XXXI V
paroît sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnée» à son âge et à sa fortune. »
Autre exagération, qui ne peut passer que dans une satire. Il serait assez difficile de nous dire quelles étaient les folies de Sully ou du chancelier de l'Hospital. Et comment accorder cette maxime avec celle-ci :
« Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit? «
« On a fait une vertu de la modération pour borner l'ambition des grands hommes, et pour consoler les gens médiocres de leur peu de fortune et de leur peu de mérite. »
Autant de mots, autant d'erreurs. L'homme ne fait point de vertus: la modération en est une, parce qu'elle est opposée à tous les excès, qui sont des vices. Les grands hommes ne sont point tous des ambitieux, et le désir de paraître modéré n'arrête point ceux qui ont de l'ambition. Et comment un moraliste peut-il faire entendre que la modération n'est le partage que des gens médiocres? Cette maxime est incompréhensible dans tous les points.
« La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit. »
Cela ne serait-il pas plus vrai du goût que du bon sens? Ce n'est pas que le premier ne suppose l'autre; mais le bon sens tout seul ne donne point l'idée de la grâce, et le goût donne au bon sens une délicatesse d'expression qui est pour l'esprit ce qu'est pour le corps l'aisance et la justesse des mouvements.
« On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le jugement éloient deux choses différentes : le jugement n'est que la grandeur de la lumière de l'esprit; cette lumière pénètre le fond des choses; elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer, et aperçoit celles qui sont imperceptibles. Ainsi il faut demeurer d'accord que c'est l'étendue de la lumière de l'esprit qui produit tous lei elï'ets qu'on attribue au jugement. »
Toutes ces idées manquent de justesse et de clarté". Dans le langage philosophique, l'esprit n'est que l'entendement, la faculté pensante, et ce n'est pas de celui-là qu'il s'agit id. Dans l'usage commun, le manque d'expressions nécessaires pour rendre chacune de nos idées a fait donner genériquement ce nom d'esprit à l'une de ses qualités, dont l'effet est le plus sensible dans la société, à la vivacité dos conceptions. C'est là ce qu'on nomme communément esprit, soit en parlant, soit en écrivant; et je crois qu'on a eu raison de le distinguer du jugement. Celui-ci désigne une vitre qualité, la solidité des conceptions; et Ton sait combien l'une se rencontre souvent sans l'autre. Le jugement n'est pas non plus la grandeur des lumières; il n'en est que la netteté : la grandeur des lumières appartient à l'esprit étendu; le jugement appartient à l'esprit juste, et l'un ne suppose pas l'autre. Le premier embrasse beaucoup d'objets; le second juge bien ceux qu'il aperçoit. L'on pourrait ajouter, en poussant plus loin cette distinction des diverses sortes d'esprit, que la sagacité démêle dans les objets de nos idées les différences difficiles à saisir ; que la profondeur en aperçoit les rapports les plus éloignés et les plus féconds; que la finesse y distingue des nuances délicates et imperceptibles ; que l'élévation se porte vers ce qu'ils ont de plus noble et de plus haut ; que la force les assemble en grand nombre pour en tirer des effets ou des conséquences : et toutes ces différences ne sont, en philosophie, que des modifications delà substance pensante, et, dans l'acception vulgaire, différents dons de la nature, qui constituent les différentes sortes de talents.
Ce ne sont pas là les seules maximes qui soient susceptibles de censure ou de discussion : beaucoup ne sont que des répétitions les unes des autres; plusieurs sont extrêmement communes; plusieurs, mais en petit nombre, sont
de mauvais goût. Il y en a qui pèchent par l'expression comme d'autres par la pensée ; mais il en est un plus grand nombre encore où l'une et l'autre sont d'une égale perfection. Le défaut général de cet ouvrage, c'est que la morale n'y est presque jamais que de la satire.
La Harpe, Cours de littérature.