Euetiana, p
auteur qu'on se pique d'être en écrivant, on l'est toujours par un coin. Si Balzac et les académistes de cette école n'ont jamais l'idée que par la phrase, La Rochefoucauld lui-même, le strict penseur, sacrifie au mot. Ses lettres à M^^ de Sablé, dans le temps de la confection des Maximes, nous le montrent plein de verve, mais de préoccupation littéraire aussi; c'était une émulation entre elle et lui, et M. Esprit, et l'abbé de la Victoire : « Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, écrivaitil, et que vous faites voir des sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire... » Et encore, de Verteuil où il était allé, non loin d'Angoulême : « Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume : il y a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent et qui ne veulent plus faire autre chose ». La mode des maximes avait succédé à celle des portraits : La Bruyère les ressaisit plus tard et les réunit toutes les deux. Les post-scriptum des lettres de La Rochefoucauld sont remplis et assaisonnés de ces sentences qu'il essaie, qu'il retouche, qu'il retire presque en les hasardant, dont il va peut-être avoir regret, dit-il, dès que le courrier sera parti : « La honte me prend de vous envoyer des ouvrages, écrit-il à quelqu'un qui vient de perdre un quartier de rentes sur l'Hôtel de Ville; tout de bon, si vous les trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer à M™e de Sablé. » Mais on ne manquait pas de les montrer, il le savait bien. Courant ainsi d'avance, ces pensées excitaient des contradictions, des critiques. On en a une de M'^^ de Schomberg, cette même M^i^ d'Hautefort, objet d'un chaste amour de Louis XIII, et dont Marsillac, au temps de sa chevalerie première, avait été l'ami et le serviteur dévoué : « Oh I qui l'auroit cru alors, pouvait-elle lui dire; et se peut-il que vous vous soyez tant gâté depuis? » On leur reprochait aussi de l'obscurité; M°i« de Schomberg ne leur en trouvait pas et se plaignait plutôt de trop les comprendre; M^^ de Sévi-
gné écrivait à sa fille en lui envoyant l'édition de 1672 : « Il y en a de divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends pas ». Corbinelli les commentait. M^^ de Maintenon, à qui elles allaient tout d'abord, écrivait, en mars 1666, à M"^ de Lenclos, à qui elles allaient encore mieux : « Faites, je vous prie, mes compliments à M. de La Rochefoucauld, et dites-lui que le livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules lectures^ ». Le succès, les contradictions et les éloges ne se continrent pas dans les entretiens de société et dans les correspondances; les journaux s'en mêlèrent; quand je dis journaux, il faut entendre le Journal des Savants, le seul alors fondé, et qui ne l'était que depuis quelques mois. Ceci devient piquant, et j'oserai tout révéler. En feuilletant moi-même les papiers de M™^ de Sablé, j'y ai trouvé le premier projet d'article destiné au Journal des Savants et de la façon de cette dame spirituelle. Le voici :
« C'est un traité des mouvements du cœur de l'hom- « me qu'on peut dire avoir été comme inconnus, avant « cette heure, au cœur même qui les produit. Un sei- « gneur aussi grand en esprit qu'en naissance en est « l'auteur. Mais ni son esprit ni sa grandeur n'ont pu « empêcher qu'on en ait fait des jugements bien difîé- « rents.
« Les uns croient que c'est outrager les hommes « que d'en faire une si terrible peinture, et que l'au- « teur n'en a pu prendre l'original qu'en lui-même. « Ils disent qu'il est dangereux de m.ettre de telles pen- « sées au jour, et qu'ayant si bien montré qu'on ne fait « les bonnes actions que par de mauvais principes, la
i. On peut ajouter à ces hommages et témoignages, au sujet des Maximes, la fable de La Fontaine (onzième du livre I), une ode et des moralités de M'"^ Deshoulières, l 'ode de La Motte sur V Amour-propre et la réponse en vers du marquis de Sainte-Aulaire (voir sur ce dernier débat les Mémoires de Trévoux, avril et juin 1709).
« plupart du monde croira qu'il est inutile de chercher « la vertu, puisqu'il est comme impossible d'en avoir « si ce n'est en idée; que c'est enfin renverser la morale, « de faire voir que toutes les vertus qu'elle nous ensei- « gne ne sont que des chimères, puisqu'elles n'ont que « de mauvaises fins.
« Les autres, au contraire, trouvent ce traité fort « utile parce qu'il découvre aux hommes les fausses « idées qu'ils ont d'eux-mêmes, et leur fait voir que, « sans la religion, ils sont incapables de faire aucun « bien; qu'il est toujours bon de se connoître tel qu'on « est, quand même il n'y auroit que cet avantage de « n'être point trompé dans la connoissance qu'on peut « avoir de soi-même.
« Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet « ouvrage et une si grande pénétration pour connoître le « véritable état de l'homme, à ne regarder que sa « nature, que toutes les personnes de bon sens y trou- « veront une infinité de choses qu'ils (sic) auroient « peut-être ignorées toute leur vie si cet auteur ne les « avoit tirées du chaos du cœur de l'homme pour les « mettre dans un jour où quasi tout le monde peut les « voir et les comprendre sans peine. »
En envoyant ce projet d'article à M. de La Rochefoucauld, Mnie de Sablé y joignait le petit billet suivant, daté du 18 février 1665 :
« Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour « mettre dans le Journal des Savants. J'y ai mis cet « endroit qui vous est si sensible..., et je n'ai pas craint « de le mettre parce que je suis assurée que vous ne le « ferez pas imprimer quand même le reste vous plai- « roit. Je vous assure aussi que je vous serai plus obli- « gée, si vous en usez comme d'une chose qui seroit à « vous, en le corrigeant ou en le jetant au feu, que si « vous lui faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous
« autres grands auteurs sommes trop riches pour crain- « dre de rien perdre de nos productions... »
Notons bien tout ceci : M™® de Sablé dévote, qui, depuis des années, a pris un logement au faubourg Saint-Jacques, rue de la Bourbe, dans les bâtiments de Port-Royal de Paris ; M""^ de Sablé, tout occupée, en ce temps-là même, des persécutions qu'on fait subir à ses amis, les religieuses et les solitaires, n'est pas moins très présente aux soins du monde, aux affaires du bel esprit : ces Maximes, qu'elle a connues d'avance, qu'elle a fait copier, qu'elle a prêtées sous main à une quantité de personnes et avec toutes sortes de mystères, sur lesquelles elle a ramassé pour l'auteur les divers jugements de la société, elle va les aider dans un journal devant le public, et elle en travaille le succès. Et, d'autre part, M. de La Rochefoucauld, qui craint sur toutes choses de faire l'auteur, qui laisse dire de lui, dans le Discours en tête de son livre, « qu'il n'auroit pas moins de chagrin de savoir que ses Maximes sont devenues publiques, qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés »; M. de La Rochefoucauld, qui a tant médit de l'homme, va revoir lui-même son éloge pour un journal; il va ôter juste ce qui lui en déplaît. L'article, en effet, fut inséré dans le Journal des Savants du 9 mars ; et si on le compare avec le projet^, l'endroit que M™^ de Sablé appelait sensible y a disparu. Plus rien de ce second paragraphe : « Les uns croient que c'est outrager les hommes, etc. » Après la fin du premier, où il est question des jugements bien différents qu'on a faits du livre, on saute tout de suite au troisième, en ces termes : « L'on peut dire, néanmoins, que ce traité est fort utile, parce qu'il découvre, etc., etc. » Les autres petits changements ne sont que de style. M. de La Rochefoucauld laissa donc tout
1. C'est ce que n'a pas fait Petitot, qui a donné, dans sa Notice sur La Rocheyueatdd, le projet d'article comme étant l'article même : il n'en a pas tiré parti.
subsister, excepté le paragraphe moins agréable. Le premier journal littéraire qui ait paru ne paraissait encore que depuis trois mois, et déjà on y arrangeait soi-même son article. Les journaux se perfectionnant, l'abbé Prévost et Walter-Scott y écriront le leur tout au long.
La part que M™^ de Sablé eut dans la composition et la publication des Maximes, ce rôle d'amie moraliste et un peu littéraire qu'elle remplit durant ces années essentielles auprès de l'auteur, donnerait ici le droit de parler d'elle plus à fond, si ce n'était du côté de Port- Royal qu'il nous convient surtout de l'étudier : esprit charmant, coquet, pourtant solide; femme rare, malgré des ridicules, à qui Arnauld envoyait le discours manuscrit de la Logique en lui disant : « Ce ne sont que des personnes comme vous que nous voulons en avoir pour juges »; et à qui presque en même temps M. de La Rochefoucauld écrivait : « Vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres et surtout sur les replis du cœur ». Elle forme comme le vrai lien entre La Rochefoucauld et Nicole.
Je ne dirai qu'un mot de ses Maximes à elle, car elles sont imprimées; elles peuvent servir à mesurer et à réduire ce qui lui revient dans celles de son illustre ami. Elle fut conseillère, mais pas autre chose : La Rochefoucauld reste l'auteur tout entier de son œuvre. Dans les quatre-vingt-une pensées que je lis sous le nom de M^^^ de Sablé, j'en pourrais à peine citer une qui ait du relief et du tour. Le fond en est de morale chrétienne ou de pure civilité et usage de monde; mais la forme surtout fait défaut ; elle est longue, traînante; rien ne se termine ni ne se grave. La simple comparaison fait mieux comprendre à quel point (ce à quoi autrement on ne songue guère) La Rochefoucauld est écrivain.
M""® de La Fayette, dont il est très peu question
jusque-là dans la vie de M. de La Rochefoucauld, y intervient d'une manière intime aussitôt après les Maximes publiées, et s'applique en quelque sorte à les corriger dans son cœur. Leurs deux existences, dès lors, ne se séparent plus. J'ai raconté, en parlant d'elle, les douceurs graves et les afflictions tendrement consolées de ces quinze dernières années. La fortune, en même temps que l'amitié, semblait sourire enfin à M. de La Rochefoucauld; il avait la gloire; la faveur de son heureux fils le relevait à la cour et même l'y ramenait : il y avait des moments où il ne bougeait de Versailles, retenu par ce roi dont il avait si peu ménagé l'enfance. Les joies, les peines de famille le trouvaient incomparable. Sa mère ne mourut qu'en 1672 : « Je l'en ai vu pleurer, écrit M™^ de Sévigné, avec une tendresse qui me le faisoit adorer ». Sa grande douleur, on le sait, fut à ce coup de grêle du passage du Rhin. Il y eut un de ses fils tué, et l'autre blessé. Mais le jeune duc de Longueville, qui fut des victimes, né durant la première guerre de Paris, lui était plus cher que tout. Il avait fait son entrée dans le monde vers 1666, à peu près Tannée des Maximes : le livre chagriné et la jeune espérance, ces deux enfants de la Fronde 1 Dans la lettre si connue où elle raconte l'effet de cette mort sur M™^ de Longueville, M^^ de Sévigné ajoute aussitôt : « Il y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai dans la tète que s'ils s'étoient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût personne avec eux, tous les autres sentiments auroient fait place à des cris et à des larmes que l'on auroit redoublés de bon cœur : c'est une vision ».
Jamais mort, au dire de tous les contemporains, n'a peut-être tant fait verser de larmes et de belles larmes que celle-là. Dans sa chambre de l'hôtel Liancourt, à un dessus de porte, M. de La Rochefoucauld avait un portrait du jeune prince. Un jour, peu de temps après la fatale nouvelle, la belle duchesse de Brissac, qui
venait en visite, entrant par la porte opposée à celle du portrait, recula tout d'un coup ; puis, après être demeurée un moment comme immobile, elle fit une petite révérence à la compagnie et sortit sans dire une parole. La seule vue inopinée du portrait avait réveillé toutes ses douleurs et, n'étant plus maîtresse d'elle-même, elle n'avait pu que se retirer^.
Dans ses soins et ses conseils autour des gracieuses ardeurs de la princesse de Clèves et de M. de Nemours, M. de La Rochefoucauld songeait sans doute à cette fleur de jeunesse moissonnée, et il retrouvait à son tour à travers une larme quelque chose du portrait non imaginaire. Et même sans cela, le front du moraliste vieilli, qu'on voit se pencher avec amour sur ces êtres romanesques si charmants, est plus fait pour toucher que pour surprendre. Lorsqu'au fond l'esprit est droit et le cœur bon, après bien des efforts dans le goût, on revient au simple : après bien des écarts dans la morale, on revient au virginal amour, au moins pour le contempler.
C'est à M°i^ de Sévigné encore qu'il faut demander le récit de sa dernière maladie et de ses suprêmes moments; ses douleurs, l'affliction de tous, sa constance : il regarda /zxe/ne/î/ la mort-. Il mourut le 17 mars 1680, avant ses soixante-sept ans accomplis. C'est Bossuet qui l'assista aux derniers moments, et M. de Bausset en a tiré quelque induction religieuse bien naturelle en pareil cas. M. Vinet semble moins con-
1. Voir tout le récit dans les Mémoires de l'abbé Amauld, à l'année 1C72.
2. Dans l'ode sérieuse qu'elle lui adresse, M°>e Deslioulières, lui parlant de la
mort en des termes virils, avait dit :
Oui, soyez alors plus ferme Que ces vulgaires humains Qui prés de leur dernier terme De vaines terreurs sont pleins, En sage que rien n'offense, Livrez-vous sans résistance A d'inévitables traits; Et d'une démarche égale, Passez cette oude fatale Qu'on ne repasse jamais.
rORTKAlT t)E LA ROCHEFOUCAULD XLI
beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement coninic je pense que je suis fait au dehors, et Ton trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas fort éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manquerai ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.
Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que, depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurois pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avois point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connois. C'est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en corriger; mais connue un certain air sombre que j'ai dans le visage contribue à me faire paroître encore plus réservé que je ne le suis et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu'après m'être corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors.
J'ai de l'esprit, et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon façonner là-dessus? Tant biaiser et tant appporter d'adoucissement pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente et se servir d'une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l'on n'en dit. Pour moi, je