CCV
L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et de leur repos.
C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens.
1. Tar. Dans la première édition, la pensée se tenninait ainsi : « C'est un attrait fin et délicat et une douceur déguisée » (1665 — n" 216),
DK LA KOCHEfOUGAULD 37
La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paroît sage c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
CGVIII
Il y a des gens niais qui se connoissent et qui emploient habilement leur niaiserie.
CGIX Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
GCX
En vieillissant, on devient plus fou et plus sage.
*GGXI
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles qu'on ne chante qu'un certain temps^.
CGXII
La plupart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont ou par leur fortune.
GGXIII
L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie commode et agréable et l'envie d'abaisser les autres, sont
1. Var. H y a des gens qui ressemblent aui vaudevilles, que tout le monde chante un certain temps, quelque fades et dégoûtants qu'ils soient (1665 — n» 223).
souvent les causes de cette valeur si célèbre parmi les hommes.
GGXIV
La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.
CGXV
La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont deux extrémités où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre deux est vaste et contient toutes les autres espèces de courage. Il n'y a pas moins de différence entre elles qu'entre les visages et les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont contents quand ils ont satisfait à l'honneur du monde et qui font fort peu de chose au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des terreurs générales; d'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à qui l'habitude des moindres périls afïemiit le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. Il y en a qui sont braves à coups d'épée et qui craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurés aux coups de mousquet et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces courages de différentes espèces conviennent en ce que la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus général : car on ne voit point d'homme qui fasse tout ce qu'il seroit capable de faire dans une occasion s'il étoit assuré d'en revenir; de sorte qu'il
est visible que la crainte de la mort ôte quelque chose de la valeur.
GGXVI
La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on seroit capable de fedre devant tout le mondée
L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme, qui l'élève au-dessus des troubles, des désordres et des émotions que la vue des grands périls pourroit exciter en elle et c'est par cette force que les héros se maintiennent en un état paisible et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidents les plus surprenants et les plus terribles.
*CCXVIII
L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
La plupart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur, mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.
La vanité, la honte et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes^.
1. Var. La pure valeur (s'il y en avoit) seroit Ue faire sans témoins, etc. (1665 — n» 229).
2. Dans In première édition, La Eochefoucauld n'avait pas étendu ce raisoimement à la vertu des femmes.
CGXXI
On ne veut point perdre la vie et on veut acquérir de la gloire : ce qui fait que les braves ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien.
Il n'y a guère de personnes qui, dans le premier penchant de l'âge, ne fassent connoître par où leur corps et leur esprit doivent défaillir.
*CCXXIII
Il est de la reconnoissance comme de la bonne foi des marchands : elle entretient le commerce et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prêtent.
CGXXIV
Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la reconnoissance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être reconnoissants.
Ce qui fait le mécompte dans la reconnoissance qu'on attend des grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celui qui donne et l'orgueil de celui qui reçoit ne peuvent convenir du bienfait.
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude.
GCXXVII
Les gens heureux ne se corrigent guère ; ils croienttoujours avoir raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.
GCXXVIII
L'orgueil ne veut pas devoir et l'amour-propre ne veut pas payer.
Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que nous respections le mal qu'il nous fait^.
CGXXX
Rien n'est si contagieux que l'exemple et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de semblables. Nous imitons les bonnes actions par émulation et les mauvaises par la malignité de notre nature que la honte retenait prisonnière et que l'exemple met en hberté.
CGXXXI
C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.
Quelque prétexte que nous donnions à nos affections, ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent.