CLXXXIII
Il ne paraît pas que la nature ait fait les hommes pour l'indépendance.
Pour se soustraire à la force, on a été obligé de se soumettre à la justice. La justice ou la force, il a fallu opter entre ces deux maîtres : tant nous étions peu faits pour être libres.
La dépendance est née de la société.
Faut-il s'étonner que les hommes aient cru que les animaux étaient faits pour eux, s'ils pensent même ainsi de leurs semblables, et que la fortune accoutume les puissants à ne compter qu'eux sur la terre?
GLXXXVII
Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible, et la même règle est suivie par les animaux et les êtres inanimés : de sorte que tout s'exécute dans l'univers par la violence; et cet ordre, que nous blâmons avec quelque apparence de justice, est la loi la plus générale, la plus immuable et la plus importante de la nature.
GLXXXVIII
Les faibles veulent dépendre, afin d'être protégés. Ceux qui craignent les hommes aiment les lois.
Qui sait tout souffrir peut tout oser.
GXC
Il est des injures qu'il faut dissimuler pour ne pas compromettre son honneur.
GXCI
Il est bon d'être ferme par tempérament et flexible par réflexion.
Les faibles veulent quelquefois qu'on les croie méchants; mais les méchants veulent passer pour bons.
GXGIII
Si l'ordre domine dans le genre humain, c'est une preuve que la raison et la vertu y sont les plus forts.
CXGIV
La loi des esprits n'est pas différente de celle des corps, qui ne peuvent se maintenir que par une continuelle nourriture.
GXGV
Lorsque les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons
avoir épuisé les plaisirs; et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de l'homme.
Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-mêmes.
GXCVII
Notre dégoût n'est point un défaut et une insuffisance des objets extérieurs, comme nous aimons à le croire, mais un épuisement de nos propres organes et un témoignage de notre faiblesse.
CXGVIII
Le feu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. Cependant, cette loi de la nature si féconde, nous trouvons que c'est un vice dans l'homme; et parce qu'il est obligé d'y obéir, ne pouvant subsister dans le repos, nous concluons qu'il est hors de sa place.
L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail; mais il ne peut jouir que par l'action et n'aime qu'elle.
ce
Le fruit du travail est le plus doux des plaisirs.
Où tout est dépendant, il y a un maître^ : l'air appartient à l'homme et l'homme à l'air; et rien n'est à soi, ni à part.
0 soleil ! ô deux ! Qu'êtes-vous? Nous avons surpris le secret et l'ordre de vos mouvements. Dans la main de l'Être des êtres, instruments aveugles et ressorts peut-être insensibles, le monde sur qui vous régnez mériterait-il nos hommages? Les révolutions des empires, la diverse face des temps, les nations qui ont dominé et les hommes qui ont fait la destinée de ces nations mêmes, les principales opinions et les coutumes qui ont partagé la créance des peuples dans la rehgion, les arts, la morale et les sciences, tout cela, que peut-il paraître? Un atome presque invisible, qu'on appelle l'homme, qui rampe sur la face de la terre et qui ne dure qu'un jour, embrasse en quelque sorte d'un coup d'œil le spectacle de l'univers dans tous les âges.
Quand on a beaucoup de lumières \ on admire peu ; lorsque l'on en manque, de même. L'admiration
1. Où tout est dépendant, etc. Cette maxime parait obscure. H semble que Vauvenargues a voulu prouver l'existence de Dieu par la dépendance mutuelle des difEérentes parties de l'univers, dont aucune ne peut s'isoler des autres ni subsister par elle-même. On n'entend pas ce que veut dire l'air appartient à l'homme, et l'homme à l'air. L'homme ne peut se passer d'air; mais l'air existerait fort bien sans l'homme : Appartient veut-il dire participe de la nature, etc.? Alors l'idée d'appartenir n'a plus de liaison sensible avec l'idée de dépendance exprimée dans la première phrase. H y a, je crois, abus de mots. S.
2. Quand on a beauœup de lumières, etc. La liaison n'est pas assez marquée entre la premiëi-e partie de cette maxime et la seconde; ce qui fait qu'au premier
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marque le degré de nos connaissances et prouve moins, souvent, la perfection des choses que l'imperfection de notre esprit.
CGIV
Ce n'est point un grand avantage d'avoir l'esprit vif si on ne l'a juste. La perfection d'une pendule n'est pas d'aller vite mais d'être réglée.
Parler imprudemment et parler hardiment est presque toujours la même chose; mais on peut parler sans prudence et parler juste; et il ne faut pas croire qu'un homme a l'esprit faux, parce que la hardiesse de son caractère ou la vivacité de ses passions lui auront arraché, malgré lui-même, quelque vérité périlleuse.
Il y a plus de sérieux que de folie dans l'esprit des hommes. Peu sont nés plaisants; la plupart le deviennent par imitation, froids copistes de la vivacité et de la gaieté.
Ceux qui se moquent des penchants sérieux aiment sérieusement les bagatelles.
GGVIII
Différent génie, différent goût. Ce n'est pas toujours par jalousie que réciproquement on se rabaisse.
aspect elles paraissent se controfl ire, quoiqu'elles ne se contredisent pas on effet; parce que la première partie offre une maiLme absolue et générale, la seconde nne réflexion applicable seulement à quelques occasions. S.
On juge des productions de l'esprit comme des ouvrages m-écaniques. Lorsque l'on achète une bague, on dit : celle-là est trop grande, l'autre est trop petite, jusqu'à ce qu'on en rencontre une pour son doigt. Mais il n'en reste pas chez le joaillier, car celle qui m'est trop petite va bien à un autre.
Lorsque deux auteurs ont également excellé en divers genres, on n'a pas ordinairement assez d'égards à la subordination de leurs talents, et Despréaux va de pair avec Racine : cela est injuste.
GGXI
J'aime un écrivain qui embrasse tous les temps et tous les pays et rapporte beaucoup d'effets à peu de causes; qui compare les préjugés et les mœurs des différents siècles; qui, par des exemples tirés de la peinture ou de la musique, me fait connaître les beautés de l'éloquence et l'étroite liaison des arts. Je dis d'un homme qui rapproche ainsi les choses humaines, qu'il a un grand génie, si ses conséquences sont justes. Mais s'il concluait mal, je présume qu'il distingue mal les objets, ou qu'il n'aperçoit pas d'un seul coup d'œil tout leur ensemble, et qu'enfin quelque chose manque à l'étendue ou à la profondeur de son esprit.
On discerne aisément la vraie de la fausse étendue d'esprit : car l'une agrandit ses sujets et l'autre, par
l'abus des épisodes et par le faste de l'érudition, les anéantit.
Quelques exemples rapportés en peu de mots et à leur place donnent plus d'éclat, plus de poids et plus d'autorité aux réflexions; mais trop d'exemples et trop de détails énervent toujours un discours. Les digressions trop longues ou trop fréquentes rompent l'unité du sujet et lassent les lecteurs sensés, qui ne veulent pas qu'on les détourne de l'objet principal, et qui d'ailleurs ne peuvent suivre, sans beaucoup de peine, une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir d'un coup d'œil la véritable preuve de son discours et courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit les épisodes et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple, qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
GGXIV
Le sot qui a beaucoup de mémoire est plein de pensées et de faits; mais il ne sait pas en conclure : tout tient à cela.
Savoir bien rapprocher les choses, voilà l'esprit juste. Le don de rapprocher beaucoup de choses et de grandes choses fait les esprits vastes. Ainsi la justesse paraît être le premier degré et une condition très nécessaire de la vraie étendue d'esprit.
Un homme qui digère mal et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants.
Je n'approuve point la maxime qui veut qu'un honnête homme sache un peu de tout. C'est savoir presque toujours inutilement, et quelquefois pernicieusement, que de savoir superiiciellement et sans principes. Il est vrai que la plupart des hommes ne sont guère capables de connaître profondément ; mais il est vrai aussi que cette science superficielle qu'ils recherchent ne sert qu'à contenter leur vanité. Elle nuit à ceux qui possèdent un vrai génie : car elle les détourne nécessairement de leur objet principal, consume leur application dans les détails et sur des objets étrangers à leurs besoins et à leurs talents naturels, et enfin elle ne sert point, comme ils s'en flattent, à prouver l'étendue de leur esprit. De tout temps on a vu des hommes qui savaient beaucoup avec un esprit très médiocre; et au contraire, des esprits très vastes qui savaient fort peu. Ni l'ignorance n'est défaut d'esprit, ni le savoir n'est preuve de génie.
La vérité échappe au jugement, comme les faits échappent à la mémoire. Les diverses faces des choses s'emparent tour à tour d'un esprit vif et lui font quitter et reprendre successivement les mêmes opinions. Le goût n'est pas moins inconstant : il s'use
sur les choses les plus agréables et varie comme notre humeur.
Il y a peut-être autant de vérités parmi les hommes que d'erreurs, autant de bonnes qualités que de mauvaises, autant de plaisirs que de peines : mais nous aimons à contrôler la nature humaine, pour essayer de nous élever au-dessus de notre espèce, et pour nous enrichir de la considération dont nous tâchons de la dépouiller. Nous sommes si présomptueux que nous croyons pouvoir séparer notre intérêt personnel de celui de l'humanité et médire du genre humain sans nous compromettre. Cette vanité ridicule a rempli les livres des philosophes d'invectives contre la nature. L'homme est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices. Mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus, car la philosophie a ses modes comme les habits, la musique et l'arcMtecture, etc^.
Sitôt qu'une opinion devient commune, il ne faut point d'autre raison pour obliger les hommes à abandonner et à embrasser son contraire, jusqu'à ce que celle-ci vieillisse à son tour, et qu'ils aient besoin de se distinguer par d'autres choses. Ainsi, s'ils atteignent le but dans quelque art ou dans quelque science, on doit s'attendre qu'ils le passeront pour acquérir une nouvelle gloire : et c'est ce qui fait en partie que
1. Var. La philosophie a ses modes comme l'architecture, les habits, la danse, etc. L'homme est maintenant en disgr&ce chez les philosophes, et c'est à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se aire restituer toutes ses vertus.
RÉFLBXIONS ET MAXIMES 351
les plus beaux siècles dégénèrent si promptement, et qu'à peine sortis de la barbarie ils s'y replongent.
Les gi'ands hommes, en apprenant aux faibles à réfléchir, les ont mis sur la route de l'erreur.
GCXXII
Où il y a de la grandeur, nous la sentons malgré nous. La gloire des conquérants a toujours été combattue; les peuples en ont toujours souffert et ils l'ont toujours respectée.
GGXXIII
Le contemplateur, mollement couché dans une chambre tapissée, invective contre le soldat qui passe les nuits de l'hiver au bord d'un fleuve et veille en silence sous les armes pour la sûreté de sa patrie.
Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour l'État; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver.
Le vice fomente la guerre : la vertu combat. S'il n'y avait aucune vertu nous aurions pour toujours la paix.
La vigueur d'esprit ou l'adresse ont fait les pre-
mières fortunes. L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages.
CGXXVII
Il est faux que l'égalité soit une loi de la nature. La
nature n'a rien fait d'égal. Sa loi souveraine est la subordination et la dépendance.