‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 82 sur 205 · MOLIÈRE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE

Molière me paraît un peu répréhensible d'avoir pris des sujets trop bas 1. La Bruyère, animé à peu près du même* génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière, les travers des hommes 2; mais

1. Il semble que les Femmes Savantes, le Tartufe, le Misanthrope, ne •ont pas assurément des sujets bas ; la comédie n'en peut guère traiter de plus relevés. Pourquoi V Avare encore serait-il un sujet trop bas pour la comédie? Passe pour les Fourberies de Scapin, le Médecin malgré lui, Sgcman'lle, et si l'on veut même Georges Dandin. Mais c'est d'après les chefs- d'eru vie d'un grand homme qu'on doit juger de son génie et en déterminer le caractère. On sait d'ailleurs que Molière, forcé d'abord de se conformer au goût de sou sié.'Je pour en obtenir le droit de le ramener au sien, forcé souvent de faire servir son travail an soutien de la troupe dont il était le directeur, ne fut pas toujours le maître de choisir les sujets de ses comédies ri d'en soigner l'exécution. S.

2. On ne peut pas dire que La Bruyère fut animé du même génie quj

je crois que l'on peut trouver plus d'éloquence et d'élévation dans ses peintures.

On peut mettre encore ce poëte en parallèle avec Racine. L'un et l'autre ont parfaitement connu le cœur de l'homme; l'un et l'autre se sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes âmes; Molière, dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun1. L'un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets; l'autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel' avantage que ses dialogues jamais ne languissent : une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poètes, je crois qu'il ne serait pas juste d'en faire comparaison. Sans parler de la supériorité du genre sublime 2 donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose dire, moins corrects et moins purs que lui.

On peut se convaincre de ce que je dis en lisant le poëme du Val-de-Grdce, où Molière n'est que poëte :

Molière. Vauvenargues disait autrement dans la première édition, toujours ca donnant à La Bruyère une sorte de supériorité : aussi est-il plus facile di caractériser les hommes que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes. On ne voit pas trop pourquoi il a retranché cette phrase, qui était au moins une espèce de correctif. S.

1. Alceste n'est certainement pas un homme du commun; il y a peu de caractères plus nobles. S.

2. Cette préférence presque exclusive que donne Vauvenargues au genre sublime, et qui tenait à son caractère, explique son injustice euvers Molière; injustice qui, sans cela, serait difficile à concevoir dans uu homme d'un esprit aussi juste et d'un goût généralement aussi sûr que le sien. S.

on n'est, pas toujours satisfait. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l'illustre archevêque de Cambrai; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit quavec une multitude de metaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers 19 etc.

I. Le jugement de Fénelon sur Molière nous* semble trop intéressant pour que nous puissions nous dispenser de le citer en entier :

u 11 faut avouer que Molière est un grand poète comique. Je ne crains pao de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères; il h embrassé une plus grande variété de sujets; il a peint par des traits forts tout ce que nous voyons de déréglé et de ridicule. Térence se borne à représenter des vieillards avares et ombrageux, des jeunes hommes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et impudentes, des parasites bas et flatteurs, des esclavrs imposteurs et scélérats. Ces caractères méritoient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que six pièces de ce grand auteur. Mais enfin Molière a ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois, je le trouve grand; mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts?

« En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers, etc. Par exemple, l'Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versification française l'a gêné ; il est vrai même qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des» ▼ers irréguliers. Mais, en général, il me paroît, jusque dans la prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.

« D'ailleurs il a outré souvent les caractères : il a voulu, par cette liberté , plaire au parterre, frapper les spectateurs les moins délicats, et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus foit degré et par les traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès eî la difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandouner le vraisemblable. Ainsi, malgré l'exemple de Plaute, où nous lisons cedo tertiam, je soutiens contre Molière qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais jusqu'à vouloir regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé.

• Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d'esprit lui pardoo-

Cependant l'opinion commune est qu'aucun des auteurs de notre théâtre n'a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien; et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres *.

C'est une leçon importante pour tous ceux qui veulent écrire.

Page 1