‹ Réflexions, sentences, et maximes morales de la Rochefoucauld, précédées d'une noticeChapitre 76 sur 144 · IV · texte numérisé non relu

IV

Vivacité.

La vivacité consiste dans la promptitude des opérations de l'esprit. Elle n'est pas toujours unie à la fécondité. Il y a des esprits lents, fertiles ; il y en a de vifs, stériles. La lenteur des premiers vient quelquefois de la faiblesse de leur mémoire, ou de la confusion de leurs idées, ou enfin de quelque défaut dans leurs or-

1. On ne pense que par mémoire. V. — Ne serait-il pas plus exact de dire : On ne pense qu'au moyen de la mémoire? S.

2. L'esprit stérile est celui en qui l'idée qu'on lui présente ne fait pas naître d'idées accessoires-, au lieu qae l'esprit fécond produit sur le sujet qui l'occupe, toutes les idées qui appartiennent à ce sujet. De même que dans une oreille exercée et sensible, un son produit le sentiment des sons harmoniques, ït qu'elle entend un accord où les autres n'entendent qu'un son. S.

ganes, qui empêche leurs esprits de se répandre avec vitesse. La stérilité des esprits vifs dont les organes sont bien disposés, vient de ce qu'ils manquent de force pour suivre une idée, ou de ce qu'ils sont sans passions ; car les passions fertilisent l'esprit sur les choses qui leur sont propres, et cela pourrait expliquer de certaines bizarreries : un esprit vif dans la conversation, qui s'éteint clans le cabinet ; un génie perçant dans l'intrigue, qui s'appesantit dans les sciences, etc,

C'est aussi par cette raison que les personnes enjouées, que les objets frivoles intéressent, paraissent les plus vives dans le monde. Les bagatelles qui soutiennent la conversation étant leur passion dominante, elles excitent toute leur vivacité, leur fournissent une occasion continuelle de paraître. Ceux qui ont des passions plus sérieuses étant froids sur ces puérilités, toute la vivacité de leur esprit demeure concentrée.

Pénétration.

La pénétration est une facilité à concevoir \ à remonter au principe des choses, ou à prévenir 2 leurs effets par une suite d'inductions.

C'est une qualité qui est attachée comme les autres à notre organisation, mais que nos habitudes et nos

1. Concevoir veut dire ici se former, d'après ce qu'on voit, des idées de ee qu'on ne voit pas, et par là pénétrer plus loin que la simple apparence. S.

2. Au lieu de prévenir, il faut, ce me semble, prévoir les effets par indue tion, après quoi on les prévient. S.

connaissances perfectionnent : nos connaissances, parce qu'elles forment un amas d'idées qu'il n'y a plus qu'à reveiller; nos habitudes, parce qu'elles ouvrent nos organes, et donnent aux esprits un cours facile et prompt.

Un esprit extrêmement vif peut être faux, et laisser échapper beaucoup de choses par vivacité, ou par impuissance de réfléchir, et n'elre pas pénétrant. Mais T esprit pénétrant ne peut être lent; son vrai caractère est la vivacité et la justesse unies à la réflexion.

Lorsqu'on est trop préoccupé de certains principes sur une science, on a plus de peine à recevoir d'autres idées dans la même science et une nouvelle méthode; mais c'est là encore une preuve que la pénétration est dépendante, comme je l'ai dit, de nos habitudes. Ceux qui font une étude puérile des énigmes, en pénètrent plus tôt le sens que les plus subtils philosophes.

De la justesse, de la netteté, du jugement

La netteté est l'ornement de la justesse 1 ; mais elle n'en est pas inséparable. Tous ceux qui ont l'esprit net ne l'ont pas juste. Il y a des hommes qui conçoivent très-distinctement, et qui ne raisonnent pas conséquemment. Leur esprit, trop faible ou trop prompt, ne peut suivre la liaison des choses, et laisse échapper leurs rapports. Ceux-ci, ne pouvant assembler beaucoup de vues, attribuent quelquefois à tout un objet

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