Cette tournure est uOgligôe. S
impatience, lorsqu'elle peut encore vous être utile ou agréable; et enfin, quand vous voudrez rompre, faites qu'ils croient eux-mêmes vous avoir quitté.
Au reste, s'ils sont dans le secret de vos affaires ou de vos faiblesses, n'en ayez jamais de regret. Ce que l'on ne confie que par vanité et sans dessein donne un cruel repentir; mais lorsqu'on ne s'est mis entre les mains de son ami que pour s'enhardir dans ses idées, pour les corriger, pour tirer du fond de son cœur la vérité et pour épuiser par la confiance les ressources de son esprit, alors on est payé d'avance de tout ce qu'on peut en souffrir.
Sur le mépris des petites finesses.
Que je vous estime, mon très cher ami, de mépriser les petites finesses dont on s'aide pour en imposer ! laissez-les coiîstamment à ceux qui craigenent d'être approfondis, qui cherchent à se maintenir par des amitiés ménagées ou par des froideurs concertées, et attendent toujours qu'on les prévienne. Il est bon de vous faire une nécessité de plaire par un vrai mérite, au hasard même de déplaire à bien des hommes : ce n'est pas un grand mal de ne pas réussir avec toute sorte de gens, ou de les perdre après les avoir attachés. Il faut supporter, mon ami, que l'on se dégoûte de vous comme on se dégoûte des autres biens. Les hommes ne sont pas touchés longtemps des mêmes choses; mais les choses dont ils se lassent n'en sont pas, de leur aveu, pires. Que cela vous empêche seulement de
VOUS reposer sur vous-même; on ne peut conserver aucun avantage que par les efforts qui l'acquièrent.
Aimer les passions nobles.
Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère.
Par une raison fort semblable, lorsque vous aurez attaché à votre service des hommes qui sauront vous plaire, passez-leur beaucoup de défauts. Vous serez peut-être plus mal servi, mais vous serez meilleur maître : il faut laisser aux hommes de basse extraction la crainte de faire vivre d'autres hommes qui ne gagnent pas assez laborieusement leur salaire. Heureux qui leur peut adoucir les peines de leur condition !
En toute occasion, quand vous vous sentirez porté vers quelque bien, lorsque votre beau naturel vous sollicitera pour les misérables, hâtez-vous de vous satisfaire. Craignez que le temps, les conseils, n'emportent ces bons sentiments et n'exposez pas votre cœur à perdre un si cher avantage. Mon bon ami, il ne tient pas à vous de devenir riche, d'obtenir des emplois ou des honneurs, mais rien ne vous peut empêcher d'être bon, généreux et sage. Préférez la vertu à tout : vous n'y aurez jamais de regret. Il peut arriver que les hommes qui sont envieux et légers vous fassent éprouver un jour leur injustice. Des gens méprisables usurpent la réputation due au mérite et jouissent inso-
lemment de son partage : c'est un mal; mais il n'est pas tel que le monde se le figure ; la vertu vaut mieux que la gloire.
Quand il faut sortir de sa sphère.
Mon très cher ami, sentez-vous votre esprit pressé et à l'étroit dans votre état? c'est une preuve que vous êtes né pour une meilleure fortune: il faut donc sortir de vos voies et marcher dans un champ moins limité.
Ne vous amusez pas à vous plaindre, rien n'est moins utile ; mais fixez d'abord vos regards autour de vous : on a quelquefois dans sa main des ressources que l'on ignore. Si vous n'en découvrez aucune, au lieu de vous morfondre tristement dans cette vue, osez prendre un plus grand essor : un tour d'imagination un peu hardi nous ouvre souvent des chemins pleins de lumière. Quiconque connaît la portée de l'esprit humain tente quelquefois des moyens qui paraissent impraticables aux autres hommes. C'est avoir l'esprit chimérique que de négliger les facilités ordinaires pour suivre des hasards et des apparences; mais lorsqu'on sait bien allier les grands et les petits moyens; et les employer de concert, je crois qu'on aurait tort de craindre non seulement l'opinion du monde, qui rejette toute sorte de hardiesse dans les malheureux, mais même les contradictions de la fortune.
Laissez croire à ceux qui le veulent croire, que l'on est misérable dans les embarras des grands desseins. C'est dans l'oisiveté et la petitesse que la vertu souffre, lorsqu'une prudence timide l'empêche de prendre
l'essor et la fait ramper dans ses liens; mais le malheur même a ses charmes dans les grandes extrémités : car cette opposition de la fortune élève un esprit courageux et lui fait ramasser toutes ses forces, qu'il n'employait pas.
Du faux jugement que l'on porte des choses.
Nous jugeons rarement des choses, mon aimable ami, par ce qu'elles sont en elles-mêmes; nous ne rougissons pas du vice, mais du déshonneur. Tel ne se ferait pas scrupule d'être fourbe, qui est honteux de passer pour tel, même injustement.
Nous demeurons flétris et avilis à nos propres yeux, tant que nous croyons Vêtre à ceux du monde; nous ne mesurons pas nos fautes par la vérité, mais par l'opinion. Qu'un homme séduise une femme sans l'aimer, et l'abandonne après l'avoir séduite, peut-être qu'il en fera gloire ; mais si cette femme le trompe lui-même, qu'il n'en soit pas aimé quoique amoureux, et que cependant il croie l'être, s'il découvre la vérité, et que cette femme infidèle se donnait par goût à un autre lorsqu'elle se faisait payer à lui de ses rigueurs, sa défaite et sa confusion ne se pourront pas exprimer, et on le verra pâlir à table, sans cause apparente, dès qu'un mot jeté au hasard lui rapprochera cette idéei.
Un autre rougit d'aimer son esclave qui a des vertus, et se donne pubhquement pour le possesseur d'une femme sans mérite, que même il n'a pas. Ainsi
1. Je ne sais si cette tournure peut être employée pour lui rappellera cette idée. S.
on affiche des vices effectifs; et si de certaines faiblesses pardonnables venaient à paraître, on s'en trouverait accablé.
Je ne fais pas ces réflexions pour encourager les gens bas, car ils n'ont que trop d'impudence. Je parle pour ces âmes fières et délicates qui s'exagèrent leurs propres faiblesses et ne peuvent souffrir la conviction publique de leurs fautes.
Alexandre ne voulait plus vivre après avoir tué Clitus; sa grande âme était consternée d'un emportement si funeste. Je le loue d'être devenu par là plus tempérant; mais s'il eût perdu le courage d'achever ses vastes desseins et qu'il n'eût pu sortir de cet horrible abattement où d'abord il était plongé, le ressentiment de sa faute l'eût poussé trop loin.
Mon ami, n'oubliez jamais que rien ne nous peut garantir de commettre beaucoup de fautes. Sachez que le même génie qui fait la vertu produit quelquefois de grands vices. La valeur et la présomption, la justice et la dureté, la sagesse et la volupté, se sont mille fois confondues, succédé ou alliées. Les extrémités se rencontrent et se réunissent en nous. Ne nous laissons donc pas abattre. Consolons-nous de nos défauts, puisqu'ils nous laissent toutes nos vertus; que le sentiment de nos faiblessses ne nous fasse pas perdre celui de nos forces : il est de l'essence de l'esprit de se tromper; le cœur a aussi ses erreurs. Avant de rougir d'être faibles, mon très cher ami, nous serions moins déraisonnables de rougir d'être hommes.