CONSEILS
Sur les conséquences de la conduite
Que je serai fâché, mon cher ami, si vous adoptez des maximes qui puissent vous nuire! Je vois avec regret que vous abandonnez par complaisance tout ce que la nature a mis en vous. Vous avez honte de votre raison, qui devrait faire honte à ceux qui en manquent. Vous vous défiez de la force et de la hauteur de votre âme, et vous ne vous défiez pas des mauvais exemples. Vous êtes-vous donc persuadé qu'avec un esprit trèsardent et un caractère élevé vous puissiez vivre honteusement dans la mollesse comme un homme fou et frivole? Et qui vous assure que vous ne serez pas même méprisé dans cette carrière, étant né pour une autre? Vous vous inquiétez trop des injustices que l'on peut vous faire, et de ce qu'on pense de vous. Qui aurait cultivé la vertu, qui aurait tenté ou sa réputation * ou sa
i . On ne dirait pas tenter sa réputation, pour tenter de se faire une réputation; mais l'accouplement des deux choses excuse celte tournure. Sa n'e«J pas bon ; il faut la. M.
fortune par des voies hardies, s'il avait attendu que les louanges l'y encourageassent? Les hommes ne se rendent d'ordinaire sur le mérite d' autrui qu'à la dernière extrémité. Ceux que nous croyons nos amis sont assez souvent les derniers à nous accorder leur aveu. On a toujours dit que personne n'a créance parmi les siens; pourquoi? parce que les plus grands hommes ont eu leurs progrès comme nous. Ceux qui les ont connus dans les imperfections de leurs commencements, se les représentent toujours dans cette première faiblesse, et ne peuvent souffrir qu'ils sortent de l'égalité imaginaire où ils se croyaient avec eux : mais les étrangers sont plus justes, et enfin le mérite et le courage triomphent de tout.
Sur ce que les femmes appellent un homme aimable.
Êtes-vous bien aise de savoir, mon cher ami, ce que bien des femmes appellent quelquefois un homme aimable? C'est un homme que personne n'aime, qui luimême n'aime que soi et son plaisir, et en fait profession avec impudence, un homme par conséquent inutile aux autres hommes, qui pèse à la petite société qu'il tyrannise, qui est vain, avantageux, méchant même par principe; un esprit léger et frivole, qui n'a point de goût décidé, qui n'estime les choses et ne les recherche jamais pour elles-mêmes, mais uniquement selon la considération qu'il y croit attachée, et fait tout par ostentation; un homme souverainement confiant et dé-
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.vdaigneiix, qui méprise les affaires et ceux qui les traitent,, le gouvernement et les ministres, les ouvrages et les auteurs; qui se persuade que toutes ces choses ne méritent pas qu'il s'y applique, et n'estime rien de solide que d'avoir des bonnes fortunes, ou le don de dire des riens; qui prétend néanmoins à tout, et parle de tout sans pudeur; en un mot un fat sans vertus, sans talents, sans goût de la gloire, qui ne prend jamais dans les choses que ce qu'elles ont de plaisant, et met son principal mérite à tourner continuellement en ridicule tout ce qu'il connaît sur la terre de sérieux et de respectable.
Gardez-vous donc bien de prendre pour le monde ce petit cercle de gens insolents, qui ne comptent euxmêmes pour rien le reste des hommes, et n'en sont pas moins méprisés. Des hommes si présomptueux passeront aussi vite que leurs modes, et n'ont pas plus de part au gouvernement du monde que les comédiens et les danseurs de corde : si le hasard leur donne sur quelque théâtre du crédit, c'est la honte de cette nation et la marque de la décadence des esprits. Il faut renoncer à la faveur lorsqu'elle sera leur partage ; vous y perdrez moins qu'on ne pense : ils auront les emplois, vous aurez les talents; ils auront les honneurs, vous, la vertu. Voudriez-vous obtenir leurs places au prix de leurs dérèglements, et par leurs frivoles intrigues? Vous le tenteriez en vain : il est aussi difficile de contre faire la fatuité que la véritable vertu.
Ne pas se laisser décourager par le sentiment de ses faiblesses.
Que le sentiment de vos faiblesses, mon aimable ami, ne vous tienne pas abattu. Lisez ce qui nous reste des plus grands hommes : les erreurs de leur premier âge, effacées par la gloire de leur nom, n'ont pas toujours été jusqu'à leurs historiens; mais eux-mêmes les ont avouées en quelque sorte. Ce sont eux qui nous ont appris que tout est vanité sous le soleil; ils avaient donc éprouvé, comme tous les autres, de s'enorgueillir, de s'abattre, de se préoccuper de petites choses; ils s'étaient trompés mille fois dans leurs raisonnements et leurs conjectures; ils avaient eu la profonde humiliation d'avoir tort avec leurs inférieurs; les défauts qu'ils cachaient avec le plus de soin leur étaient souvent échappés : ainsi ils avaient été accablés en môme temps par leur conscience et par la conviction publique ; en un mot, c'étaient de grands hommes, mais c'étaient des hommes, et ils supportaient leurs défauts. On peut se consoler d'éprouver leurs faiblesses, lorsque l'on se sent le courage de cultiver leurs vertus.
Sur le bien de la familiarité.
Aimez la familiarité, mon cher ami; elle rend l'esprit souple, délié, modeste, maniable, déconcerlc la vanité,
et donne, sous un air de liberté et de franchise, une prudence qui n'est pas fondée sur les illusions de l'esprit, mais sur les principes indubitables de l'expérience. Ceux qui ne sortent pas d'eux-mêmes sont tout d'une pièce; il craignent les hommes, qu'ils ne connaissent pas; ils les évitent, ils se cachent au monde et à eux-mêmes, et leur cœur est toujours serré. Donnez plus d'essor à votre âme, et n'appréhendez rien des suites; les hommes sont faits de manière qu'ils n'aperçoivent pas une partie des choses qu'on leur découvre1, et qu'ils oublient aisément l'autre. Vous verrez d'ailleurs que le cercle où l'on a passé sa jeunesse se dissipe insensiblement : ceux qui le composaient s'éloignent, et la société se renouvelle. Ainsi l'on entre dans un autre cercle tout instruit : alors si la fortune vous met dans des places où il soit dangereux de vous communiquer, vous aurez assez d'expérience pour agir par vous-même et vous passer d'appui. Vous saurez vous servir des hommes et vous en défendre; vous les connaîtrez; enfin vous aurez la sagesse dont les gens timides ont voulu se revêtir avant le temps, et qui est avortée dans leur sein.
Sur le moyen de vivre en paix avec les homme».
Voulez-vous avoir la paix avec les hommes? ne leur contestez pas les qualités dont ils se piquent : ce sont
i . Cette tournure paraît amphibologique et pourrait signifier qu't7s n'aperçoivent pas même une partie des choses; au lieu qu'elle signifie simplement qu't'J y a une partie des choses qu'Us n'aperçoivent pas, etc. S.
celles qu'ils mettent ordinairement à plus haut prix; c'est un point capital pour eux. Souffrez donc qu'ils se fassent un mérite d'être plus délicats que vous, de se connaître en bonne chère, d'avoir des insomnies ou des vapeurs : laissez-leur croire aussi qu'ils sont aimables, amusants, plaisants, singuliers; et s'ils avaient des prétentions plus hautes, passez-leur encore1. La plus grande de toutes les imprudences est de se piquer de quelque chose; le malheur de la plupart des hommes ne vient que de là : je veux dire de s'être engagés publiquement à soutenir un certain caractère, ou à faire fortune, ou à paraître riches, ou à faire métier d'esprit. Voyez ceux qui se piquent d'être riches : le dérangement de leurs affaires les fait croire souvent plus pauvres qu'ils ne sont; et enfin ils le deviennent effectivement, et passent leur vie dans une tension d'esprit continuelle, qui découvre la médiocrité de leur fortune et l'excès de leur vanité. Cet exemple se peut appliquer à tous ceux qui ont des prétentions. S'ils dérogent, s'ils se démentent, le monde jouit avec ironie de leur chagrin; et, confondus dans les choses auxquelles ils se sont attachés, ils demeurent sans ressource en proie à la raillerie la plus amère. Qu'un autre homme échoue dans les mêmes choses; on peut croire que c'est par paresse, ou pour les avoir négligées. Enfin, on n'a pas son aveu sur le mérite des avantages qui lui manquent; mais s'il réussit, quels éloges 1 Comme il n'a pas mis ce succès au prix de celui qui s'en pique, on croit lui accorder
1. Il faut passez-let-leur encore, ou au moins passez-le-leur encore. M.
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moins et l'obliger cependant davantage; car ne paraissant pas prétendre à la gloire qui vient à lui, on espère qu'il la recevra en pur don, et l'autre nous la demandait comme une dette.
Sur une maxime du cardinal de Retz.
C'est une maxime du cardinal de Retz, qu'il faut tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage; et cette maxime est très-bonne.
Dans les situations désespérées, on peut prendre des partis violents; mais il faut qu'elles soient désespérées. Les grands hommes s'y abandonnent quelquefois par une secrète confiance des ressources ' qu'ils ont pour subsister dans les extrémités, ou pour en sortir à leur gloire. Ces exemples sont sans conséquence pour les autres hommes.
C'est une faute commune, lorsqu'on fait un plan, de songer aux choses sans songer à soi. On prévoit les difficultés attachées aux affaires; celles qui naîtront de notre fonds, rarement.
Si pourtant on est obligé à prendre des résolutions extrêmes, il faut les embrasser avec courage, et sans prendre conseil des gens médiocres; car ceux-ci ne comprennent pas qu'on puisse assez souffrir dans la médiocrité qui est leur état naturel, pour vouloir en sortir par de si grands hasards, ni qu'on puisse durer
i. Il faut confiance aux ressources
dans ces extrémités qui sont hors de la sphère de leurs sentiments. Cachez-vous des esprits timides. Quand vous leur auriez arraché leur approbation par surprise, ou par la force de vos raisons, rendus à eux-mêmes, le tempérament les ramènerait bientôt à leurs principes, H vous les rendrait plus contraires.
Croyez qu'il y a toujours, dans le cours de la vie, beaucoup de choses qu'il faut hasarder, et beaucoup d'autres qu'il faut mépriser : et consultez en cela votre raison et vos forces.
Ne comptez sur aucun ami dans le malheur1. Mettez toute votre confiance dans votre courage et dans les ressources de votre esprit. Faites-vous, s'il se peut, une destinée qui ne dépende pas de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si vous forcez le monde à vous estimer, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d'amis fidèles, ni de protecteurs, ni d'admirateurs.
Soyez donc d'abord par vous-même, si vous voulez vous acquérir les étrangers. Ce n'est point à une âme courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul caprice d' autrui. C'est à son travail à lui faire une destinée digne d'elle.
1. Vairvenargues ne veut point dire ici qu'i7 n'est point d'arr's qu'on puisse espérer de conserver dans le malheur, mais simplement que ce n'est point sur ses amis qu'il faut se reposer dans le malheur, et qu'on doit tirer ses ressources de soi-même. S,
Sur l'empressement des hommes à se rechercher et leur facilité à. se dégoûter.
Il faut que je vous avertisse d'une chose, mon trèscher ami : les hommes se recherchent quelquefois avec empressement, mais ils se dégoûtent aisément les uns le* autres; cependant la paresse les retient longtemps ensemble après que leur goût est usé. Le plaisir, l'amitié, l'estime, liens fragiles, ne les attachent plus; l'habitude les asservit. Fuyez ces commerces stériles, d'où l'instruction et la confiance sont bannies : le cœur s'y dessèche et s'y gâte; l'imagination y périt, etc.
Conservez toujours néanmoins avec tout le monde la douceur de vos sentiments. Faites-vous une étude de la patience, et sachez céder par raison, comme on cède aux enfants qui n'en sont pas capables1, et ne peuvent vous offenser. Abandonnez surtout aux hommes vains cet empire extérieur et ridicule qu'ils affectent : il n'y a de supériorité réelle que celle de la vertu et du génie.
Voyez des mêmes yeux, s'il est possible, l'injustice de vos amis; soit qu'ils se familiarisent par une longue habitude avec vos avantages, soit que par une secrète jalousie ils cessent de les reconnaître, ils ne peuvent vous les faire perdre. Soyez donc froid là-dessus : un favori admis à la familiarité de son maître, un domestique, aiment mieux dans la suite se faire chasser que