‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld, précédées d'une noticeChapitre 121 sur 144 · CCCIX · texte numérisé non relu

CCCIX

Tous les hommes sont clairvoyants sur leurs intérêts; et il n'arrive guère qu'on les en détache par la ruse. On a admiré dans les négociations la supériorité de la maison d'Autriche, mais pendant l'énorme puissance de cette famille, non après. Les traités les mieux ménagés ne sont que la loi du plus fort.

CCGX.

Le commerce est l'école de la tromperie. CCGXI.

A voir comme en usent les hommes, on serait porté quelquefois à penser que la vie humaine et les affaires

du monde sont un jeu sérieux, où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortunes, et où l'heureux dépouille en tout honneur le plus malheureux ou le moins habile.

CGCXII.

C'est un grand spectacle de considérer les hommes méditant en secret de s'entre-nuire, et forcés néanmoins de s'entr' aider contre leur inclination ou leur dessein.

Nous n'avons ni la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que nous projetons.

GGGXIV.

Nos actions ne sont ni si bonnes ni si vicieuses que nos volontés.

Dès que Ton peut faire du bien, on est à même de faire des dupes. Un seul homme en amuse alors une infinité d'autres, tous uniquement occupés de le tromper. Ainsi il en coûte peu aux gens en place pour surprendre leurs inférieurs; mais il est malaisé à des misérables d'imposer à qui que ce soit. Celui qui a besoin des autres les avertit de se défier de lui; un homme inutile a bien de la peine à leurrer personne.

CCGXVI.

L'indifférence où nous sommes pour la vérité dans la morale vient de ce que nous sommes décidés à suivre

nos passions, quoi qu'il en puisse être : et c'est ce qui fait que nous n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos opinions. Peu m'importe, disent les hommes, de savoir où est la vérité, sachant où est le plaisir.

CCGXVII.

Les hommes se défient moins de la coutume et de la tradition de leurs ancêtres, que de leur raison1.

CCGXVIII.

La force ou la faiblesse de notre créance dépend plus de notre courage que de nos lumières. Tous ceux qui se moquent des augures n'ont pas toujours plus d'esprit que ceux qui y croient.

CCGXIX.

Il est aisé de tromper les plus habiles, en leur proposant des choses qui passent leur esprit et qui intéressent leur cœur.

CCGXX.

Il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes.

CGCXXI.

Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de

1 . Var, Nous avons plus de foi à la coutume et à la tradition de nos pères qu 'à notre raison .

tous les siècles, bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient se trouver à une table de treize couverts 1,

CGCXXII.

L'intrépidité d'un homme incrédule, mais mourant, ne peut le garantir de quelque trouble, s'il raisonne ainsi : Je me suis trompé mille fois sur mes plus palpables intérêts, et j'ai pu me tromper encore sur la religion. Or je n'ai plus le temps ni la force de l'approfondir, et je meurs

GGGXXIII.

La foi est la consolation des misérables, et la terreur des heureux.

GGGXXIV.

La courte durée de la vie ne peut nous dissuader de ses plaisirs, ni nous consoler de ses peines.

GGGXXV.

Ceux qui combattent les préjugés du peuple croient n'être pas peuple. Un homme qui avait fait à Rome un argument contre les poulets sacrés, se regardait peutêtre comme un philosophe.

GGGXXVI.

Lorsqu'on rapporte sans partialité les raisons des sectes opposées, et qu'on ne s'attache à aucune, ii semble qu'on s'élève en quelque sorte au-dessus de

1 . Var. Quand je vois qu'un homme d'esprit, dans le plus éclairé de tous les siècles, n'ose se mettre à table si on est treize, il n'y a plus d'erreur, ni ancienne ni moierne, qui m'étonne.

tous les partis. Demandez cependant à ces philosophes neutres, qu'ils choisissent une opinion, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose; vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde est peuplé d'esprits froids, qui, n'étant pas capables par eux-mêmes d'inventer, s'en consolent en rejetant toutes les inventions d' autrui, et qui, méprisant au dehors beaucoup de choses, croient se faire estimer.

CCGXXVII.

Qui sont ceux qui prétendent que le monde est devenu vicieux? je les crois sans peine. L'ambition, la gloire, l'amour, en un mot toutes les passions des premiers âges ne font plus les mêmes désordres et le même bruit. Ce n'est pas peut-être que ces passions soient aujourd'hui moins vives qu'autrefois; c'est parce qu'on les désavoue et qu'on les combat. Je dis donc que le monde est comme un vieillard qui conserve tous les désirs de la jeunesse, mais qui en est honteux, et s'en cache, soit parce qu'il est détrompé du mérite de beaucoup de choses, soit parce qu'il veut le paraître.

CCGXXVIII.

Les hommes dissimulent par faiblesse, et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations.

L'art de plaire est l'art de tromper.

VA UVE NARGUES.

GGGXXX.

Nous sommes trop inattentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans un bal danser amicalement ensemble, et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d'après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde.

De l'art et du goût d'écrire 1 .

GGGXXXI.

Les premiers écrivains travaillaient sans modèle, et n'empruntaient rien que d'eux-mêmes, ce qui fait qu'ils sont inégaux, et mêlés de mille endroits faibles, avec un génie tout divin. Ceux qui ont réussi après eux ont puisé dans leurs inventions, et par là sont plus soutenus; nul ne trouve tout dans son propre fonds.

GGGXXXII.

Qui saura penser de lui-même et former de nobles idées, qu'il prenne, s'il peut, la manière et le tour élevé 2 des maîtres. Toutes les richesses de l'expression appartiennent de droit à ceux qui savent les mettre h leur place.

i. Goût signifie ici penchant, inclination qu'on éprouve pour une chose;, mais il ne peut s'employer en parlant d'une action. On peut dire avoir h goût de la peinture t mais non pas le goût de peindre. Ainsi le goût d'écrire est une incorrection. S.

1» Le tour élevé; métaphore qui peut paraître incohérente. S»

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