‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld, précédées d'une noticeChapitre 106 sur 144 · GY · texte numérisé non relu

GY

La familiarité est l'apprentissage des esprits*.

Nous découvrons en nous-mêmes ce que les autres nous cachent, et nous reconnaissons dans les autres ce que nous nous cachons nous-mêmes 2.

GVII.

Les maximes des hommes décèlent leur cœur s. GVIII.

Les espiits faux changent souvent de maximes. GIX.

Les esprits légers sont disposés à la complaisance

Les menteurs sont bas et glorieux4.

Peu de maximes sont vraies h tous égards.

1. Obscur ; c'est dans la familiarité de la conversation que l'esprit se forme au bien qu'on connaît l'esprit de ceux avec qui on vit. M.

2. Var. L'auteur ajoute : Il faut donc allier ces deux études. !

3. Le proverbe italien a dit : Parle, afin que je te connaisse. S.

4. On pourrait, ce semble, retourner la pensée, et dire : Les gens bas et qlorieux sont menteurs; car on est souvent menteur parce qu'on est glorieux, et non pas glorieux parce qu'on est menteur. S.

VAUVEN ARGUES.

GXII.

On dit peu de choses solides, lorsqu'on cherche à en dire d'extraordinaires.

Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne pensons pas nous-mêmes.

GXIV.

On ne s'amuse pas longtemps de l'esprit d'autrui.

Les meilleurs auteurs parlent trop.

GXVI.

La ressource de ceux qui n'imaginent pas est de conter.

GXVII.

La stérilité de sentiment nourrit la paresse. GXVIII.

Un homme qui ne soupe ni ne dîne chez lui se croit occupé. Et celui qui passe la matinée à se laver la bouche et à donner audience à son brodeur, se moque de l'oisiveté d'un nouvelliste qui se promène tous les jours avant dîner.

GXIX.

Il n'y aurait pas beaucoup d'heureux, s'il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.

Lorsqu'une chose ne peut pas nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.

GXXI.

Il y a plus de mauvais conseils que de caprices. GXXII.

Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux. Il n'y a point de siècle et de peuple qui n'aient établi des vertus et des vices imaginaires.

GXXIII.

La raison nous trompe plus souvent que la nature GXXIV.

La raison ne connaît pas les intérêts du cœur. GXXV.

Si la passion conseille quelquefois plus hardiment que la réflexion, c'est qu'elle donne plus de force pour exécuter.

GXXVI.

Si les passions font plus de fautes que le jugement,

I. On ne peut entendre, par la nature de l'homme, que son organisatiou et l'impulsion qu'il reçoit de ses sens vers les objets. Or, c'est de là que viennent toutes nos fautes et toutes nos erreurs, et non pas de ta raison, mèna#j I quand elle s'égare. M.

c'est par la même raison que ceux qui gouvernent font plus de fautes que bs hommes privés1.

GXXVII.

Les grandes pensées viennent du cœur.

Le bon instinct n'a pas besoin de la raison, mais il la donne.

GXXIX,

On paye chèrement les moindres biens, lorsqu'on ne 'es tient que de la raison.

La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs.

GXXXI.

Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion.

GXXXIL

On ne fait pas beaucoup de grandes choses par cou* seil.

1, Cette maxime dément la précé»i2iue ; car les passions sont la nature, «I le jugement c'est la raison. Or l'auteur dit ici que les passions font plus de (autes que le jugement. M. — Je crois qu'il faut entendre, par la première de ces deux maximes, que la raison nous trompe, proportion gardée, plus souvent que la nature; Vauvenargues croyant, comme il l'établit dans la seconde maxime, que ia raison a moins souvent occasion de faire des fautes que la nature, parce que le nombre des Actions qu'elle dirige est beaucoup «toinfi considérable.

La conscience est la plus changeante des règles. GXXXIV.

La fausse conscience ne se connaît pas.

La conscience est présomptueuse dans les forts, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc. : organe du sentiment qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent.

GXXXVI.

La conscience des mourants calomnie leur vie.

La fermeté ou la faiblesse de la mort dépend de la dernière maladie.

GXXXVIII.

La nature, épuisée par la douleur, assoupit quelquefois le sentiment dans les malades, et arrête la volubilité de leur esprit; et ceux qui redoutaient la mort sans péril, la souffrent sans crainte.

La maladie éteint dans quelques hommes le courage, dans quelques autres la peur, et jusqu'à l'amour de la vie.

GXL.

On ne peut juger de la vie par une plus fausse règle que la mort.

GXLI.

Il est injuste d'exiger d'une âme atterrée et vaincue par les secousses d'un mal redoutable, qu'elle conserve la même vigueur qu'elle a fait paraître en d'autres temps. Est-on surpris qu'un malade ne puisse plus ni marcher, ni veiller, ni se soutenir? Ne serait-il pas plus étrange, s'il était encore le même homme qu'en pleine santé? Si nous avons eu la migraine et que nous ayons mal dormi, on nous excuse d'être incapables ce jour-là d'application, et personne ne nous soupçonne d'avoir toujours été inappliqués. Refuserons-nous à un homme qui se meurt le privilège que nous accordons à celui qui a mal à la tête; et oserons-nous assurer qu'il n'a jamais eu de courage pendant sa santé, parce qu'il en aura manqué à l'agonie?

Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir.

GXLIII.

La pensée de la mort nous trompe; car elle nous fait oublier de vivre.

GXLIV.

Je dis quelquefois en moi-même : La vie est Irop

courte pour mériter que je m'en inquiète. Mais si quelque importun me rend visite et qu'il m'empêche de sortir et de m'habiller, je perds patience, et je ne puis supporter de m'ennuyer une demi-heure.

GXLV.

La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté, l'abandon et l'oubli d'eux-mêmes.

GXLYI.

Si toute notre prévoyance ne peut rendre notre vie heureuse, combien moins notre nonchalance

GXLVII.

Personne ne dit le matin : Un jour est bientôt passé, attendons la nuit. Au contraire, on rêve la veille à ce qu'on fera le lendemain. On serait bien marri de passer un seul jour h ia merci du temps et des fâcheux. On n'oserait laisser au hasard la disposition de quelq-ues heures; et on a raison : car qui peut se promettre de passer une heure sans ennui, s'il ne prend soin de remplir à son gré ce court espace? Mais ce qu'on n'oserait se promettre pour une heure, on se le promet quelquefois pour toute la vie, et l'on dit : Nous sommes bien fous de nous tant inquiéter de l'avenir; c'est-à-dire : Nous sommes bien fous de ne pas commettre au hasard nos destinées, et pourvoir à l'intervalle qui est entre nous et la mort.

VAUVE NARGUES.

Ni le dégoût est une marque de sanlé, ni l'appétit1 est une maladie, mais tout au contraire. Ainsi, penset-on sur le corps. Mais on juge de l'âme sur d'autres principes. On suppose qu'une âme forte est celle qui est exempte de passions; et comme la jeunesse est ardente et plus active que le dernier âge, on la regarde comme un temps de fièvre; et on place la force de l'homme dans sa décadence.

GXLIX.

L'esprit est l'œil de l'âme, non sa force. Sa force est dans le cœur, c'est-à-dire dans les passions. La raison la plus éclairée ne donne pas d'agir et de vouloir. Suffitil d'avoir la vue bonne pour marcher? ne faut-il pas encore avoir des pieds, et la volonté avec la puissance de les remuer?

La raison et le sentiment se conseillent et se sup» pléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire.

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