REFLEXIONS CRITIQUES SUR QUELQUES POÈTES
La Fontaine.
Lorsqu'on a entendu parler de La Fontaine et qu'on vient à lire ses ouvrages, on est étonné d'y trouver, je ne dis pas plus de génie, mais plus même de ce qu'on appelle de l'esprit, qu'on n'en trouve dans le monde le plus cultivé. On remarque avec la même surprise la profonde intelligence qu'il fait paraître de son art; et on admire qu'un esprit si fm ait été en même temps si naturel.
Il serait superflu de s'arrêter à louer l'harmonie variée et légère de ses vers; la grâce, le tour, l'élégance, les charmes naïfs de son style et de son badinage. Je remarquerai seulement que le bon sens et la simplicité sont les caractères dominants de ses écrits. Il est bon d'opposer un tel exemple à ceux qui cherchent la grâce et le brillant hors de la raison et de la nature. La simplicité de La Fontaine donne de la grâce à son bon sens, et son bon sens rend sa simplicité piquante : de sorte que le brillant de ses ouvrages naît peut-être essentiellement de ces deux sources
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réunies. Rien n'empêche au moins de le croire; car pourquoi le bon sens, qui est un don de la nature, n'en aurait-il pas l'agrément? La raison ne déplaît, dans la plupart des hommes, que parce qu'elle leur est étrangère. Un bon sens naturel est presque inséparable d'une grande simplicité; et une simplicité éclairée est un charme que rien n'égale.
Je ne donne pas ces louanges aux grâces d'un homme si sage pour dissimuler ses défauts. Je crois qu'on peut trouver dans ses écrits plus de style que d'invention, et «plus de négligence que d'exactitude. Le nœud et le fond de ses contes ont peu d'intérêt et les sujets en sont bas. On y remarque quelquefois bien des longueurs et un air de crapule qui ne saurait plaire. Ni cet auteur n'est parfait en ce genre, ni ce genre n'est assez noble.
Boileau.
Boileau prouve, autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai; mais cette expression si touchante appartient moins à la réflexion, sujette à l'erreur, qu'à un sentiment très intime et très fidèle de la nature. La raison n'était pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c'était son instinct. Aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.
Cela met, je crois, dans son jour, ce que je viens de toucher en parlant de La Fontaine. S'il n'est pas ordi-
naire de trouver de l'agrément parmi ceux qui se piquent d'être raisonnables, c'est peut-être parce que la raison est entrée dans leur esprit, où elle n'a qu'une vie artificielle et empruntée ; c'est parce qu'on honore trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de sentiment et de génie, qui assujettit les hommes aux lois de l'usage et les détourne des grandes hardiesses, sources ordinaires des grandes fautes.
Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages, il a enseigné son art aux autres. Il a éclairé tout son siècle ;'il en a banni le faux goût, autant qu'il est permis de le bannir chez les hommes. Il fallait qu'il fût né avec un génie bien singulier, pour échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples de ses contemporains et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de la versification, ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies et même d'invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su conserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force : ce qui témoigne incontestablement un grand talent.
Je sais bien que quelques personnes, dont l'autorité est respectable, ne nomment génie dans les poètes que l'invention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n'est, disent-ils, ni l'harmonie, ni l'élégance des vers, ni l'imagination dans l'expression, ni même l'expression du sentiment qui caractérisent le poète : ce sont, à leur avis, les pensées mâles et hardies, jointes à l'esprit créateur. Par là, on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de la terre; car certainement l'invention, la hardiesse et les
pensées mâles ne leur manquaient pas. J'ose leur répondre que c'est confondre les limites des arts que d'en parler de la sorte. J'ajoute que les plus grands poètes de l'antiquité, tels qu'Homère, Sophocle, Virgile, se trouveraient confondus avec une foule d'écrivains médiocres, si on ne jugeait d'eux que par le plan de leurs poèmes et par l'invention du dessein et non par l'invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification, et enfin par la vérité de leurs images.
Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau, ce n'est pas, à ce qu'il me semble, le défaut de génie. C'est au contraire d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit, plus de feu et de vérité que d'élévation et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaieté et plus d'agrément que de grâce : on l'attaque encore sur quelques-uns de ses jugements qui semblent injustes; et je ne prétends pas qu'il fût infaillible.
Chaulieu.
Chaulieu a su mêler avec une simplicité noble et touchante l'esprit et le sentiment. Ses vers négligés, mais faciles et remplis d'imagination, de vivacité et de grâce, m'ont toujours paru supérieurs à sa prose, qui n'est le plus souvent qu'ingénieuse. On ne peut s'empêcher de regretter qu'un auteur si aimable n'ait pas plus écrit et n'ait pas travaillé avec le même soin tous ses ouvrages.
Quelque ditîérence que l'on ait mise, avec beaucoup de raison, entre l'esprit et le génie, il semble que le génie de l'abbé de Chaulieu ne soit essentiellement que beaucoup d'esprit naturel. Cependant, il est remarquable que tout cet esprit n'a pu faire d'un poète, d'ailleurs si aimable, un grand homme ni un grand génie.
Molière.
Molière me paraît un peu répréhensible d'avoir pris des sujets trop bas^ La Bruyère, animé à peu près du même génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière, les travers des hommes 2; mais je crois que l'on peut trouver plus d'éloquence et d'élévation dans ses peintures.
On peut mettre encore ce poète en parallèle avec Racine. L'un et l'autre ont parfaitement connu le cœur de l'homme; l'un et l'autre se sont attachés à
1. H semble que les Femmes Savantes, le Tartufe, le Misanthrope, ne sont pas assurément des sujets bas ; la comédie n'en peut guère traiter de plus relevés. Pourquoi l'Avare encore serait-il un sujet trop bas pour la comédie ? Passe pour les Fourberies de Scapin, le Médecin malgré lui, Sganarelle, et si l'on veut même Georges Dandin. Mais c'est d'après les chefs-d'œuvre d'un grand homme qu'on doit juger de son génie et en déterminer le caractère. On sait d'ailleurs que Molière, forcé d'abord de se conformer au goût de son siècle pour en obtenir le droit de le ramener au sien, forcé souvent de faire servir son travail au soutien de la troupe dont il était le directeur, ne fut pas toujours le maître de choisir les sujets de ses comédies ni d'en soigner l'exécution. S.
2. On ne peut pas dire que La Bruyère fut animé du même génie que Molière. Vauvenargues disait autrement dans la première édition, toujours en donnant à La Bruyère une sorte de supériorité : aussi est-il plus facile de caractériser les homytes que de faire qu'ils se caractérisent eiix-mêmes. On ne voit pas trop pourquoi lia retranché cette phrase qui était au moius une espèce de coiTectif. S.
peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes âmes; Molière, dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun^. L'un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets; l'autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent : une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poètes, je crois qu'il ne serait pas juste d'en faire comparaison. Sans parler de la supériorité du genre sublime^ donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres qu'il y a peu de poètes, si j'ose dire, moins corrects et moins purs que lui.
On peut se convaincre de ce que je dis en lisant le poème du Val-de-Grâce, où Molière n'est que poète : on n'est pas toujours satisfait. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l'illustre archevêque de Cambrai; i7 se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers^, etc.
1. Alceste u'est certainement pas un homme du commun; il y a peu de caractères plus nobles. S.
f 2. Cette pivférence presque exclusive que donne Vauvenargues au genre sublime, et qui tenait à son caractère, explique son injustice envers Molière; injustice qui, sans cela, serait difficile à concevoir dans un homme d'an esprit aussi juste et d'un goût généralement aussi sûr que le sien. S.
3. Le jugement de Fénelon sur Molière nous semble trop intéressant pour que nous puissions nous dispenser de le citer en entier :
« Il faut avouer que Molière est un grand poète comique. Je ne crains pas de dire qu'il a enfoncé plus avant que Térence dans certains caractères; il a embrassé une plas grande variété de sujets; il a peint par des traits forts tout ce que nous voyons de déréglé et de ridicule. Téivuce se borne à représ uter des vieillards
Cependant l'opinion commune est qu'aucun des auteurs de notre théâtre n'a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien; et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres^.
avares et ombrageux, des jeunes hommes prodigues et étourdis, des courtisanes avides et impudentes, des parasites bas et flatteurs, des esclaves imposteurs et scélérats. Ces caractères méritoient sans doute d'être traités suivant les mœurs des Grecs et des Romains. De plus, nous n'avons que six pièces de ce grand auteur. Mais enfin Molière a ouvert un chemin tout nouveau. Encore une fois, je le trouve grand ; mais ne puis-je pas parler en toute liberté sur ses défauts ?
« En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers, etc. Par exemple, l'Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vr6,i que la versification française l'a gêné; il est vrai qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais, en général, il me paroît, jusque dans la prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.
« D'ailleurs, il a outré souvent les caractères : il a voulu, par cette liberté, plaire au parterre, frapper les spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par les traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la difEormité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable. Ainsi, malgré l'exemple de Plante, où nous lisons cedo terliam, je soutiens contre Molière qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais jusqu'à vouloir regarder dans la troisième main de l'homme qu'il soupçonne de l'avoir volé.
« Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent, et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. Je comprends que ses défenseurs ne manqueront pas de dire qu'il a traité avec honneur la vraie probité, qu'il n'a attaqué qu'une vertu chagrine et qu'une hypocrisie détestable; mais sans entrer dans cette longue discussion, je soutiens que Platon et les autres législaleurs de l'antiquité païenne n'auroient jamais admis dans leurs républiques un tel jeu sur les mœurs.
a Enfin, je ne puis m'empécher de croire, avec M. Despréaux, que Molière, qui peint avec tant de force et de beauté les mœurs de son pays, tombe trop bas quand il imite le badinage de la comédie italienne* ; »
Dans ce sac ridicule où ScapiQ s'eaveloppe.
Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
BoiLEAU, Art. poétique, chant III.
1. Si Molière n'était que le plus naturel des auteurs dramatiques, il ne serait
* Œuvres choisies de Fènelon. t. II, p. 244. Lettres sur l'éloquence, § VII; io-S, Paris, 1821. B.