‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 104 sur 135 · CCXXXVII · texte numérisé non relu

CCXXXVII

Ceux qui n'ont que de l'esprit ont du goût pour les grandes choses et de la passion pour les petites.

GCXXXVIII

La plupart des hommes vieilUssent dans un petit cercle d'idées qu'ils n'ont pas tirées de leur fonds; il y a peut-être moins d'esprits faux que de stériles.

GCXXXIX

Tout ce qui distingue les hommes paraît peu de chose. Qu'est-ce qui fait la beauté ou la laideur, la santé ou l'infirmité, l'esprit ou la stupidité? une légère différence des organes, un peu plus ou un peu moins de bile, etc. Cependant, ce plus ou ce moins est d'une importance infinie pour les hommes; et lorsqu'ils en jugent autrement, ils sont dans l'erreur^.

Deux choses peuvent à peine remplacer, dans la

1. Var. Nous uoii;; Joimonri, sans y penser'-', une idée de notre figure sur l'idée que nous avons de notre esprit, ou sur le sentiment qui nous domine; et c'est pour cela qu'un fat se croit toujours si bien fait.

2. Var. Le plus ou le moins d'esprit est peu de chose; mais ce peu, quelle différence ne met-il pas entre les hommes ! Qu'est-ce qm fait la beauté ou la laideur, la santé ou l'infirmité? N'est-ce pas un peu plus ou im peu moins de bile et quelque différence imperceptible des organes?

* Sans y penser, etc. Celle négligence à ilèjà clé observée. Il faut .sans /iO»-' <^n apercevoir. M.

fiÉFLEXÎONS ET MAXIMES 355

vieillesse, les talents et les agréments : la réputation ou les richesses,

Nous n'aimons pas les zélés qui font profession de mépriser tout ce dont nous nous piquons, pendant qu'ils se piquent eux-mêmes de choses encore plus méprisables^.

Quelque vanité qu'on nous reproche, nous avons besoin quelquefois qu'on nous assure de notre mérite.

GCXLIII

Nous nous consolons rarement des grandes humiliations; nous les oublions.

GGXLIV

Moins on est puissant dans le monde, plus on peut commettre de fautes impunément ou avoir inutilement un vrai mérite.

Lorsque la fortune veut humilier les sages, elle les surprend dans ces petites occasions où l'on est ordinairement sans précaution et sans défense. Le plus habile homme du monde ne peut empêcher que de légères fautes n'entraînent quelquefois d'horribles malheurs; et il perd sa réputation ou sa fortune par une petite imprudence, comme un autre se casse la jambe en se promenant dans sa chambre.

1. Ce que Vauvenargues dit ici des tiUs, an n» 346, ill e dit des divols

Soit vivacité, soit hauteur, soit avarice, il n'y a point d'homme qui ne porte dans son caractère une occasion continuelle de faire des fautes; et si elles sont sans conséquence, c'est à la fortune qu'il le doit,

CGXLVII

Nous sommes consternés de nos rechutes, et de voir que nos malheurs mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts.

GCXLVIII

La nécessité modère plus de peines que la raison.

La nécessité empoisonne les maux qu'elle ne peut guérir.

Les favoris de la fortune ou de la gloire, malheureux à nos yeux, ne nous détournent point de l'ambition.

La patience est l'art d'espérer.

GGLII

Le désespoir comble non seulement notre misère, mais notre faiblesse.

GGLIII

Ni les dons, ni les coups de la fortune n'égalent ceux de la nature, qui la passe en rigueur comme en bonté.

Les biens et les maux extrêmes ne se font pas sentir aux âmes médiocres.

Il y a peut-être plus d'esprits légers dans ce qu'on appelle le monde que dans les conditions moins fortunées.

Les gens du monde ne s'entretiennent pas de si petites choses que le peuple ; mais le peuple ne s'occupe pas de choses si frivoles que les gens du monde.

On trouve dans l'histoire de grands personnages que la volupté ou l'amour ont gouvernés; elle n'en rappelle pas à ma mémoire qui aient été galants. Ce qui fait le mérite essentiel de quelques hommes ne peut même subsister dans quelques autres conmie un faible.

Nous courons quelquefois les honmies qui nous ont imposé par leurs dehors, comme de jeunes gens qui suivent amoureusement un masque, le prenant pour la plus belle femme du monde, et qui le harcèlent jusqu'à ce qu'ils l'obligent de se découvrir et de leur faire voir qu'il est un petit homme avec de la barbe et un visage noir.

Le sot s'assoupit et fait la sieste en bonne compagnie, comme un homme que la curiosité a tiré de son

élément et qui ne peut ni respirer ni vivre dans un air subtil.

CGLX

Le sot est comme le peuple, qui se croit riche de peu.

GCLXI

Lorsqu'on ne veut rien perdre ni cacher de son esprit on en diminue d'ordinaire la réputation.

Des auteurs sublimes n'ont pas négligé de primer encore par les agréments, flattés de remplir l'intervalle de ces deux extrêmes et d'embrasser toute la sphère de l'esprit humain. Le public, au lieu d'applaudir à l'universalité de leurs talents, a cru qu'ils étaient incapables de se soutenir dans l'héroïque; et on n'ose les égaler à ces grands hommes qui, s' étant renfermés dans un seul et beau caractère, paraissent avoir dédaigné de dire tout ce qu'ils ont tu et abandonné aux génies subalternes les talents médiocres.

Ce qui paraît aux uns étendue d'esprit n'est, aux yeux des autres, que mémoire et légèreté.

Il est aisé de critiquer un auteur, mais il est difficile de l'apprécier.

Je n'ôte rien à l'illustre Racine, le plus sage et le plus élégant des poètes, pour n'avoir pas traité beau-

coup de choses qu'il eût embellies, content d'avoir montré dans un seul genre la richesse et la sublimité de son esprit. Mais je me sens forcé de respecter un génie hardi et fécond, élevé, pénétrant, facile, infatigable; aussi ingénieux et aussi aimable dans les ouvrages de pur agrément que vrai et pathétique dans les autres; d'une vaste imagination, qui a embrassé et pénétré rapidement toute l'économie des choses humaines; à qui ni les sciences abstraites, ni les arts, ni la politique, ni les mœurs des peuples, ni leurs opinions, ni leurs histoires, ni leur langue même, n'ont pu échapper ; illustre en sortant de l'enfance, par la grandeur et par la force de sa poésie féconde en pensées, et bientôt après par les charmes et par le caractère original et plein de raison de sa prose; philosophe et peintre sublime, qui a semé avec éclat, dans ses écrits, tout ce qu'il y a de grand dans l'esprit des hommes ; qui a représenté les passions avec des traits de feu et de lumière, et enrichi le théâtre de nouvelles grâces ; savant à imiter le caractère et à saisir l'esprit des bons ouvrages de chaque nation par l'extrême étendue de son génie, mais n'imitant rien, d'ordinaire, qu'il ne l'embellisse; éclatant jusque dans les fautes qu'on a cru remarquer dans ses écrits, et tel que, malgré leurs défauts et malgré les efforts de la critique, il a occupé sans relâche de ses veilles ses amis et ses ennemis et porté chez les étrangers, dès sa jeunesse, la réputation de nos lettres, dont il a reculé toutes les bornes.

Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.

Il ne faut point juger des hommes par ce qu'ils ignorent, mais par ce qu'ils savent, et par la manière dont ils le savent^

CGLXVIII

On ne doit pas non plus demander aux auteurs une perfection qu'ils ne puissent atteindre. C'est faire trop d'honneur à l'esprit humain de croire que des ouvrages irréguliers n'aient pas le droit de lui plaire, surtout si ces ouvrages peignent les passions. Il n'est pas besoin d'un grand art pour faire sortir les meilleurs esprits de leur assiette et pour leur cacher les défauts d'un tableau hardi et touchant. Cette parfaite régularité qui manque aux auteurs ne se trouve point dans nos propres conceptions. Le caractère naturel de l'homme ne comporte pas tant de règle. Nous ne devons pas supposer dans le sentiment une délicatesse que nous n'avons que par réflexion. Il s'en faut de beaucoup que notre goût soit toujours aussi difficile à contenter que notre esprit^,

Il nous est plus facile de nous teindre d'une infinité de connaissances que d'en bien posséder un petit nombre.

Jusqu'à ce qu'on rencontre le secret de rendre les

1. Far. H ne faut pas juger d'un homme par ce qu'il ignore, mais par ce qu'il sait. Ce n'est rien d'ignorer beaucoup de clioses, lorsqu'on est capable de les oonceTOir, et qu'il ne manque que de les avoir apprises.

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