‹ Réflexions, sentences et maximes morales de La RochefoucauldChapitre 95 sur 135 · Fénelon · texte numérisé non relu

Fénelon

FRAGMENTS 301

leurs pensées et de leur manière de sentir les choses, ils perdraient beaucoup tous les trois, si l'on voulait rendre les pensées de l'un par les expressions de l'autre. On ne souhaite point cela en les lisant; car chacun d'eux s'exprime dans les termes les plus assortis au caractère de ses sentiments et de ses idées : ce qui est la véritable marque du génie. Ceux qui n'ont que de l'esprit empruntent nécessairement toute sorte de tours et d'expressions : ils n'ont pas un caractère distinctif .

Sur La Bruyère,

n n'y a presque point de tour dans l'éloquence qu'on ne trouve dans La Bruyère; et si on y désire quelque chose, ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d'une force infinie et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compté parmi les orateurs, parce qu'il n'y a pas une suite sensible dans ses Caractères. Nous faisons trop peu d'attention à la perfection de ses fragments, qui contiennent souvent plus de matière que de long discours, plus de proportion et plus d'art.

On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé, nerveux, pathétique, également capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention qui distingue la main des maîtres et qui caractérise le génie.

Personne n'a peint les détails avec plus de feu, plus de force, plus d'imagination dans l'expression qu'on n'en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu'on n'y

trouve pas aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, de ces traits qui caractérisent une passion ou les vices d'un particulier, mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénelon et de Bossuet : ce qui vient en grande partie de la différence des genres qu'il a traités. La Bruyère a cru, ce me semble, qu'on ne pouvait peindre les hommes assez petits; et il s'est bien plus attaché à relever leurs ridicules que leur force. Je crois qu'il est permis de présumer qu'il n'avait ni l'élévation, ni la sagacité, ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre ; mais on ne lui peut disputer sans injustice une forte imagination, un caractère véritablement original et un génie créateur i.

1. Dans la première édition, on lisait, au lieu du dernier paragraphe, le passage suivant :

€ D est étonnant qu'on sente quelquefois dans un si beau génie, et qui s'est élevé jusqu'au sublime, les bornes de l'esprit humain : cela prouve qu'il est possible qu'un auteur sublime ait moins de profondeur et de sagacité que des hommes moins pathétiques. Peut-être que le cardinal de Richelieu était supérieur à Milton.

• Mais les écrivains pathétiques nous émeuvent plus fortement; et cette puissance qu'ils ont sur notre âme la dispose à nous accorder plus de lumières. Nous jugeons toujours d'un auteur par le caractère de ses sentiments. Si on compare La Bruyère à Fénelon, la vertu toujours tendre et naturelle du dernier, et l'amourpropre qui se montre quelquefois dans l'iuitie, le sentiment nous porte malgré nous à croire que celui qui fait paraître l'âme la plus grande a l'esprit le plus éclairé; et toutefois il serait difBcile de justifier cette préférence. Fénelon a plus de facilité et d'abondance; l'auteur des Caractères, plus de précision et plus de force; le premier, d'une imagination plus riante et plus féconde; le second, d'un génie plus véhément : l'un sachant rendre les plus grandes choses familières et sensibles sansl es abaisser; l'autre sachant ennoblir les plus petites sans les déguiser : celui-là plus humain; celui-ci plus austère : l'un plus tendre pour la vertu l'autre plus implacable au vice : l'un et l'autre moins pénétrants et moins protonds que les hommes que j'ai nommés, mais inimitables dans la clarté et dans la netteté de leurs idées; enfin, originaux, créateurs dans leur genre, et modèles très accomplis. »

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