugés, et en admettent même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'endroit par lequel ils se contrarient ; et les autres passent leur vie à douter et à disputer, sans s'embarrasser des sujets de leurs disputes et de leurs doutes.
Je me suis souvent étonné, lorsque j'ai commencé à réfléchir, de voir qu'il n'y eût aucun principe sans contradiction, point de terme, même sur les grands sujets, dans l'idée duquel on convînt. Je disais quelquefois en moi-même : 11 n'y a point de démarche indifférente dans la vie ; si nous la conduisons sans la connaissance de la vérité, quel abîme!
Qui sait ce qu'il doit estimer, ou mépriser, ou haïr, s'il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal ? et quelle idée aura-t-on de soi-même, si on ignore ce qui est estimable V etc.
On ne prouve point les principes, me disait-on. Voyom s'il est vrai, répondais-je ; car cela même est un principe très-fécond, et qui peut nous servir de fondement *.
Cependant j'ignorais la route que je devais suivre pour sortir des incertitudes qui m'environnaient. Je ne savais précisément ni ce que je cherchais, ni ce qui pouvait
1. On trouve encore ici, dans la première édition, un passage que nous rétablissons, et qui fut supprimé dans la seconde : o Nous nous appliquons à « la chimie, à l'astronomie, ou à ce qu'on appelle érudition, comme si nous
• n'avions rien à connaître de plus important. Nous ne manquons pas de pré- « texte pour justifier ces études. Il n'y a point de science qui n'ait quelque « côté utile. Ceux qui passent toute leur vie à l'étude des coquillages, disent t qu'ils contemplent la nature. 0 démence aveugle ! la gloire est-elle un « nom, la vertu une erreur, la foi un fantôme! Nous nions ou nous recevon»
• ces opinions que nous n'avons jamais approfondies, et nous nous occupon* a tranquillement de sciences purement curieuses. Croyons-nous connaître les « choses dont nous ignorons les principes !
« Pénétré de ces réflexions dès mon enfance, et blessé des contradiction» t trop manifestes de nos opinions, je cherchai au travers de tant d'erreur» « les sentiers délaissés du vrai, et je dis : Que veux-je savoir? etc. •
m'éclairer ; et je connaissais peu de gens qui fassent en état de m'instruire. Alors j'écoutai cet instinct qui excitait ma curiosité et mes inquiétudes, et je dis : Que veux-je savoir? que m'importe-t-il de connaître? les choses qui ont avec moi les rapports les plus nécessaires ? sans doute. Et où trouverai-je ces rapports, sinon dans l'étude de moi-même et la connaissance des hommes, qui sont l'unique fin de mes actions, et l'objet de toute ma vie? Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions, mes affaires, tout roule sur eux. Si j'existais seul sur la terre, sa possession entière serait peu pour moi : je n'aurais plus ni soins, ni plaisirs, ni désirs; la fortune1 et la gloire môme ne seraient pour moi que des noms; car il ne faut pas s'y méprendre : nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien2. Mais, continuai-je, éclairé par une nouvelle lumière, qu'est-ce que l'on ne trouve pas dans la connaissance de l'homme? Les devoirs des hommes rassemblés en société, voilà la morale; les intérêts réciproques de ces sociétés, voilà la politique ; leurs obligations envers Dieu , voilà la religion.
Occupé de ces grandes vues, je me proposai d'abord de parcourir toutes les qualités de l'esprit, ensuite toutes les passions, et enfin toutes les vertus et tous les vices qui, n'étant que des qualités humaines, ne peuvent être connus que dans leur principe. Je méditai donc sur ce plan, et je posai les fondements d'un long travail. Les passions inséparables de la jeunesse, des infirmités continuelles, la guerre survenue dans ces circonstances, ont interrompu cette étude. Je me proposais de la reprendre un jour dans le repos, lorsque de nouveaux contre-temps m'ont ôté, en
1. Fortune, pris dans le sens de richesse, peut procurer à Vhomme vivant dans la solitude la plus absolue , quelques jouissances matérielles ; mais quelle peut être la gloire pour un être isolé ! elle n'existe pas hors l'état de «ociété. B.
t( Cela est au moins obscur ; nous jouissons aussi des choses. M.
quelque manière, l'espérance de donner plus de perfection à cet ouvrage.
Je me suis attaché, autant que j'ai pu, dans cette seconde édition , à corriger les fautes de langage qu'on m'a fait remarquer dans la première. J'ai retouché le style en beaucoup d'endroits. On trouvera quelques chapitres plus développés et plus étendus qu'ils n'étaient d'abord : tel est celui du Génie. On pourra remarquer aussi les augmentations que j'ai faites dans les Conseils à un jeune homme, et dans les Réflexions critiques sur les poètes , auxquels j'ai joint Rousseau et Quinault , auteurs célèbres dont je n'avais pas encore parlé. Enfin on verra que j'ai fait des changements encore plus considérables dans les Maximes. J'ai supprimé plus de deux cents pensées, ou trop obscures, ou trop communes, ou inutiles. J'ai changé l'ordre des maximes que j'ai conservées ; j'en ai expliqué quelques-unes, et j'en ai ajouté quelques autres, que j'ai répandues indifféremment parmi les anciennes. Si j'avais pu profiter de toutes les observations que mes amis ont daigné faire sur mes fautes, j'aurais rendu peut-être ce petit ouvrage moins indigne d'eux; mais ma mauvaise santé ne m'a pas permis de leur témoiguer par ce travail le désir que j'ai de leur plaire.