Dans la tragédie Je Maria/me. B
d'Alzire, ni des éloquentes harangues qu'on voit dans la Mort de César, ni enfin de tant d'autres pièces, toutes différentes, qui font admirer le génie et la fécondité de leur auteur.
Mais parce que la tragédie de Mérope me paraît encore mieux écrite, plus touchante et plus naturelle que les autres, je n'hésiterai pas à lui donner la préférence. J'admire les gTands caractères qui y sont décrits, le vrai qui règne dans les sentiments et les expressions, la simplicité sublime et tout à fait nouvelle sur notre théâtre, du rôle d'Egisthe; la tendresse impétueuse de IMérope, ses discours coupés, véhéments et tantôt remplis de violence, tantôt de hauteur. Je ne suis pas assez tranquille à une pièce qui produit de si grands mouvements pour examiner si les règles et les vraisemblances sévères n'y sont pas blessées. La pièce me serre le cœur dès le commencement et me mène jusqu'à la catastrophe, sans me laisser la liberté de respirer.
S'il y a donc quelqu'un qui prétende que la conduite de l'ouvrage est peu régnhère et qui pense qu'en général M. de Voltaire n'est pas heureux dans la fiction ou dans le tissu de ses pièces ; sans entrer dans cette question, trop longue à discuter, je me contenterai de lui répondre que ce même défaut dont on accuse M. de Voltaire a été reproché très justement à plusieurs pièces excellentes, sans leur faire tort. Les dénouements de Molière sont peu estimés, et le Misanthrope, qui est le chef-d'œuvre de la comédie est une comédie sans action. Mais c'est le privilège des hommes comme Molière et M. de Voltaire d'être admirables malgré leurs défauts, et souvent dans leurs défauts mêmes.
La manière dont quelques personnes, d'ailleurs
éclairées, parlent aujourd'hui de la poésie, me surprend beaucoup. Ce n'est pas, disent-ils, la beauté des vers et des images qui caractérise le poète, ce sont les pensées mâles et hardies; ce n'est pas l'expression du sentiment et de l'harmonie, c'est l'invention. Par là on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de leur siècle ; car, assurément, l'invention, la hardiesse et les pensées mâles ne leur manquaient point.
Reprenons Mérope. Ce que j'admire encore dans cette tragédie, c'est que les personnages y disent toujours ce qu'ils doivent dire, et sont grands sans affectation. Il faut lire la seconde scène du second acte pour comprendre ce que je dis. Qu'on me permette d'en citer la fin, quoiqu'on pût trouver dans la même pièce de plus beaux endroits.
ÉGYSTHE
Un vain désir de gloire a saisi mes esprits.
On me parlait souvent des troubles de Messène,
Des malheurs dont le ciel avait frappé la reine.
Surtout de ses vertus, dignes d'un autre prix :
Je me sentais ému par ces tristes récits.
De rÉlide en secret dédaignant la mollesse.
J'ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse.
Servir sous vos drapeaux, et vous offrir mon bras :
Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas.
Ce faux instinct de gloire égara mon courage ;
A mes parents, flétris sous les rides de l'âge,
J'ai de mes jeunes ans dérobé le secours :
C'est ma première faute; elle a troublé mes jours.
Le ciel m'en a puni; le ciel inexorable
M'a conduit dans le piège et m'a rendu coupable.