‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 94 sur 135 · MÉROPE · texte numérisé non relu

MÉROPE

Il ne l'est point, j'en crois son ingénuité; Le mensonge n'a point cette simplicité.

Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante;

C'est un infortuné que le ciel me présente :

Il suffit qu'il soit homme et qu'il soit malheureux.

Mon fils peut éprouver un sort plus rigoureux.

Il me rappelle Égysthe; Égysthe est de son âge :

Peut-être comme lui, de rivage en rivage,

Inconnu, fugitif, et partout rebuté.

Il souffre le mépris qui suit la pauvreté.

L'opprobre avilit l'âme et flétrit le courage.

Mérope, acte II, scène ii.

Cette dernière réflexion de Mérope est bien naturelle et bien sublime. Une mère aurait pu être touchée de toute autre crainte dans une telle calamité : et néanmoins Mérope paraît pénétrée de ce sentiment. Voilà comme les sentences sont grandes dans la tragédie et comme il faudrait toujours les y placer.

C'est, je crois, cette sorte de grandeur qui est propre à Racine et que tant de poètes après lui ont négligée, ou parce qu'ils ne la connaissaient pas, ou parce qu'il leur a été bien plus facile de dire des choses guindées, et d'exagérer la nature. Aujourd'hui, on croit avoir fait un caractère, lorsqu'on a mis dans la bouche d'un personnage ce qu'on veut faire penser de lui, et qui est précisément ce qu'il doit taire. Une mère affligée dit qu'elle est affligée, et un héros dit qu'il est un héros. Il faudrait que les personnages fissent penser tout cela d'eux et que rarement ils le disent; mais, tout au contraire, ils le disent et le font rarement penser. Le grand Corneille n'a pas été exempt de ce défaut, et cela a gâté tous ses caractères. Car, enfin, ce qui forme un caractère, ce n'est pas, je crois, quelques traits, ou hardis, ou forts, ou sublimes, c'est l'ensemble de tous les traits et des moindres discours d'un personnage. Si on fait parler un héros, qui mêle partout de l'ostenta-

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tion, de la vanité, et des choses basses à de grandes choses, j'admire ces traits de grandeur qui appartiennent au poète, mais je sens du mépris pour son héros, dont le caractère est manqué. L'éloquent Racine, qu'on accuse de stérilité dans ses caractères, est le seul de son temps qui ait fait des caractères; et ceux qui admirent la variété du grand Corneille sont bien indulgents de lui pardonner l'invariable ostentation de ses personnages, et le caractère toujours dur des vertus qu'il a su décrire.

C'est pourquoi, quand M. de Voltaire a critiqué^ les caractères d'Hippolyte, Bajazet, Xipharès, Britannicus, il n'a pas prétendu, je crois, diminuer l'estime de ceux d'Athalie, Joad, Acomat, Agrippine, Néron, Burrhus, Mthridate, etc. Mais puisque cela me conduit à parler du Temple du Goût, je suis bien aise d'avoir occasion de dire que j'en estime grandement les décisions. J'excepte ces mots : Bossuet, le seul éloquent entre tant d'écrivains qui ne sont qu'élégants^ : car je ne crois pas que M. de Voltaire lui-même voulût sérieusement réduire à ce petit mérite d'élégance les ouvrages de M. Pascal, l'homme de la terre qui savait

1. Dans son Temple du Goûl, Voltaire, après avoir jjarlé de Pierre Corneille, s'exprime ainsi sur Racine :

Plus pur, plus clryaut, jjIus tendre. Eu parlant au eœur de plus près.

Nous attachaal sans nous surprendre, Et ne se démentant jamais.

Racine observe les portraits De Bajazet, de Xipharès, De Britannicus, d'Hippolyte, A peine il distingue leurs traits.

Ils ont tous le même mérite :

Tendres, galants, doux et discrets; Et l'Amour, qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français.

2. Dans l'édition faite sous les yeux de Voltaire, à Genève, en 1768, et dans les réimpressions faitas depuis sa mort, cette phrase ne se trouve point, et le

mettre la vérité dans un plus beau jour et raisonner avec plus de force. Je prends la liberté de défendre encore contre son autorité le vertueux auteur de Télémaque, homme né "véritablement pour enseigner aux rois l'humanité, dont les paroles tendres et persuasives pénètrent le cœur et qui, par la noblesse et la vérité de ses peintures, par les grâces touchantes de son style, se fait aisément pardonner d'avoir employé trop souvent les lieux communs de la poésie et un peu de déclamation.

Mais quoi qu'il puisse être de cette trop grande partialité de M. de Voltaire pour Bossuet, que je respecte d'ailleurs plus que personne, je déclare que tout le reste du Temple du Goût m'a frappé par la vérité des jugements, par la vivacité, la variété et le tour aimable du style; et je ne puis comprendre que l'on juge si sévèrement d'un ouvrage si peu sérieux, et qui est un modèle d'agréments.

Dans un genre assez différent, VÉpître aux mânes de Génonville et celle sur la mort de Mademoiselle Lecouvreur m'ont paru deux morceaux remplis de charmes, et où la douleur, l'amitié, l'éloquence et la poésie parlaient avec la grâce la plus ingénue et la simplicité la plus touchante. J'estime plus deux petites pièces faites de génie, comme celles-ci, et qui ne respirent que la passion, que beaucoup d'assez longs poèmes.

Je fmirai sur les ouvrages de M. de Voltaire, en disant quelque chose de sa prose. Il n'y a guère de

Temple du Goût s'exprime ainsi sur l'évêque de Mcaux : L'éloquent Bossuet voulait bien rayer quelques familiarités échappées à son génie vaste, impétueux et facile, lesquelles déparent un peu la suMimilé de ses Oraisons funèbres; et il est à remarquer qu'il ne garantit point ce qu'il a dit de la prétendue sagesse des anciens Égyptiens. F.

mérite essentiel qu'on ne puisse trouver dans ses écrits. Si l'on est bien aise de voir toute la politesse de notre siècle, avec un grand art pour faire sentir la vérité dans les choses de goût, on n'a qu'à lire la préface d' Œdipe, écrite contre M. de La Motte avec une délicatesse inimitable. Si on cherche du sentiment, de l'harmonie jointe à une noblesse singulière, on peut jeter les yeux sur la préface d'Alzire et sur YÉpître à Madame la marquise du Châielet. Si on souhaite une littérature universelle, un goût étendu qui embrasse le caractère de plusieurs nations, et qui peigne les manières différentes des plus grands poètes, on trouvera cela dans les Réflexions sur les poètes épiques, et les divers morceaux traduits par M. de Voltaire des poètes anglais, d'une manière qui passe peut-être les originaux. Je ne parle pas de V Histoire de Charles XII, qui, par la faiblesse des critiques que l'on en a faites, a dû acquérir une autorité incontestable, et qui me paraît être écrite avec une force» une précision et des images dignes d'un tel peintre. Mais quand on n'aurait vu de M. de Voltaire que son Essai sur le siècle de Louis XIV et ses Réflexions sur l'histoire, ce serait déjà tropi pour reconnaître en lui, non seulement un écrivain du premier ordre, mais encore un génie sublime qui voit tout en grand, une vaste imagination qui rapproche de loin les choses humaines, enfin un esprit supérieur aux préjugés et qui joint à la politesse et à l'esprit philosopliique de son siècle, la connaissance des siècles passés, de leurs mœurs, de leur politique, de leurs religions, et de toute l'économie du genre humain.

1. Trop emporte touiours l'idée d'excès, et l'auteur ne veut exprimer ici que surabondance, S.

Si pourtant il se trouve encore des gens prévenus, qui s'attachent à relever ou les erreurs ou les défauts de ses ouvrages et qui demandent à un homme si universel la même correction et la même justesse de ceux'- qui se sont renfermés dans un seul genre, et souvent dans un genre assez petit, que peut-on répondre à dès critiques si peu raisonnables? J'espère que le petit nombre des juges désintéressés me saura du moins quelque gré d'avoir osé dire les choses que j'ai dites, parce que je les ai pensées, et que la vérité m'a été chère.

C'est le témoignage que l'amour des lettres m'oblige de rendre à un homme qui n'est ni en place, ni puissant, ni favorisé, et auquel je ne dois que la justice que tous les hommes lui doivent comme moi et que l'ignorance ou l'envie s'efforcent inutilement de lui ravir.

1. n faut qu^à ceux, ou la correction, la justesse de ceux. S.

FRAGMENTS

Bossuet. — Pascal, — Fénelon.

Qui n'admire la majesté, la pompe, la magnificence, l'enthousiasme de Bossuet et la vaste étendue de ce génie impétueux, fécond, sublime? Qui conçoit, sans étonnement, la profondeur incroyable de Pascal, son raisonnement invincible, sa mémoire surnaturelle, sa connaissance universelle et prématurée? Le premier élève l'esprit; l'autre le confond et le trouble. L'un éclate comme un tonnerre dans un tourbillon orageux, et par ses soudaines hardiesses échappe aux génies trop timides : l'autre presse, étonne, illumine, fait sentir despotiquement l'ascendant de la vérité, et comme si c'était un être d'une autre nature que nous, sa vive intelligence explique toutes les conditions, toutes les affections et toutes les pensées des hommes, et paraît toujours supérieure à leurs conceptions incertaines. Génie simple et puissant, il assemble des choses qu'on croyait être incompatibles, la véhémence, l'enthousiasme, la naïveté, avec les profondeurs les plus cachées de l'art; mais d'un art qui, bien loin de gêner la nature, n'est lui-même qu'une nature plus parfaite, et l'original des préceptes. Que

dirai-je encore? Bossuet fait voir plus de fécondité, et Pascal a plus d'invention ; Bossuet est plus impétueux, et Pascal plus transcendant : l'un excite l'admiration par de plus fréquentes saillies; l'autre, toujours plein et solide, l'épuisé par un caractère plus concis et plus soutenu.

Mais toi^, qui les as surpassés en aménités et en grâces, ombre illustre, aimable génie; toi qui fis régner la vertu par l'onction et par la douceur, pourrais-je oublier la noblesse et le charme de ta parole, lorsqu'il est question d'éloquence? Né pour cultiver la sagesse et l'humanité dans les rois, ta voix ingénue fit retentir au pied du trône les calamités du genre humain foulé par les tyrans et défendit contre les artifices de la flatterie la cause abandonnée des peuples. Quelle bonté de cœur, quelle sincérité se remarque dans tes écrits ! Quel éclat de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre? Qui orna jamais la raison d'une si touchante parure? Ah ! que de trésors d'abondance dans ta riche simplicité !

0 noms sacrés par l'amour et par les respects de tous ceux qui chérissent l'honneur des lettres ! Restaurateurs des arts, pères de l'éloquence, lumières de l'esprit humain, que n'ai-je un rayon du génie qui échauffa vos profonds discours pour vous expliquer dignement et marquer tous les traits qui vous ont été propres !

Si l'on pouvait mêler des talents si divers, peut-être qu'on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. Mais parce que la différence de leur style venait de la différence de

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