‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 76 sur 135 · Celui qui voit, etc. Pin et vrai. V · texte numérisé non relu

Celui qui voit, etc. Pin et vrai. V

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plutôt encore que de l'esprit. Pour avoir beaucoup de bon sens il faut être fait de manière que la raison domine sur le sentiment, l'expérience sur le raisonnement.

Le jugement va plus loin que le bon sens, mais ses principes sont plus variables.

De la profondeur.

La profondeur est le terme de la réflexion i. Quiconque a l'esprit véritablement profond doit avoir la force de fixer sa pensée fugitive, de la retenir sous ses yeux pour en considérer le fond et de ramener à un point une longue chaîne d'idées : c'est à ceux principalement qui ont cet esprit en partage que la netteté et la justesse sont plus nécessaires. Quand ces avantages leur manquent, leurs vues sont mêlées d'illusions et couvertes d'obscurités. Et néanmoins, comme de tels esprits voient toujours plus loin que les autres dans les choses de leur ressort, ils se croient aussi bien plus proches de la vérité que le reste des hommes ; mais ceux-ci ne pouvant les suivre dans leurs sentiers ténébreux, ni remonter des conséquences jusqu'à la hauteur des principes, ils sont froids et dédaigneux pour cette sorte d'esprit qu'ils ne sauraient mesurer.

Et même entre les gens profonds, comme les uns le sont sur les choses du monde et les autres dans les sciences, ou dans un art particulier, chacun préférant

1 . La profondeur, etc., c'eït-à-Uire ce qui suppose le plus de force à la réflexion.

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son objet dont il connaît mieux les usages, c'est aussi de tous les côtés matière de dissension.

Enfin, on remarque une jalousie encore plus particulière entre les esprits vifs et les esprits profonds, qui n'ont l'un qu'au défaut de l'autre; car les uns marchant plus vite et les autres allant plus loin, ils ont la folie de vouloir entrer en concurrence et ne trouvant point de mesure pour des choses si différentes, rien n'est capable de les rapprocher.

De la délicatesse, de la finesse, et de la force.

La délicatesse vient essentiellement de l'âme^ : c'est une sensibilité dont la coutume, plus ou moins hardie, détermine aussi le degré^. Des nations ont mis de la délicatesse où d'autres n'ont trouvé qu'une langueur sans grâce; celles-ci au contraire. Nous avons mis peut-être cette qualité à plus haut prix qu'aucun autre peuple de la terre : nous voulons donner beaucoup de choses à entendre sans les exprimer et les présenter sous des images douces et voilées; nous avons confondu la délicatesse et la finesse, qui est une sorte de sagacité sur les choses de sentiment 3. Cependant la nature sépare souvent des dons qu'elle a faits si divers :

1. La délicatesse vient essentielleinent de Vàine. La délicatesse est, ce me semble, finesse et grùce. V.

2. C'est wu; sensibilité, etc. La coutume, les mœurs lUi pays qu'on habite déterminent le degré de délicatesse et de sensibilité qu'on porte sur certaines choses, c'est-à-dire qu'elles forment en nous des har)itudes qui rendent cette délicatesse plus ou moins sévère, cette sensibilité plus ou moins vive. V.

3. On n'a jamais dit que la, finesse fût une sorte de sagacité sur les choses de sentiment. Cela ne pourrait se dire que de la délicatesse de l'âme. S.

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grand nombre d'esprits délicats ne sont que délicats; beaucoup d'autres ne sont que fins; on en voit même qui s'expriment avec plus de finesse qu'ils n'entendent parce qu'ils ont plus de facilité à parler qu'à concevoir. Cette dernière singularité est remarquable; la plupart des hommes sentent au delà de leurs faibles expressions; l'éloquence est peut-être le plus rare comme le plus gracieux de tous les dons.

La force vient aussi d'abord du sentiment et se caractérise par le tour de l'expression; mais quand la netteté et la justesse ne lui sont pas jointes, on est dur au lieu d'être fort, obscur au lieu d'être précis, etc.

De l'étendue de l'esprit.

Rien ne sert au jugement et à la pénétration comme rétendue de l'esprit. On peut la regarder, je crois, comme une disposition admirable des organes qui nous donne d'embrasser beaucoup d'idées à la fois sans les confondre.

Un esprit étendu considère les êtres dans leurs rapports mutuels : il saisit d'un coup d'œil tous les rameaux des choses; il les réunit à leur source^ et dans un centre commun ; il les met sous un même point de vue. Enfin, il répand la lumière sur de grands objets et sur une vaste surface.

On ne saurait avoir un grand génie sans avoir l'esprit étendu; mais il est possible qu'on ait l'esprit étendu sans avoir du génie, car ce sont deux choses

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