‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld, précédées d'une noticeChapitre 4 sur 144 · Essais de Philosophie morale · texte numérisé non relu

Essais de Philosophie morale

diminuer du tout La Bruyère, on a droit de trouver dans La Rochefoucauld un angle d'observation plus ouvert, un coup d'œil plus à fond. Je crois même qu'il eut plus de système et d'unité de principe que M. Vinet ne voudrait lui en reconnaître, et que c'est par là qu'il justifie en plein ce nom de philosophe que l'ingénieux critique lui accorde si expressément. Les souvent, quelquefois, presque toujours, d'ordinaire, par lesquels il modère ses conclusions fâcheuses, peuvent être pris pour des précautions polies. Tout en mettant le doigt sur le ressort, il faisait semblant de reculer un peu ; il lui suffisait de ne pas lâcher prise. Après tout, la philosophie morale de La Rochefoucauld n'est pas si opposée à celle de son siècle, et il profita de la rencontre pour oser être franc. Pascal, Molière, Nicole, La Bruyère, ne flattent guère l'homme, j'imagine; les uns disent le mal et le remède, les autres ne parlent que du mal : voilà toute la différence. Yauvenargues, qui commença l'un des premiers la réhabilitation, le remarque très-bien : « L'homme, dit-il, est maintenant en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera le plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se révéler et de se faire restituer toutes ses vertus... et bien au delà1. » Jean-Jacques s'est chargé de cet au delà; il l'a poussé si loin, qu'on le pourrait croire épuisé. Mais non; on ne s'arrête pas en si beau chemin; la veine orgueilleuse court et s'enfle encore. L'homme est tellement réhabilité de nos jours , qu'on n'oserait lui dire tout haut ni presque écrire ce qui passait pour des vérités au dix-septième siècle. C'est un trait caractéristique de ce temps-ci. Tel rare esprit qui, en causant, n'est pas moins ironique qu'un La Rochefoucauld2, le même, sitôt

1. Vauvenargues répète cette pensée en deux endroits, presque dans loi mêmes ternies.

% Benjamin Constant, par exemple.

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[u'il écrit ou parle en public, le prend sur un icn de sentiment et se met à exalter la nature humaine. On pro clame à la tribune le beau et le grand dont on fait des aietés dans l'embrasure d'une croisée, ou des sacrifices un trait de plume autour d'un tapis vert. Le philosophe pratique que l'intérêt et ne prêche que l'idée pure1. Les Maximes de La Rochefoucauld ne contredisent en rien le Christianisme, bien qu'elles s'en passent. Vauvenargues, plus généreux, lui est bien plus contraire, là même où il n'en parle pis. L'homme de La Rochefoucauld est exactement l'homme déchu, sinon comme l'entendent François de Sales et Fénelon, du moins comme l'estiment Pascal, Du Guet et Saint-Cyran. Otez de la morale janséniste la rédemption, et vous avez La Rochefoucauld tout pur. S'il paraît oublier dans l'homme le roi exilé que Pascal relève, et les restes brisés du diadème, qu'est-ce donc que cet insatiable orgueil qu'il dénonce, et qui, de ruse ou de force, se veut l'unique souverain? Mais il se borne à en sourire; et ce n'est pas tout d'être mortifiant, dit M, Vinet, il faut être utile. Le malheur de La Roche-

1. Un descendant de l'auteur aes Maximes, le duc de La Rochefoucauld, l'ami de Condorcet qui était son oracle, et nourri de toutes les idées et les llusions du dix-huitième siècle (voir son Porlrait au tome III des OEuvres de Rœderer, et au tome I des Mémoires de Dampmartin), a écrit une lettre a Idam Smith (mai 1 778) sur les Maximes de son aïeul; cette lettre où, tout en cherchant à l'excuser sur les circonstances où il a vécu, il lui donne tort sur l'ensemble, est d'un homme qui lui-même, à cette date, n'avait encore vu les hommes que par le meilleur côté. Le duc de La Rochefoucauld fut dc« puis victime des journées de septembre 1792, et massacré à Gisors par le peuple, derrière la voiture de sa mère et de sa femme qui entendaient ses cris. Un philosophe de nos jours qui, s'il n'y prend garde, conçoit plus vivement qu'il ne raisonne juste, a cru trouver dans tout ceci une réfutation suffisante des Maximes, et il s'est écrié : « Admirables représailles exercées par le petit-ûLs contre les écrits et la conduite de son grand -père! » Je ne puis rien voir d'admirable en toute cette destinée du duc de La Rochefoucauld, et, «i elle prouvait quelque chose, c'est que son aïeul n'avait pas si tort en définitive de juger les hommes comme il l'a fait.

foucauld est de croire que les hommes ne se corrigent pas : « On donne des conseils, pense-t il, mais on n'inspire pas de conduite. » Lorsqu'il fut question d'un gouverneur pour M. le Dauphin, on songea un moment à lui : j'ai peine à croire que M. de Montausier, moins aimable et plus doctoral, ne convenait pas mieux.

Les réflexions morales de La Rochefoucauld semblent vraies, exagérées ou fausses, selon l'humeur et la situalion de celui qui lit. Elles ont droit déplaire à quiconque a eu sa Fronde et son cc>up de feu dans les yeux. Le célibataire aigri les chérira. L'honnête homme heureux, le père de famille rattaché à la vie par des liens prudents et sacrés, pour ne pas les trouver odieuses, a besoin de ne les accepter qu'en les interprétant. Qu'importe si aujourd'hui j'ai paru y croire? demain, ce soir, la seule vue d'une famille excellente et unie les dissipera. Une mère qui allaite, une aïeule qu'on vénère, un noble père attendri, des cœurs dévoués et droits, non alambiqués par l'analyse, les fronts hauts des jeunes hommes, les fronts candides et rougissants des jeunes tilles, ces rappels directs à une nature franche, généreuse et saine, recomposent une heure vivifiante, et toute subtilité de raisonnement a disparu.

Du temps de La Rochefoucauld et autour de lui , on se faisait les mêmes objections et les mêmes réponses. Scgrais, Muet, lui trouvaient plus de sagacité que d'équité, et ce dernier même remarquait très-finement que l'auteur n'avait intenté de certaines accusations à l'homme que pour ne pas perdre quelque expression ingénieuse ef vive dont il les avait su revêtir *. Si peu auteur qu'on se pique d'être en écrivant, on l'est toujours par un coin. Si Balzac et les acadëmistes de cette école n'ont jamais

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