Huétiana, page 25 i
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l'idée que par la phrase, La Rochefoucauld lui-même, le strict penseur, sacrifie au mot. Ses lettres à madame de Sablé, dans le temps de la confection des Maximes, nous le montrent plein de verve, mais de préoccupation littéraire aussi; c'était une émulation entre elle et lui, et M. Esprit, et l'abbé de la Victoire : « Je sais qu'on dîne chez vous sans moi, écrivait-il, et que vous faites voir des sentences que je n'ai pas faites, dont on ne me veut rien dire... » Et encore, de Verteuil où il était allé, non loin d'Angouléme : « Je ne sais si vous avez remarqué que l'envie de faire des sentences se gagne comme le rhume: il y a ici des disciples de M. de Balzac qui en ont eu le vent et qui ne veulent plus faire autre chose. » La mode des maximes avait succédé à celle des portraits : La Bruyère les ressaisit plus tard et les réunit toutes les deux. Les post-scriptnm des lettres de La Rochefoucauld sont remplis et assaisonnés de ces sentences qu'il essaie , qu'il retouche, qu'il retire presque en les hasardant, dont il va peut-être avoir regret, dit-il, dès que le courrier sera parti : « La honte me prend de vous envoyer des ouvrages, écrit-il à quelqu'un qui vient de perdre un quartier de rentes sur l'Hôtel-de-Ville ; tout de bon, si vous les trouvez ridicules, renvoyez-les-moi sans les montrer à madame de Sablé. » Mais on ne manquait pas de les montrer, il le savait bien. Courant ainsi d'avance, ces pensées excitaient des contradictions, des critiques. On en a une de madame de Schomberg, cette même mademoiselle d'Hautefort, objet d'un chaste amour de Louis XIII, et dont Marsillac, au temps de sa chevalerie première, avait été l'ami et le serviteur dévoué : « Oh! qui l'auroit cru alors, pouvaitelle lui dire; et se peut-il que vous vous soyez tant gâté depuis?» On leur reprochait aussi de l'obscurité; madame de Schomberg ne leur en trouvait pas, et se plaignait plu'ùt de trop les comprendre; madame de Scvigné
écrivait à sa fille en lui envoyant l'édition de 1672 : « II y en a de divines; et, à ma honte, il y en a que je n'entends pas. » Corbinelli les commentait. Madame de Maintenon, à qui elles allaient tout d'abord, écrivait en mars J6GG à mademoiselle de Lenclos, à qui elles allaient encore mieux : « Faites, je vous prie, mes compliments à M. de La Rochefoucauld, et dites-lui que le livre de Job et le livre des Maximes sont mes seules lectures »
Le succès, les contradictions et les éloges ne se continrent pas dans les entretiens de société et dans les correspondances; les journaux s'en mêlèrent; quand je dis journaux, il faut entendre le Journal des Savants, le seul alors fondé, et qui ne l'était que depuis quelques mois. Ceci devient piquant, et j'oserai tout révéler. En feuilletant moi-même les papiers de madame de Sablé, j'y ai trouvé le premier projet d'article destiné au Journal des Savants et de la façon de cette dame spirituelle. Le voici :
« C'est un traité des mouvements du cœur de l'homme c qu'on peut dire avoir été comme inconnus, avant cette « heure, au cœur môme qui les produit. Un seigneur « aussi grand en esprit qu'en naissance en est l'auteur. « Mais ni son esprit ni sa grandeur n'ont pu empêcher « qu'on en ait fait des jugements bien différents.
« Les uns croient que c'est outrager les hommes que « d'en faire un*, si terrible peinture, et que l'auteur n'en ( a pu prendre l'original qu'en lui-même. ïls disent qu'il « est dangereux de mettre de telles pensées au jmir, et ( qu'ayant si bien montré qu'on ne fait les bonnes actions
1 . Ou peut ajouter à ces hommages et témoignages, au sujet des Maximes, la fable de La Fontaine (onzième du livre 1), une ode et des moralités de madame Des Houlicres, l'ode de La Motte sur V Amour-propre, et la réponse en vers du marquis de Sainte-Aulaire (voir sur ce dernier débat lei Mémoires h Trévcux, avril et juin 1709).
« que par de mauvais principes, la plupart du monde « croira qu'il est inutile de chercher la vertu, puisqu'il « est comme impossible d'en avoir si ce n'est en idée; « que c'est enfin renverser la morale , de faire voir quo « toutes les vertus qu'elle nous enseigne ne sont que des « chimères, puisqu'elles n'ont que de mauvaises fins.
« Les autres, au contraire, trouvent ce traité fort utile, « parce qu'il découvre aux hommes les fausses idées « qu'ils ont d'eux-mêmes, et leur fait voir que, sans la « religion, ils sont incapables de faire aucun bien ; qu'il « est toujours bon de se connoître tel qu'on est, quand a même il n'y auroit que cet avantage de n'être point « trompé dans la connoissance qu'on peut avoir de soi- « même.
« Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ou- « vrage et une si grande pénétration pour connoître le « véritable état de l'homme, à ne regarder que sa na- « ture> que toutes les personnes de bon sens y trouveront « une infinité de choses qu'ils (sic) auroient peut-être « ignorées toute leur vie, si cet auteur ne les avoit tkées ii du chaos du cœur de l'homme pour les mettre dans u un jour où quasi tout le monde peut les voir et les « comprendre sans peine. »
En envoyant ce projet d'article à M. de La Rochefoucauld, madame de Sablé y joignait le petit billet suivant, daté du 18 février 1665 :
« Je vous envoie ce que j'ai pu tirer de ma tête pour « mettre dans le Journal des Savants. J'y ai mis cet endroit « qui vous est si sensible..., et je n'ai pas craint de le « mettre parce que je suis assurée que vous ne le ferez « pas imprimer quand même le reste vous plairoit. Je « vous assure aussi qne je vous serai plus obligée, si « vous en usez comme d'une chose qui seroit à vous, en
« le corrigeant ou en le jetant au feu, que si voi;s lui
« faisiez un honneur qu'il ne mérite pas. Nous autres
« grands auteurs sommes trop riches pour craindre de
« rien perdre de nos productions... »
Notons bien tout ceci : madame de Sablé dévote, qui, . depuis des années, a pris un logement au faubourg Saint- Jacques, rue de la Bourbe, dans les bâtiments de Port- Royal de Paris; madame de Sablé, tout occupée, en ce temps-là même, des persécutions qu'on fait subir à ses amis les religieuses et les solitaires, n'est pas moins trèsprésente aux soins du monde, aux affaires du bel esprit : ces Maximes, qu'elle a connues d'avance, qu'elle a fait copier, qu'elle a prêtées sous main à une quantité de personnes et avec toutes sortes de mystères, sur lesquelles elle a ramassé pour l'auteur les divers jugements de la société, elle va les aider dans un journal devant le public, et elle en travaille le succès. Et, d'autre part, M. de La Rochefoucauld, qui craint sur toutes choses de faire l'auteur, qui laisse dire de lui, dans le Discours en tête de son livre, « qu'il n'auroit pas moins de chagrin de savoir que ses Maximes sont devenues publiques, qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés ; » M. de La Rochefoucauld , qui a tant médit de l'homme, va revoir lui-même son éloge pour un journal; il va ôter juste ce qui lui en déplaît. L'article, en effet, fut inséré dans le Journal des Savants du 9 mars ; et si on le compare avec le projet *, l'endroit que madame de Sablé appelait sensible y a disparu. Plus rien de ce second paragraphe : « Les uns croient que c'est outrager les hommes, etc. » Après la fin du premier, où il est ques-
I. C'est ce que n'a pas fait Petitot, qui a donné, dans sa Notice sur La Rochefoucauld, le projet d'article comme étant l'article même : il n'en a pas tiré parti.
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lion des jugements bien différents qu'on a faits du livre, on saute tout de suite au troisième, en ces termes : « L'on peut dire néanmoins que ce traité est fort utile, parce qu'il découvre, etc., etc. » Les autres petits changements ne sont que de style. M. de La Rochefoucauld laissa donc tout subsister, excepté le paragraphe moins agréable. Le premier journal littéraire qui ait paru ne paraissait encore que depuis trois mois , et déjà on y arrangeait soimême son article. Les journaux se perfectionnant, l'abbé Prévost et Walter Scott y écriront le leur tout au long.
La part que madame de Sablé eut dans la composition et la publication des Maximes, ce rôle d'amie moraliste et un peu littéraire qu'elle remplit durant ces années essentielles auprès de l'auteur, donnerait ici le droit de parler d'elle plus à fond, si ce n'était du côté de Port-Royal qu'il nous convient surtout de l'étudier : esprit charmant, coquet pourtant solide; femme rare, malgré des ridicules, à qui Arnauld envoyait le Discours manuscrit de la Logique en lui disant : « Ce ne sont que des personnes comme vous que nous voulons en avoir pour juges ; » et à qui presque en même temps M. de La Rochefoucauld écrivait : « Vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur. » Elle forme comme le vrai lien entre La Rochefoucauld et Nicole.
Je ne dirai qu'un mot de ses Maximes à elle, car elles sont imprimées ; elles peuvent servir à mesurer et à réduire ce qui lui revient dans celles de son illustre ami. Elle fut conseillère, mais pas autre chose : La Rochefoucauld reste l'auteur tout entier de son œuvre. Dans les quatre-vingt-une pensées que je lis sous le nom de madame de Sablé, j'en pourrais à peine citer une qui ait du relief et du tour. Le fond en est de morale chrétienne ou de pure civilité et usafp de monde; mais la forme
surtout fait défaut; elle est longue, traînante; rien ns se termine ni ne se grave. La simple comparaison fait mieux comprendre à quel point (ce à quoi autrement on ne songe guère) La Rochefoucauldest écrivain.
Madame de La Fayette , dont il est très-peu question juque-là dans la vie de M. de La Rochefoucauld, y intervient d'une manière intime aussitôt après les Maximes publiées, et s'applique en quelque sorte à les corriger dans son cœur. Leurs deux existences, dès lors, ne se séparent plus. J'ai raconté, en parlant d'elle, les douceurs graves et les afflictions tendrement consolées de ces quinze dernières années. La fortune, en même temps que l'amitié, semblait sourire enfin à M. de La Rochefoucauld; il avait la gloire; la faveur de son heureux fils le relevait à la cour et même l'y ramenait : il y avait des moments où il ne bougeait de Versailles, retenu par ce roi dont il avait si peu ménagé l'enfance. Les joies, les peines de famille le trouvaient incomparable. Sa mère ne mourut qu'en 1672: «Je l'en ai vu pleurer, écrit madame de Sévigné, avec une tendresse qui me le faisoit adorer. » Sa grande douleur, on le sait, fut à ce conç de grêle du passage du Rhin. Il y eue un de ses fils tué, et l'autre blessé. Mais le jeune duc de Longueville, qui fut des victimes, né durant la première guerre de Paris, lui était plus cher que tout. 11 avait fait son entrée dans le monde vers 1666, à peu près l'année des Maximes : le livre chagriné et la jeune espérance, ces deux enfants de la Fronde! Dans la lettre si connue où elle raconte l'effet de cette mort sur madame de Longueville, madame de Sévigné ajoute aussitôt : « Il y a un homme dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai dans la lête que s'ils s'étoient rencontrés tous deux dans ces premiers moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous lea autres senti-
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ments auroient fait place à des cris et à des larmes que l'on auroit redoublés de bon cœur : c'est une vision. »
Jamais mort, au dire de tous les contemporains, n'a peut-être tant fait verser de larmes et de belles larmes que celle-là. Dans sa chambre de i'hôtel Liancourt, à un dessus de porte , M. de La Rochefoucauld avait un portrait du jeune prince. Un jour, peu de temps après la fatale nouvelle, la belle duchesse de Brissac, qui venait en visite, entrant par la porte opposée à celle du portrait , recula tout d'un coup; puis, après être demeurée un moment comme immobile, elle fit une petite révérence à la compagnie, et sortit sans dire une parole. La seule vue inopinée du portrait avait réveillé toutes ses douleurs, et, n'étant plus maîtresse d'elle-même, elle n'avait pu que se retirer f.
Dans ses soins et ses conseils autour des gracieuses ardeurs de la princesse de Glèves et de M. de Nemours , M. de La Rochefoucauld songeait sans doute à cette fleur de jeunesse moissonnée, et il retrouvait à son tour à travers une larme quelque chose du portrait non imaginaire. Et même sans cela, le front du moraliste vieilli, qu'on voit se pencher avec amour sur ces êtres romanesques si charmants, est plus fait pour toucher que pour surprendre. Lorsqu'au fond l'esprit est droit et le cœur bon, après bien des efforts dans le goût, on revient au simple: après bien des écarts dans la morale, on revient au virginal amour, au moins pour le contempler.
C'est à madame de Sévigné encore qu'il faut demander le récit de sa dernière maladie et de ses suprêmes moments; ses douleurs, l'affliction de tous, sa constance : ii
1. Yoir tout le récit daus les Mémoires de l'abbé Arnauld, à l'année
regarda fixement la mort *. Il mourut le 17 mars 1680, avant ses soixante-sept ans accomplis. C'est Bossuet qui l'assista aux derniers moments, et M. de Bausset en a tiré quelque induction religieuse bien naturelle en pareil cas. M. Vinet semble moins convaincu : on fera, dit-il, ce [ju'on voudra de ces passages de madame de Sévigné, témoin de ses derniers moments : « Je crains bien pour cette fois que nous ne perdions M. de La Rochefoucauld; sa fièvre a continué ; il reçut hier Notre-Seigneur : mais son état est une chose digne d'admiration. 11 est fort bien disposé pour sa conscience; voilà qui est /a#... Croyez-moi, ma fille, ce n'est pas inutilement qu'il a fait des réflexions toute sa vie; il s'est approché de telle sorte de ses derniers moments, qu'ils n'ont rien de nouveau ni d'étranger pour lui. » U est permis de conclure de ces paroles, ajoute M. Vinet, qu'il mourut* comme on l'a dit plus tard, avec bienséance.
Sainte-Beuve (1840).
i. Dans l'ode sérieuse qu'elle lui adresse, madame Des Houlièren,lui parlant de la mort en des termes virils, avait dit :
Oui, soyez alors plus ferme Que ces vulgaires bu ma lira Qui près de leur dernier terme De vaines terreurs sont pleins.
En sage que rien n'offense, Livrez-vous sans résistance A d'inévitables traits ; Et d'une démarche égale Passez cette onde fatale Qu'on no repasse jamais-
A la s.iile de celte Lelle et ingénieuse notice, où se trouve reproduite presque d'après nature la vraie physionomie de La Rochefoucauld, nous citerons, non pas la longue et fastidieuse réfulation des Maximes entreprise par Aimé Martin, mais le morceau plus court dans lequel La Harpe résume avec netteté, quoique avec un peu d'outrecuidance et un médiocre relief dans la forme, l'opinion des philosophes du dix-huitième siècle sur l'auteur dea Maximes. F. L.
Voltaire a dit que les Maximes de la Rochefoucauld étaient un des livres originaux du siècle de Louis XIV; et J.-J. Rousseau n'a pas dissimulé son éloignement pour ce triste livre» Voltaire ajoute qu'il n'y a presque qu'une seule vérité, c'est que l'amour-propre est le mobile de toutes nos actions. Et tous ces divers jugements sont fondés. On peut même aller plus loin, et dire que, nonseulement cet ouvrage attriste et flétrit l'âme, mais qu'il a un grand défaut en morale : c'est de ne montrer le cœur humain que sous un jour défavorable. 11 y aurait peut-être tout autant de sagacité, et sûrement beaucoup plus de justice, à démêler aussi ce qu'il y a dans l'homme de noble et de vertueux. Croit-on que la vertu ne garde pas souvent son secret tout aussi bien que l'amour-propre, et qu'il n'y ait pas autant de mérite à l'apercevoir? Il y a de plus un avantage réel, celui de faire voir à l'homme tout ce qu'il porte en lui de principes du bien, de lui faire sentir tout ce dont il est capable, et de l'élever ainsi à ses propres yeux. Au contraire, en généralisant trop la satire, il semble que tout le monde la mérite, et que par consé- ) quent personne n'en soit flétri : là où l'on inculpe tous les hommes, nul ne peut être noté.
Les Maximes de la Rochefoucauld calomnient souvent
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la nature humaine, en supposant que ce qu'elle a de meilleur part d'un principe vicieux.
« Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque loujours par tous les trois ensemble. »
D'abord, que signifient ces mots, dont on fait une vertu? Quoi donc ! la clémence n'en est-elle pas une? Est-il sûr qu'elle n'ait jamais d'autre source que lavanité^la paressa ou lu crainte? Pourquoi donc ne naîtrait-elle pas ou de la pitié, qui est si naturelle à tous les hommes, ou d'une bonté généreuse, naturelle aux grandes âmes? César était-il timide, était-il paresseux? et s'il sentit qu'il y avait quelque chose de plus noble à pardonner à tous les sénateurs prisonniers à Pharsale, qu'à les faire tous égorger; si ce sentiment lui fit éprouver quelque satisfaction de lui-môme, est-ce là ce que la Rochefoucauld appelle de la vanité? Ce terme serait très-impropre. La vanité est l'orgueil des petites choses : celui du vainqueur de Pharsale pardonnant aux Romains ne peut, dans aucun cas, s'appeler ainsi. Et puis, est-il bien sûr que le plaisir de faire une bonne action soit nécessairement de l'orgueil ? Si le contentement de la bonne conscience n'est pas autre chose, il ne faut donc plus croire au bonheur qu'elle procure, à ce bonheur regardé comme le plus pur de tous et le plus doux; car, certainement, l'orgueil n'est rien de tout cela, et Voltaire l'a caractérisé parfaitement par ce vers •
Il renfle l'âme et ne la nourrit pas.
Ce que j'ai dit de la clémence de César, je le dis de celle de Titus, de Trajan, de Henri IV, de Louis XII. Pourquoi donc ne penserait-on pas qu'ils étaient cléments, tout simplement parce qu'ils étaient bons? N'y a-t-il point de bonté dans l'homme ? La Rochefoucauld voudrait-il noua défendre de croire à la bonté?
« La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur ag* i^lion dans leur cœur. »
Où est la preuve de cette assertion générale? Restreignez-la, elle sera aussi vraie que commune; énoncée comme elle l'est, elle est démentie par cent exemples. Comment savons-nous que le calme apparent cache souvent Y agitation intérieure? Parce que, dans ce cas, quelque effort que l'on fasse, elle se trahit toujours par quelque indice. Mais lorsqu'on n'en voit paraître aucun, de quel droit affirmer que cette agitation existe? Sera-ce en jugeant du cœur d'autrui par le nôtre ? Mais qui aura le droit de dire : Nul n'a plus de force d'âme que je n'en ai? L'accusation est donc gratuite : c'est vouloir en deux lignes infirmer le témoignage de tous les siècles et l'hommage qu'ils ont rendu aux âmes fortes qui ont fait honneur à la nature humaine par leur inébranlable fermeté. Qui a dit à l'auteur des Maximes que Soranus et Thraséas étaient agités à leurs derniers moments, quand un observateur tel que Tacite les représente tranquilles? Et cet électeur de Saxe, qui jouait aux échecs lorsque l'on vint lui annoncer qu'il fallait aller à l'échafaud; qui, pbjr toute réponse, demanda la permission d'achever la partie, la gagna, et alla mourir! Sommes-nous bien sûrs que sa constame ne fut qu'une agitation cachée? L'on dira peut-être qu'il n'est guère possible qu'un souverain quitte la vie avec une indifférence absolue, et qu'il aurait mieux aimé ne pas mourir.
Je le crois, et c'est pour cela que j'admire sa constance î elle ne détruit pas la nature, elle la dompte, et si promptement, qu'on ne s'aperçoit pas du combat. Est-ce là de l'agitation? Non, c'est du vrai courage, qui n'est autre chose qu'une résignation tranquille à la nécessité.
« L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre au jour. »
Je ne crois point du tout cette proposition vraie, pas même en mettant l'amour de soi à la place de Y orgueil ; ce qui pourtant se rapprocherait de la vérité, du moins en ce sens que l'amour de soi est commun à tous les hommes; et il leur est commun, parce qu'il leur est nécessaire : il ne devient un vice que par l'excès, et alors il s'appelle orgueil. Dire que cet orgueil est égal dans tout, c'est anéantir une vertu qui lui est opposée, la modestie, il n'est pas vrai qu'elle ne consiste que dans les formes extérieures. Prétendre que personne n'est véritablement plus modeste qu'un autre, c'est dire que nul homme n'a plus de bon sens qu'un autre homme: que nul n'est capable de restreindre par la réflexion l'idée trop avantageuse qu'il est tenté d'avoir de lui-même; que nul n'est assez raisonnable pour apprécier à leur juste valeur les avantages de la fortune, de la naissance et de la nature, et de compenser ce qu'il a par ce qui lui manque, ce qu'il sait, par ce qu'il ignore.
« La force et la foiblesse de noire esprit sont mal nommées ; elles ne sont en effet que la bonne ou mauvaise disposition des organes du corps. »
Si la Rochefoucauld était matérialiste, on croirait qu'il a voulu dire que tout est physique dans nous. Mais dans tout son livre il se montre très-religieux, il faut donc entendre sa pensée dans le sens de ces vers de Chaulieu ;
Bonne ou mauvaise sanlé Fait notre philosophie.
C'est une vérité poétique, c'est-à-dire du nombre de celles à qui l'on ne demande que de pouvoir être souvent appliquées avec fondement. Mais un moraliste doit écrire et p3nser avec une justesse plus sévère; et il est très-faux que la force d'esprit dépende toujours de la disposition du corps. Il est démontré par des faits sans nombre que
celte force peut se trouver dans le corps le plus mal disposé. Quand le maréchal de Saxe, gonflé d'hydropisie, ne pouvant se mouvoir sans douleur, se faisait porter à Fontenoy dans une gondole d'osier, et disait en riant : // serait plaisant que ce fût une balle ou un boulet qui me fit la ponction, la force de son âme était-elle mal nommée? n'était-ce que la bonne disposition de ses organes?
o L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que h crainte de souffrir l'injustice. »
Je n'en crois rien du tout. C'est le cri de la conscience, c'est un sentiment qui précède toute réflexion. Il y a mille injustices que nous ne craignons pas de souffrir, et dont la seule idée nous révolte. En vérité, c'est un étrange projet que celui d'anéantir toutes les vertus, la bonté, la justice, la modération, la modestie, etc.
« Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein. »
Oui, dans tout ce qui suppose de la réflexion; mais dans ce qui est instantané, dans ce qui est l'effet d'un sentiment prompt, dans tout ce qui tient à la pitié généreuse, dans ce qui est l'élan du courage, dans l'oubli de ga vie et de ses intérêts, n'y a-t-il point de grandeur? Il semble que la Rochefoucauld ne voit rien de grand qu'en politique : il avait toujours la Fronde devant les yeux.
« Les rois font des hommes comme des pièces de monnaie ; ils les font valoir ce qu'ils veulent* et l'on est forcé de les recevoir selon lfeur cours* et non pas selon leur véritable prii. »
Comparaison plus ingénieuse que solide. Si dette pensée était vraie, tout homme vaudrait dans l'opinion, en raison de la place qu'il occupe dans le monde. Heureusement il n'en est pas ainsi; et quand Louis XIV envoyait Villeroi commander à la place de Villars ou de Catinat, le dernier