‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld (volume 2)Chapitre 83 sur 205 · CORNEILLE ET RACINE · texte numérisé non relu

CORNEILLE ET RACINE

Je dois à la lecture des ouvrages de M. de \o\>^i-e le peu de connaissance que je puis avoir de la poésie. Je

nent, et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec honneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable; mais sans entier dans cette longue discussion, je soutiens que Platon et les autres législateurs de l'antiquité païenne n'auroient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mœurs

a Enfin, je ne puis m'empêcher de croire, avec M. Despréaux, que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas quand il imite le badinage de la comédie italienne * : »

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

Boileau, Art poétique, chant III.

1 . Si Molière n'était que le plus naturel des auteurs dramatiques, il ne 6erait pas assurément un des premiers, car le naturel n'est un mérite que là où la nature est bonne à imiter. Mais Molière est celui qui a le mieux choisi, is plus appiofondi, comme il est celui qui a le mieux peint, c'est-à-dire celui ]ui a le mieux su donner à ses personnages non pas seulement les actions, les discours appartenant à tel caractère, mais pour ainsi dire le maintien, la phy» sionomie, les traits :

Ce n'est pas un portrait, une image semblable, C'est un amant, un fils, un père véritable.

Est-ce là ce que v uvenargues a entendu par le plus naturel ? En ce cau^ 'expression serait loin de rendre toute la pensée. B.

• Œuvres choisies de Fénclon, t. II, p. 244, Lettres sur Véloquence, § Vil; in-J Varis, 1S21.B.

lui proposai mes idées lorsque j'eus envie de parler.de Corneille et de Racine; et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d'admiration *, pour répondre à une critique que j'en avais faite". Engagé par là à relire ses meilleures tragédies, j'y trouvai sans peine les rares beautés que m'avait indiquées M. de Voltaire. Je ne m'y étais pas arrêté en lisant autrefois Corneille, refroidi ou prévenu par ses défauts, et né, selon toute apparence, moins sensible au caractère de ses perfections. Cette nouvelle

1 . C'est une chose digne d'être remarquée, que ce fut Voltaire qui força en quelque sorte Vauvenargues à admirer Corneille, dont celui-ci avoue luimême qu'il n'avait pas senti d'abord les beautés. On est même étonné, eu lisant ses lettres à Voltaire, de son aveuglement à cet égard, et de la singuarité de ses opiuions. Elles cédèrent à l'autorité de Voltaire; mais iln en revint jamais bien entièrement. On le voit, dans ce parallèle, moins occupé à caractériser Corneille et Racine , qu'à se justifier son extrême prédilection pour ce dernier, dont le genre de beautés était plus conforme à son caractère. Corneille, à qui il a été donné, comme dit Vauvenargues, de peindre les vertus austères, dures, inflexibles, devait produire bien moins d'ellet quj Racine sur l'âme d'un homme tel que Vauvenargues, qui, naturellement doux et facile, mêlant toujours l'indulgence aux sentiments les plus élevés, tempérait encore par l'habitude d'une certaine élégance de mœurs ce que la moi aie a de plus austère. D'ailleurs, à cette préférence pour Racine se joignait encore, pour Vauvenargues, le sentiment de l'injustice qu'on faisait à ce grand puete. que généralement on plaçait encore au-dessous de Corneille. Vauvenargues et Voltaire sont les premiers qui lui aient assigné son véritable rang, et ses admi. ateurs les plus vifs et les plus sincères sont de 1 école de Voltaire, qui iinsi défendait Corneille contre Vauvenargues, et Racine contre les partisans exclusifs de Corneille. C'est surtout à combattre ces derniers que s'attache Vauvenargues dans sou parallèle de Corneille et de Racine, ce qui fait qu il a dû nécessairement relever davantage les beautés alors moins senties du dernier de ces poètes, et les défauts moins avoués de l'autre. Si l'on trouve, dit-il a la fin de cet article, eu parlant des jugements qu'il a portés sur la plupart de nos grands écrivains, si l'on trouve que je relève davantage les défauts des uns que ceux des autres, je déclare que c'est à cause que les uns me sont plus sensibles que les autres, ou pour éviter de répéter des choses qui sont trop connues. S.

lumière me fît craindre de m'être trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille : mais ayant relu l'un et l'autre avec quelque attention, je n'ai pas changé de pensée à cet égard; et voici ce qu'il me semble de ces hommes illustres.

Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afin de se faire connaître; les autres se font connaître parce qu'ils parlent. Surtout Corneille paraît ignorer que les grands hommes se caractérisent souvent davantage par les choses qu'ils ne disent pas que par celles qu'ils disent.

Lorsque Racine veut peindre Acomat, Osmin l'assure de l'amour des janissaires; ce vizir répond:

Quoi! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivroient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnoîtroient la voix de leur vizir? Bajazet, acte I, scène i.

On voit dans les premiers vers un général disgracié que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement; dans les deux derniers, un rebelle qui médite quelque dessein : voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l'intention. On en trouverait dans Racine beaucoup d'exemples plus sensibles que celui-ci. On peut voir, dans la même tragédie, que lorsque Roxane, blessée des froideurs de Bajazet, en marque son étpn-

nement à Atalide, et que celle-ci proteste que ce prince l'aime, Roxane répond brièvement :

11 y va de sa vie au moins que je le croie.

Bajazet, acte III, scène vi.

Ainsi cette sultane ne s'amuse point à dire : « Je suis « d'un caractère fier et violent. J'aime avec jalousie et « avec fureur. Je ferai mourir Bajazet s'il me trahit. » Le poète tait ces détails qu'on pénètre assez d'un coup d'œil, et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière dépeindre de Racine : il est rare qu'il s'en écarte; et j'en rapporterais de grands exemples, si ses ouvrages étaient moins connus.

Il est vrai qu'il la quitte un peu, par exemple, lorsqu'il met dans la bouche du même Acomat .

Et s'il faut que je meure, Mourons : moi, cher Osmin, comme un vizir; et toi, Comme le favori d'un homme tel que moi.

Bajazet, acte IV, scène vu.

Ces paroles ne sont peut-être pas d'un grand homme; mais je les cite, parce qu'elles semblent imitées du style de Corneille; c'est là ce que j'appelle, en quelque sorte, parler pour se faire connaître, et dire de grandes choses sans les inspirer.

Mais écoutons Corneille même, et voyons de quelle manière il caractérise ses personnages. C'est le comte qui parle dans le Cid:

Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir; Un prince dans un livre appr°nd mal son devoir.

^u VA UVE NARGUE S.

Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui; Et Ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et F Aragon Iremblent quand ce fer brille ; Mon nom sert de rempart à toute la Castille : Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloir Met laurier sur laurier, victoire sur victoire. Le prince à mes côtés feroit, dans les combats, L'essai de son courage à l'ombre de mon bras ; Il apprendroit à vaincre en me regardant faire, Et.....

Le CM, acte I, scène vi.

Il n'y a personne peut-être aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles, et je crois qu'elles ont été citées longtemps avant moi. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l'environnaient. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore, et qui, n'étant pas aussi affectés, sont plus propres, par cet endroit même, à faire illusion. C'est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :

César; car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur» De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus.

Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine : Et "quoique ta captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne ; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilia^ Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

Pompée, acte III, scène iv.

Et dans cet autre endroit, où la même Cornélie parle de. César, qui punit les meurtriers de Pompée :

Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux, Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous, Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre, Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre, Et croire que nous seuls armons ce combattant, Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant. Pompée, acte V, scène i.

// me paraît, dit encore Fénelon1, quon a donné souvent aux Romains un discours trop fastueux.... Je ne trouve point de proportion entre V emphase avec la» quelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint dans (ont le détail de ses mœurs. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautaim dans leurs sentiments, mais simples, naturels et modestei dans leurs paroles, etc.

1 . OEuvres choisies de Fénelon, Lettres sur l'éloquence, tome II, § n9 pages 338 et suivantes. Paris, 1821. B.

Cette affectation de grandeur que nous leur prêtons m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre et Fécueil ordinaire des poètes. Je n'ignore pas que la hauteur est en possession d'en imposer à l'esprit humain ; mais rien ne récèle plus parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite, qu'un discours fas tueux et emphatique.

Il est aisé d'ailleurs aux moindres poètes de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières. Ce qui est difficile, c'est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'était le talent admirable de Racine, et celui qu'on a le moins remarqué dans ce grand homme. Tl y a toujours si peu d'affectation dans ses discours, qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qu'on y rencontre. Ainsi lorsque Agrippine, arrêtée par l'ordre de Néron, et obligée de se justifier, commence par ces mots si simples :

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. Britannicus, acte IV, scène n.

je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle commande en quelque manière à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir, elle qui était réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais k son maître. Si elle eût dit, comme Cornélie :

Néron; car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'ahalte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur.

alors je ne doute pas que bien des gens n'eussent applaudi à ces paroles, et les eussent trouvées fort élevées.

Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l'éloquence; et ceux qui se sont aperçus qu'il était peu naturel à beaucoup d'égards, ont dit, pour le justifier, qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devaient être. Il est donc vrai du moins qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient : c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature. Les peintres n'ont pas eu la même présomption. Lorsqu'ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l'enfance; ils ont rendu cet hommage à la nature, leur riche modèle. C'était néanmoins un beau champ pour leur imagination; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.

Mais l'erreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n'est qu'un sentiment fin et fidèle de la belle nature, et n'appartient qu'à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille, né dans un siècle plein d'affectation, ne pouvait avoir le goût juste : aussi l'a-t-il fait paraître non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, qu'il a*)ris chez les Espagnols

et les Latins, auteurs pleins d'enflure, dent il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus, noble et plus touchante des poètes grecs.

De là ses antithèses affectées, ses négligences basses, ses licences continuelles, son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d'un sermon.

De là encore ces disputes opiniâtres qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes, et où l'on croit assister à une thèse publique de philosophie, qui noue les choses pour les dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec les tournures et les subtilités de l'école, et s'amusent à faire des jeux frivoles de raisonnements et de mots, comme des écoliers ou des légistes. C'est ainsi que Ginna dit:

Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé : S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.

Cinna, acte II, scène n.

Car il n'y a personne qui ne prévienne la réponse de Maxime ;

Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. "Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé ; S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.

Cinna, acte II, scène n.

Cependant je suis moins choqué de ces subtilités que des grossièretés de quelques scènes. Par exemple, lorsque Horace quitte Gurjaee, c'est-à-dire dans un dia- ?!

logue d'ailleurs admirable, Gunace parle ainsi d'abord;

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue. Mais cette âpre vertu ne m'était point connue : Comme notre malheur, elle est au plus haut point. Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

Horace, acte II, scène ih.

Horace, le héros de cette tragédie, lui répond :

Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux. Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous. Horace, acte II, scène m.

Ici Corneille veut peindre apparemment une valeur féroce; mais la férocité s'exprime-t-elle ainsi contre un ami et un rival modeste? La fierté est une passion fort théâtrale; mais elle dégénère en vanité et en petitesse sitôt qu'elle se montre sans qu'on la provoque.

Me permettra-t-on de le dire? Il me semble que l'idée des caractères de Corneille est presque toujours assez grande; mais l'exécution en est quelquefois bien faible, et le coloris faux ou peu agréable. Quelques-uns des caractères de Racine peuvent bien manquer de grandeur dans le dessein; mais les expressions sont toujours de main de maître, et puisées dans la vérité et la nature. J'ai cru remarquer encore qu'on ne trouvait guère dans les personnages de Corneille de ces traits simples qui annoncent une grande étendue d'esprit, Ces traits se rencontrent en foule dans Roxane, dans Agrippine, Joad, Acomat, Athalie.

Je ne puis cacher ma pensée : il était donné à Corneille de peindre des vertus austères, dures et inflexibles; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs, et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d'imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d'avantage que lorsqu'il parle avec une simplicité majestueuse et tendre au petit Joas, et qu'il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant : de même Athalie. Corneille, au contraire, se guindé souvent pour élever ses personnages; et on est étonné que le même pinceau ait caractérisé quelquefois l'héroïsme avec des traits si naturels et si énergiques.

Que dirai-je encore de la pesanteur qu'il donne quelquefois aux plus grands hommes? Auguste, en parlant à Cinna, fait d'abord un exorde de rhéteur. Remarquez que le prends l'exemple de tous ses défauts dans les scènes les plus admirées.

Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose, Observe exactement la loi que je t'impose ; Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours ; D'aucun mot, d'aucun cri n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence A ton émotion fait trop de violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

Cinna, acte V, scène i.

De combien la simplicité d'Agrippine, dans Britan* meus, est-elle plus noble et plus naturelle t

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. Britannicus, acte IV, scène h.

Cependant, lorsqu'on fait le parallèle de ces deux poètes, il semble qu'on ne convienne de l'art de Racine que pour donner à Corneille l'avantage du génie. Qu'on emploie cette distinction pour marquer le caractère d'un faiseur de phrases, je la trouverai raisonnable : mais lorsqu'on parle de l'art de Racine, l'art qui met toutes les choses à leur place, qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie; qui chasse les obscurités, les superfluites, les faux brillants; qui peint la nature avec feu, avec sublimité et avec grâce, que peut-on penser d'un tel art, si ce n'est qu'il est le génie des hommes extraordinaires, et l'original même de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle et avec si peu de succès? Qu'est-ce, dans la Mort de César1, que l'art des harangues d'Antoine, si ce n'est le génie d'un esprit supérieur et celui de la vraie éloquence?

C'est le défaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus beaux ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très-bien imaginées et très-bien conduites. Je crois même qu'il a connu mieux que personne l'art des situations et des con-

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