LIVRE PREMIER
De l'esprit en général.
Ceux qui ne peuvent rendre raison des variétés de l'esprit humain, y supposent des contrariétés inexplicables. Ils s'étonnent qu'un homme qui est vif, ne soit pas pénétrant; que celui qui raisonne avec justesse, manque de jugement dans sa conduite; qu'un autre qui parle nettement, ait l'esprit faux, etc. Ce qui fait qu'ils ont tant de peine à concilier ces prétendues bizarreries, c'est qu'ils confondent les qualités du caractère avec celles de l'esprit, et qu'ils rapportent au raisonnement des effets qui appartiennent aux passions. Ils ne remarquent pas qu'un esprit juste, crui fait une faute, ne la fait quelquefois que pour satisfaire une passion, et non par défaut de lumière; et lorsqu'il arrive à un homme vif ds manquer de pénétration, ils ne savent pas que
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pénétration et vivacité sont deux choses assez différentes, quoique ressemblantes, et qu'elles peuvent être séparées. Je ne prétends pas découvrir toutes les sources de nos erreurs sur une matière sans bornes; lorsque nous croyons tenir la vérité par un endroit, elle nous échappe par mille autres. Mais j'espère qu'en parcourant les principales parties de l'esprit, je pourrai observer les différences essentielles, et faire évanouir un très-grand nombre de ces contradictions imaginaires qu'admet l'ignorance. L'objet de ce premier livre est de faire connaître, par des définitions et des réflexions fondées sur l'expérience, toutes ces différentes qualités des hommes qui sont comprises sous le nom d'esprit. Ceux qui recherchent les causes physiques de ces mêmes qualités, en pourraient peut-être parler avec moins d'incertitude, si on réussissait dans cet ouvrage à développer les effets dont ils étudiaient les principes.
Imagination, réflexion, mémoire.
Il y a trois principes remarquables dans l'esprit: l'imagination, la réflexion, *.t la mémoire 1.
J'appelle imagination le don de concevoir les choses d'une manière figurée, et de rendre ses pensées par des images 2. Ainsi l'imagination parle toujours à nos sens; elle est l'inventrice des arts et l'ornement de l'esprit.
i. La mémoire est la première. Pourquoi? V.
S. L'imagination est ici considérée relativement- à la littérature, M.
La réflexion est la puissance de se replier sur ses idées, de les examiner, de les modifier, ou d ï les combiner de diverses manières. Elle est le grand principe du raisonnement, du jugement, etc.
La mémoire conserve le précieux dépôt de l'imagination et de la réflexion. 11 serait superflu d^ s'arrêter à peindre son utilité non contestée. Nous n'employons dans la plupart de nos raisonnements que des réminiscences; c'est sur elles que nous bâtissons; elles sont le fondement et la matière de tous nos discours. L'esprit que la mémoire cesse de nourrir s'éteint dans les efforts laborieux de ses recherches. S'il y a un ancien préjugé contre les gens dîme heureuse mémoire, c'est parce qu'on suppose qu'ils ne peuvent embrasser et mettre en ordre tous leurs souvenirs, parce qu'on présume que leur esprit, ouvert à toute sorte d'impressions, est vide, et ne se charge de tant d'idées empruntées, qu'autant qu'il en a peu de propres; mais l'expérience a contredit ces conjectures par de grands exemples. Et tout ce qu'on peut en conclure avec raison, est qu'il faut avoir de la mémoire dans la proportion de son esprit, sans quoi on se trouve nécessairement dans un de ces deux vices, le défaut ou l'excès.
Fécondité,
Imaginer, réfléchir, se souvenir, voilà les trois principales facultés de notre esprit. C'est là tout 3e don de
penser1, qui précède et fonde les autres. Après vient 'a fécondité, puis la justesse, etc.
Les esprits stériles laissent échapper beaucoup de choses2 et n'en voient pas tous les côtés; mais l'esprit fécond sans justesse, se confond dans son abondance, et la chaleur du sentiment qui l'accompagne est un principe d'illusion très à craindre; de sorte qu'il n'est pas étrange de penser beaucoup et peu juste.
Personne ne pense, je crois, que tous les esprits soient féconds, ou pénétrants, ou éloquents, ou justes, dans les mêmes choses. Les uns abondent en images, les autres en réflexions, les autres en citations, etc., chacun selon son caractère, ses inclinations, ses habitudes, sa force, ou sa faiblesse.
Vivacité.
La vivacité consiste dans la promptitude des opérations de l'esprit. Elle n'est pas toujours unie à la fécondité. Il y a des esprits lents, fertiles; il y en a de vifs, stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la faiblesse de leur mémoire, ou de la confusion de leurs idées, ou enfin de quelque défaut dans leurs or-
i. On ne pense que par mémoire. V. — Ne serait-il pas plus exact de dire : On ne pense qu'au moyen de la mémoire? S.
2. L'esprit stérile est celui en qui l'idée qu'on lui présente ne fait pas naître d'idées accessoires-, au lieu qae l'esprit fécond produit sur le sujet qui l'occupe, toutes les idées qui appartiennent à ce sujet. De même que dans une oreille exercée et sensible, un son produit le sentiment des sons harmoniques, tt qu'elle entend un accord où les autres n'entendent qu'un son. S.
ganes, qui empêche leurs esprits de se répandre avec vitesse. La stérilité des esprits vifs dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu'ils manquent de force pour suivre une idée, ou de ce qu'ils sont sans passions; car les passions fertilisent l'esprit sur les choses qui leur sont propres, et cela pourrait expliquer de certaines bizarreries : un esprit vif dans la conversation, qui s'éteint dans le cabinet; un génie perçant dans l'intrigue, qui s'appesantit dans les sciences, etc,
C'est aussi par cette raison que les personnes enjouées, que les objets frivoles intéressent, paraissent les plus vives dans le monde. Les bagatelles qui soutiennent la conversation étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, leur fournissent une occasion continuelle de paraître. Ceux qui ont des passions plus sérieuses étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.
Pénétration.
La pénétration est une facilité à concevoir1, à remonter au principe des choses, ou à prévenir 2 leurs effets par une suite d'inductions.
C'est une qualité qui est attachée comme les autres à notre organisation, mais que nos habitudes et nos
i. Concevoir veut dire ici se former, d'après ce qu'on voit, des idées d« •e qu'on ne voit pas, et par là pénétrer plus loin que la simple apparence. S.
2 Au lieu de prévenir, il faut, ce me semble, prévoir les effets par induo* lion, après quoi an les prévient. S.
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connaissances perfectionnent : nos connaissances, parce qu'elles forment un amas d'idées qu'il n'y a plus qu'à reveiller; nos habitudes, parce qu'elle;] ouvrent nos organes, et donnent aux esprits un cours facile et prompt.
Un esprit extrêmement vif peut être faux, et laisser échapper beaucoup de choses par vivacité, ou par impuissance de réfléchir, et n'elre pas pénétrant. Mais 'esprit pénétrant ne peut être lent; son vrai caractère est la vivacité et la justesse unies à la réflexion.
Lorsqu'on est trop préoccupé de certains principes sur une science, on a plus de peine à recevoir d'autres idées dans la même science et une nouvelle méthode; mais c'est là encore une preuve que la pénétration est dépendante, comme je l'ai dit, de nos habitudes. Ceux qui font une étude puérile des énigmes, en pénètrent plus tôt le sens que les plus subtils philosophes.
De la justesse, de la netteté, du jugement
La netteté est l'ornement de la justesse ' ; mais elle n'en est pas inséparable. Tous ceux qui ont l'esprit net ne l'ont pas juste. Il y a des hommes qui conçoivent très-distinctement, et qui ne raisonnent pas conséquemment. Leur esprit, trop faible ou trop prompt, ne peut suivre la liaison des choses, et laisse échapper leurs rapports. Ceux-ci, ne pouvant assembler beaucoup de vues, attribuent quelquefois à tout un objet
t. La netteté naît de l'ordre des idées. V,
ce qui convient au peu qu'ils en connaissent. La netteté de leurs idées empêche qu'ils ne s'en défient. Euxmêmes se laissent éblouir par l'éclat des images qui les préoccupent; et la lumière de leurs expressions les attache à l'erreur de leurs pensées *.
La justesse vient du sentiment du vrai formé dans l'âme, accompagné du don de rapprocher les conséquences des principes, et de combiner leurs rapports. Un homme médiocre peut avoir de la justesse à son degré, un petit ouvrage de même 2. C'est sans doute un grand avantage, de quelque sens qu'on le considère : toutes choses en divers genres ne tendent à la perfection qu'autant qu'elles ont de justesse3.
Ceux qui veulent tout définir ne confondent pas le jugement et l'esprit juste; ils rapportent à ce dernier* l'exactitude dans le raisonnement, dans la composition, dans toutes les choses de pure spéculation ; la justesse dans la conduite de la vie, ils l'attachent au jugement*.
Je dois ajouter qu'il y a une justesse et uoe netteté