‹ Réflexions sur l'AlgérieChapitre 1 sur 20 · PROVINCE UE «AME · texte numérisé non relu

PROVINCE UE «AME

Nous étions depuis dix jours dans ces contrées qui limitent au sud-ouest la province de Constantine ; la colonne expéditionnaire avait déjà sillonné la plaine des Ouied-Amar, de Tcmclouka et de Merzouk-Khaal, où, pendant cette marche paisible et imposante au milieu d’un pays si longtemps ignoré des Européens, nous avions eu le temps de visiter les ruines de plusieurs cités que le peuple-roi y avait élevées; ruines nombreuses qui restent comme les témoins les plus vrais de son ancienne splendeur. Nous avions parcouru les nombreux contours du Bou-.Verzouk et exploré ses sources légèrement thermales où l'eau bouillonne comprimée sous les pierres provenant d’un établissement que les Romains y avaient construit. Trois lieues plus loin nos regards se reposèrent agréablement, sur le marabout de Sidi-Habessi, remarquable par sa position pittoresque et plus encore par

le séjour que le beij Achmct y lit durant dix-huit jours après la chute de son empire et la prise de sa capitale, sur laquelle pendant douze longues années il avait fait peser son redoutable despotisme.

En continuant dans le sud-est par une gorge étroite et rocailleuse, nous arrivâmes sur un plateau couvert des décombres de l’ancienne Buduxis, ville jadis célèbre par la correspondance de son évêque Gellius avec saint Augustin sur les dogmes de l’Église. Six lieues plus loin, après avoir franchi le Jbcl-el-Coussa (montagne de la Cuisse) , nous nous trouvâmes en face de la vieille Sigus,

cette rivale et cependant toujours tributaire de l’orgueil-

leuse Cirta. L’esprit de progrès et de perfection dans les arts de cette époque reculée se traduit majestueusement par l’architecture de son temple aux vingt colonnes en marbre numide, moitié croulant sur des piédestaux ciselés et ornés de belles inscriptions qui ont résisté aux ravages des siècles et des conquérons plus destructeurs encore. Nous en admirâmes les caractères qui ont prévalu contre les siècles écoulés et qui, par leur fraîcheur, semblent appartenir aux temps les plus modernes. Nous étions campés depuis deux jours dans la belle vallée de Mersouk-Khaal ; nous avions visité les ruines de Tififecli qui, placée sur le versant sud-est d’une montagne, domine en souveraine l’immense plaine qui s’étend jusqu’à la frontière de Tunis. Noire esprit, que tant de cités déchues transportaient au temps des grandeurs de Home,

s’impressionnait fortement en face de ces ruines : nous rêvions devant ces débris silencieux et si bien conservés des vainqueurs du monde. Calculant la puissance qu’il a fallu pour vaincre la solidité de ces murailles, notre pensée s’arrêtait aux efforts qu’elles ont dû opposer aux élémens destructeurs. Le silence qui régnait autour de nous ajoutait encore à notre émotion. L’ombre de ces grandes cités nous rappelait le temps où elles avaient existé et le rôle qu’elles avaient joué dans les destinées du monde. Quelles populations nombreuses! Quelle puissance et

quelle force de vie maintenant éteintes!... Nous comparions ces constructions grandioses et immobiles des temps anciens avec ces habitations flottantes et fragiles des temps actuels! Entre ces deux conditions de l’espèce humaine, la distance est si incommensurable que la pensée ose à peine en rapprocher les limites. L’existence de l’homme compte si peu de jours, sa vie est si agitée, si fugitive, ses moyens sont si bornés, que l’on ne sait comment combler l’abîme de l’infini qui sépare en effet l’Arabe, espèce d’homme primitif, de l’homme de la citéreine, qui a porté si loin son génie guerrier et colonisateur. Il en est de l’observateur, en ce cas, comme de l’astronome qui, voulant s’assurer de la position d’une étoile, est effrayé par l’immensité de l’espace qui se présente à ses regards. De même celui qui contemple ces ruines voudrait pouvoir limiter sa pensée afin de mieux saisir tous les souvenirs qui se rattachent au cercle borné qu’il

s’est tracé. Quand l’archéologue a décrit avec beaucoup de soin tous les objets qu’il a pu embrasser et qu’il a trouvé, en fouillant le sol, les débris d’un ancien édifice, il croit avoir assez fait; mais pour l’homme qui s’est placé en philosophe en face des deux émotions que font naître et le présent et le passé , combien lui paraît étroit ce cercle matériel ! comme les descriptions en sont mesquines à côté de l’infini où la pensée aime à pénétrer et à se perdre ! Que me fait à moi de savoir qu’une telle ville a été construite par un tel, qu’elle possédait des colonnades d’ordre corinthien, ionique ou autre! Ce que je voudrais apprendre et ce que personne ne peut me dire, c’est l’idée qui a présidé à cette construction; ce que le fondateur s’est proposé dans l’élévation de tous ces monumens et pourquoi il existe un peuple spectateur de tant de merveilles, qui n’a pu ou qui n’a jamais voulu en tirer aucun profit pour ajouter à son bien-être en nourrissant le désir de se relever de l’état d’abjection et de barbarie où il est plongé. Lorsque l’Arabe, constant dans des principes que ses pères lui ont transmis, a résisté à l’influence victorieuse du peuple-roi par lequel lui ont été offerts tant de moyens de se rapprocher d’une vie plus stable et plus régulière ; quand cet Arabe a passé sans émotion pendant plus de mille ans devant ces créations imposantes de l’homme; quand il a pu rester indifférent à tout ce que les Romains ont fait et exécuté devant lui; lorsque le temple de Sigus, la citadelle üe Tifl'ech,

le pont de Constantine, l’enceinte de Milah, les citernes et le cirque de Russicata, et par dessus tout le théâtre et le superbe arc de triomphe de Jmilah n’ont réveillé dans Famé engourdie de ce peuple stationnaire et indifférent aucun germe de progrès en faveur de ce que nous appelons civilisation ; lorsque, disons-nous, cesmonumens n’ont pu rien obtenir sur l’esprit de la population nomade de l’Afrique, et qu’aucune idée de stabilité ne s’est fait remarquer parmi ces hommes sous le prestige de ces argumens irrécusables de ce que peut faire de grand et de beau l’homme réuni en société, ne doit-on pas désespérer de l’amélioration de cette race qui sacrifie tout à l’habitude .de son égoïsme et à la manie de son indépendance individuelle? Comment, d’ailleurs, se fait-il que les lumières aient cessé d’éclairer de si belles contrées et qu’aucun peuple ne se soit montré depuis tant de siècles sur cette terre si féconde jadis en illustrations? sans doute il en est de la civilisation comme de la propagation des grandes vérités ; sa marche est lente ; elle a besoin pour franchir les obstacles que lui opposent l’ignorance, la barbarie et le despotisme des longues périodes du temps sans lesquelles elle ne peut rien accomplir ; cependant, si peu actif que soit le mouvement, il existe. L’histoire nous apprend que l’esprit de perfection ne périt jamais entièrement et que toujours il se produit en avant, soit qu’il attaque de front les masses vacillantes, soit qu’il les instruise peu à peu pour mieux assurer le succès de son

œuvre, ou qu’il se borne à miner sourdement les bases de l’édifice qu’il veut renverser et qui tombe enfin, entraînant dans sa chute les erreurs et les mauvais principes, ces fausses divinités dont le culte est si dangereux et si funeste aux progrès de l’état social. A ne juger les Arabes que selon les actes de leur vie collective, que penser de leur caractère et de leurs mœurs ? Se conçoit-il qu’ils aient pu rester si complètement indifférens à l’influence que ces ruines de la puissance romaine devraient exercer sur leur esprit? Et n’est-ce pas une autre merveille que la vue de ce peuple qui depuis douze cents ans dresse sa tente au milieu de tant d’illustres souvenirs, sans avoir avancé d’un pas dans les voies du bien-être humain, et marqué le progrès du temps par aucune invention utile à sa constitution ? Méritent-ils le nom d’hommes ces nomades dont les idées n’ont pu être ébranlées par la secousse des siècles et que n’ont point animés, ainsi que nous l’avons déjà dit, le spectacle imposant du temple de Sigus, de l’arc de triomphe de Jmilah et l’aspect du superbe amphithéâtre de Keft? Est-ce un peuple celui qui fonde sa force principale sur l’excès de son ignorance et qui professe la foi d’un fatalisme absolu? Est-ce un peuple celui qui ne sait rien constituer ni rien opposer à faction destructive des élémens? Est-ce un peuple celui qui n’a jamais su organiser la propriété, la première de toutes les constitutions, celle sans laquelle il ne peut exister de civilisation réelle? Je le demande; devant tant de

preuves d’une résistance barbare à tout développement intellectuel et qui date de plus de mille ans, peut-on compter sur un changement appréciable sous un rapport quelconque? L’effort, à notre avis, nous semble excéder l’omnipotence humaine. Nous ne pouvons en appeler pour cela qu’à la haute influence de la religion ; car si jamais, et il faut espérer que ce temps n’est pas éloigné, la bannière de la victoire peut planer glorieuse et paisible sur ce pays, c’est la religion qui seule pourra heureusement terminer l’œuvre de la conquête en plantant son étendard au milieu des peuples conquis. Là, par la persuasion, la douce tolérance, et jamais par la force, elle déploiera tous ses moyens pour les ramener à notre loi et opérer ainsi la réforme morale sans laquelle la possession du pays avec les indigènes sera toujours insuffisante et incomplète, je n’ose dire impossible.

Il est vrai que pour faire de la propagande il est nécessaire, ce nous semble, de témoigner par des démonstrations qu’on a foi dans sa religion qu’on regarde comme bien supérieure à celle du peuple qu’on veut convertir. Si, comme nous le pensons, de pareilles conditions sont indispensables pour déplacer une religion par une autre, il faut convenir que les Français de notre époque sont bien peu propres à accomplir une pareille mission. Com ment faire croire aux Arabes que la religion du Christ, que nous traitons sous leurs yeux avec tant d’indifférence quant aux démonstrations, est supérieure à celle de Maho-

met, dont les Arabes sont si fanatiques? Nous le reconnaissons, c’est une affaire de temps; mais la France qui s’est imposé si glorieusement cette tâche doit l’accomplissement de sa noble mission aux exigences de l’humanité entière. Aussi bien le gouvernement paraît F avoir compris. Déjà partout notre armée trace des routes où les appareils de la guerre seront bientôt remplacés par ceux plus pacifiques de la colonisation. Puissions-nous ainsi nous assurer à jamais un pays qui recèle tant d’élémens de prospérité et à qui nos arts promettent une si éclatante résurrection !

Une chose digne de remarque, c’est que des nombreuses et si importantes ruines qu’on rencontre dans la province de la Numidie, une seule ait été constamment réédifiée et habitée par les indigènes. C’est Constantine. Cette réflexion nous frappa et nous conduisit à faire les recherches qu’on va lire sur l’origine de cette ville.

L’origine de Constantine, comme celle de toutes les grandes villes de l’antiquité, est environnée d’épaisses ténèbres ; elle remonte probablement aux temps les plus reculés. L’histoire n’en fait pas mention avant l’époque où, prenant le nom de Cirta, elle devint la capitale de la Numidie et la demeure des rois Juba, Syphax et Massinissa. Elle fut le siège d’une colonie romaine importante, connue sous le nom des Sittiens , parce que ceux qui la fondèrent avaient servi, pour la plus grande partie, sous les ordres de P. Sittius, d’où lui était venu aussi le nom

(le Sittiana. Plus tard César l’occupa et y fit faire de grands travaux ; elle ajouta alors â ses noms celui de Julia. Enfin Constantin l’ayant réédifiée, elle prit le nom de Constantine, le seul qu’elle porte aujourd’hui. C’est sous le nom de Constantine que saint Augustin parle de l’ancienne Cirta dans ses ouvrages. On retrouve ce nom consacré dans les actes de la conférence et dans les canons du concile tenu à Carthage en 397, oii se trouvaient réunis MO évêques; continué en Ml , le nombre des évêques qui y prirent part fut de 565, dont 286 évêques catholiques et 279 évêques donatistes. Tout le monde sait que c’est à Cirta que Jugurtha tua Adherbal, fils de Micipsa.

Un autre fait moins connu et qui ne mérite pas moins d’être rapporté aurait eu pour théâtre la même ville. Après avoir été vaincu par Scipion en Espagne, Asdrubal

avait passé en Afrique pour solliciter les sccoursde Syphax ,

premier roi de la Numidie. Mais Scipion , qui voulait le prévenir, s’y rendit aussi de son côté. Tous deux se rencontrèrent à la cour du monarque africain Syphax, qui les reçut l’un et l’autre avec une égale bienveillance; il les fit asseoir à la même table, et la nuit les deux illustres généraux couchèrent sur le même lit, le seul, dit-on, que le roi pouvait leur offrir. Constantine posséda de bonne heure un évêché, dont il est question dans la légende épiscopale d’Afrique, sous le nom de 77riensis Episcopus. Petiîien Donation, contre lequel a écrit saint Augustin, occupa ce siège pendant quinze ans.

IG

Au nombre des épithètes fastueuses que rechercha l’or» gueil de l’empereur Justinien, figurait celle de fondateur deConstantine. il est juste de dire qu’il s’occupa beaucoup de l’embellissement de la ville; il l’avait dotée, entre autres monumens utiles, d’un superbe aqueduc dont il reste de belles ruines sur le Rummel, et qui, à cette époque, servait à transporter l’eau à Constantine en passant par Coudiat-Aty. Quelques historiens du pays, sur la foi d’un ouvrage attribué au sultan Fandil, ont écrit que Constantine avait eu pour premier fondateur un aventurier grec de naissance, qui, s’étant rendu maître du pays et voulant y perpétuer sa domination , aurait bâti la ville en lui donnant pour assiette une île de rochers que leur élévation et la largeur des vallées escarpées contribuaient doublement à rendre inexpugnable. D’après les mêmes auteurs, la ville aurait existé longtemps avant l’arrivée des Romains ; ceux-ci l’auraient seulement fortifiée avec un art infini, afin que les abords en devinssent absolument impossibles à tout ennemi qui aurait eu le dessein de s’en emparer. Ils avaient, pour ce motif, rendu cette ville la principale de leur établissement dans la province. D’autres savans du pays ont prétendu que dans le principe la ville portait le nom de Kessar-Tina , ce qui en turc veut dire château-lort; qu’à ce nom avait été substitué celui de Constantine parce que la désinence était la même et pour complaire à un sultan ou à une sultane qui régnait dans ces temps éloignés. Selon une der-

nière version, ce serait un empereur romain dont la fille était ainsi nommée et qui par amour pour elle aurait voulu éterniser sa mémoire en attachant son nom à la ville dont la conquête occupait alors toutes les bouches de la renommée. Mais ces diverses opinions sont plus divergentes dans la forme qu’elles ne sont opposées au fond. 11 faut faire la part de la manière de s’exprimer tout orientale des écrivains; sous ce point de vue il ne paraîtrait pas invraisemblable que la fille du sultan auquel on a entendu faire allusion 11e fût autre que la ville de Constantine et que le sultan dont il est question ne fût l’empereur Constantin lui-même. Personne n’ignore d’abord qu’en arabe ce mot de sultan signifie roi, empereur, puissant. Ce que l’on pourrait presque affirmer, c’est que Constantine n’a point été fondée par les Romains; pour qui connaît l’aversion des Arabes envers tout ce qui leur est venu du peuple-roi, rien 11e doit paraître mieux établi. N’est-il pas étonnant que pendant que tant d’autres cités ne témoignent plus leur existence que par des amas de pierres abandonnées et éparses, la vieille Cirta seule semble défier par sa fierté toute musulmane les débris de l’ancienne puissance que la religion du Christ, sa rivale, y avait élevés? N’est-ce pas là un indice presque certain de l’origine de la ville de Constantine, et les Arabes l’ auraient-ils préférée entre tant d’autres si elle n’eût été l’œuvre de leur création? Pourquoi n’ auraient-ils pas fait choix de Tiffech et de Sigus, villes jadis aussi importantes que Cirta et situées dans un

pays non moins beau et bien autrement fertile ? Mais ils n’auraient trouvé là que des traces de l’ancienne puissance romaine, et ils auraient craint de se souiller par un contact qu’ils considéraient comme impur. D’une fidélité désespérante à leurs idées d’immobilité morale, ils n’ont voulu rien recevoir du peuple vainqueur: ni les mœurs, ni les usages, ni les arts, ni la civilisation, ni les villes, ni les monumens. On pourrait dire de Constantine, par les transformations qu’elle a subies et qui sont attestées par ses ruines si nombreuses et si variées, que cette ville a servi de champ de bataille à la lutte qui dure depuis des siècles entre l’esprit d’ignorance et l’esprit de lumière, entre la barbarie et la civilisation. Cette lutte , qui semblait terminée en faveur des enfans d’Islam, vient de recommencer par l’intervention de la France en Afrique. Et cette fois, du moins il faut l’espérer, le triomphe paraît devoir profiter à la noble cause de l’humanité et du progrès. Honneur et gloire donc à la France qui a de nouveau engagé ce combat dont les résultats sont étroitement liés à l’émancipation intellectuelle !. .. Il ne suffisait pas qu’elle eût fait disparaître de la terre conquise la piraterie et les indignes forbans qui infestaient la Méditerranée. Une plus vaste et plus importante mission lui est réservée, et dont l’accomplissement sera une des plus grandes gloires de l’esprit de notre époque; c’est celle de la régénération de l’Afrique , cette terre classique de nos croisades religieuses. Gloire et honneur à la généreuse nation qui de

tout temps a été le soutien des droits humanitaires et la protectrice des religions. Grâces soient rendues au prince de l’illustre race de saint Louis qui deux fois a payé avec tant de courage sa dette de glorieux dévouement sous les murs de la vieille Cirta ! Ils sont tombés ces remparts derrière lesquels s’abritaient les dernières espérances du fanatisme; ils sont tombés pour ne se relever jamais. Planté après des efforts inouïs et scellé par le sang de nos braves sur le haut des minarets de la vieille Cirta, le drapeau tricolore planera sur toutes ces peuplades comme un symbole de paix, de justice, de protection et de liberté. Les deux centres principaux d’où jailliront les rayons de lumière que le peuple vainqueur voudra propager dans le pays devront, afin d’éviter la confusion, jouer chacun le rôle que leur position géographique et topographique semble leur avoir départi. Alger restera sans aucun doute la capitale de notre établissement. Sa position au bord de la mer et sa proximité des côtes de la France lui garantissent cet avantage sur toutes les autres villes de l’Algérie. Comme son nom l’indique, elle sera toujours la ville forte , la ville guerrière ; c’est elle qui conservera le dépôt des magasins militaires ; ce sera de ses murs que partiront les armes de toute sorte et les munitions de toute nature qui devront être expédiées à nos soldats, soit pour attaquer, soit pour se défendre.

Constantine, au contraire, placée au milieu des terres et entourée d’une population plus sociable et plus instruite

que celle des autres provinces, deviendra ce qu’elle était jadis, la ville des sciences, des arts et de la religion. C’est là, à n’en pas douter, que devront se débattre les hautes questions d’intérêt commun qui auront pour but la fusion des deux peuples sous la même législation ; et à fur et mesure que la France dotera l’Algérie de nouvelles institutions que le progrès aura rendues nécessaires, c’est à Constantine qu’elles devront d’abord être mises à exécution; car cette ville, à cause de l’influence immense qu’elle a exercée de tout temps sur les populations les plus éloignées, ne peut manquer de devenir le centre principal de la conquête morale des indigènes par l’influence de nos institutions. Quant à la province d’Oran, nous pensons qu’elle sera pour la France ce que la Mauritanie Césarienne fut sous la domination des Romains et des Wendales, c’est-à-dire la moins productive, la plus difficile à gouverner, et la dernière à se soumettre à nos institutions.

Le caractère arabe ne saurait être défini d’après les règles qui appartiennent au caractère européen. C’est une vérité d’observation qu’on a peut-être trop négligée et qui cependant donnerait le secret de bien des mécomptes, en même temps qu’elle expliquerait assez bien , à notre avis, l’insuccès des divers essais de colonisation qui ont été tentés jusqu’ici. Nous regardons comme démontré qu’on n’obtiendra jamais rien des Arabes si avant tout on ne s’attache pas à les façonner à l’esprit de sociabilité

pour lequel ils éprouvent uue répugnance presque invincible. Habitués qu’ils sont à vivre dans l'affranchissement de toute espèce de lien, ils ne peuvent supporter aucune obligation de dépendance ; le seul joug sous lequel ils courbent la tête est celui de la nécessité. Si par hasard ils cessent de pouvoir se suffire à eux-mêmes, ils ont recours à la force pour se procurer ce qui peut leur convenir, et c’est alors qu’il devient facile d’apprécier et de saisir en effet tous les vices de leur mauvais naturel. Suivez les mouvemens de ces hommes parfois courageux et toujours cruels, et voyez-les s’avancer et agir. Si les adversaires auxquels ils s’adressent sont moins puissans et plus faibles qu’eux, ils 11e demandent pas, ils exigent et ils prennent. Malheur à ceux qui oseraient en ce cas leur opposer de la résistance ! Au contraire, si la fortune leur a fait rencontrer des ennemis en état de se défendre avec avantage contre leurs coups, comme ils sont humbles! écoutez: ils ne menacent pas, ils prient; leur voix est celle du servilisme porté à un degré qui peut à peine se concevoir. L’Arabe a une double face et un double langage ; autant il est superbe et vain quand le triomphe ne lui paraît pas douteux, autant il se montre bas et rampant quand il croit toucher 'au danger d’une défaite. Il fait briller le fer et donne la mort sans hésitation dans le premier cas ; mais dans le second il ne marche même pas, il se traîne baisant les pieds en implorant l’humanité et la pitié de son adversaire (1 j.

(1) Quelques personnes trouveront peut-être noire jugement, sur les

L’Arabe semble occuper une place exceptionnelle dans l’échelle des êtres humains; on doit croire qu’il n’éprouve aucun désir d’introduire le moindre perfectionnement dans ses mœurs, et que son unique vœu est de vivre ainsi et de la même manière qu’il a toujours vécu. Il a été pendant trop de siècles ignorant et barbare pour qu’on puisse aisément admettre qu’il consentira à être autre chose, et à se flatter pour lui d’un meilleur avenir. L’Arabe est pareil à un enfant rebelle dont la correction est abandonnée à l’influence des années. Trop incapable de briser par ses propres forces les liens du fanatisme qui l’enlacent pour qu’il puisse sortir de l’état d’engourdissement invétéré où il est né et où il aspire à mourir, il lui faut un secours que le temps, ce puissant auxiliaire de toutes les réformes humaines, peut seul produire. Mais ce qu’il importe pardessus tout, c’est la volonté persévérante d’un peuple qui se dévouera à l’œuvre de sa régénération et s’imposera la loi de ramener les Arabes à la raison par de nouvelles institutions; et la France, qui s’est déjà acquis des droits immortels à la reconnaissance de toutes les nations en faisant disparaître à jamais la piraterie des plages algériennes, saura persévérer assez de temps pour terminer l’œuvre si glorieusement commencée. Pourquoi,

Arabes, trop sévère et un peu exagéré. Nous croyons que l’Arabe en général est bien tel que nous venons de le dépeindre, et si nous n’avions par devers nous des milliers d’actes dont nous avons été témoins , nous appuierions notre conviction sur le genre de mort des beys qu’on trouvera à la fin de cette notice et auquel, pour son édification, nous renvoyons le lecteur.

si les moyens mis par nous en usage jusqu’à ce jour auprès des Arabes n’avaient eu aucun résultat pour soumettre à nos mœurs et à nos principes ces hommes que nous disons vaincus, mais qui, comme les tètes de l’hydre de la fable, surgissent chaque fois de tous les points que nous occupons, pourquoi donc tarderionsnous davantage à reconnaître (pie nous avons été dans l’erreur sur la route que nous devions suivre? Loin de moi l’intention de jeter la moindre défaveur sur les motifs qui ont pu diriger dans ces actes le souverain pouvoir de l’Algérie; mais il me sera permis de dire, qu’en général nous avons encouru les reproches d’avoir agi avec trop de philantropie et de douceur (1). Ces moyens Icrmes dont se sert un professeur pour ramener dans la bonne voie un élève qui s’en est momentanément écarté, doivent être proscrits comme désormais reconnus stériles envers les Arabes. C’est un malheur que nous devons tous déplorer, mais ce n’est cependant que l’expression de la vérité. Après seize années d’essais presque infructueux,

(i) Si quelques arabophiles veulent opposer, à cette doctrine, les quelques actes de rigueur commis envers les Arabes, nous répondrons que ce sont de ces épisodes malheureux, sans doute, que la guerre autorise, et qui doivent trouver leur justification dans les pièges auxquels les Arabes ont attiré tant de fois nos soldats en trompant la loyauté de nos officiers. Qui ne conserve un douloureux souvenir du guet-apens de Bougie en 1831, où un commandant fut si lâchement assassiné; de celui de Medjezamar, en 1838, où cinquante hommes tombèrent sous le fer de ceux-là mêmes qui les avaient conviés à venir chez eux, et de tant d’autres que nous laissons pour ne parler que de celui où quatre cents de nos braves ont été, l’année dernière, horriblement massacrés?

nous avons pu nous convaincre que le système qui a été mis en application , loin d’amener une réforme sociale parmi ces peuples indociles, a compliqué les données du problème et a éloigné de sa solution. Sachons enfin adopter un système définitif; car il faut bien se persuader que ce qu’il y a de plus contraire à la prospérité d’une colonie, c’est le changement du mode de l’administrer. Cette manière de procéder a le double inconvénient d’affaiblir la confiance du pays et d’augmenter celle de l’ennemi, qui, instruit de tout ce qui se passe, soit par les journaux, soit par des correspondances particulières (et il en a beaucoup), y trouve un aliment très favorable à sa cause.

La question de l’Algérie a fait pourtant de grands progrès en France depuis quelques années, comme on peut en juger par ce qui se passe aux chambres et dans toutes les conversations particulières. Il y a peu de temps, on mettait encore en question l’occupation restreinte ou l’abandon de l’Algérie ; aujourd’hui il n’y a plus un Français qui voulût prononcer l’évacuation de notre belle con- ' quête pour laquelle la France a fait déjà tant de sacrifices. C’est là un progrès réel et qu’il est important de bien constater. Les changemens qui se sont opérés en Algérie, depuis quelques années surtout, méritent bien les suffrages de l’opinion publique. Il faut être arrivé dans ce pays en 1830 pour juger toutes les phases de progrès qu’il a subies. C’est en établissant des points de comparaison qu’il n’est pas possible de mettre en doute les efforts

qu’armée et colons ont dû faire pour opérer une pareille transformation. J’entends tous les jours répéter que les anciens conquérans de l’Afrique ont fait des choses magnifiques et que nous ne serons jamais capables de les imiter. On peut répondre que les Romains ont dominé ce pays pendant dix siècles, que nous n’y sommes que depuis quinze ans, et qu’il est fort douteux que les vainqueurs du monde eussent fait plus que nous dans le meme laps de temps. Mais il ne faut pas se dissimuler que la domination de l’Algérie a été et est encore une œuvre longue et difficile; car outre la résistance opiniâtre des Arabes, il faut encore lutter contre un ennemi non moins redoutable , qui est l’influence du climat.

Mais s’il y a unanimité pour la conservation de ce pays, il n’en est pas de même à l’égard du système à suivre pour son occupation. Faut-il qu’elle soit restreinte ou illimitée? Voilà les deux points essentiels qui divisent les esprits et qui servent d’argument à toutes les discussions qui ont lieu sur l’Algérie. Par possession restreinte il ne faut plus comprendre l’occupation seulement du littoral , comme on le voulait autrefois (et c’est là encore un second progrès qu’il faut signaler), mais bien celle qui consisterait dans la division du pays en zones plus ou moins étendues, mais limitées, et surtout bien défendues, au milieu desquelles l’exploitation agricole pourrait se faire sans craindre aucune invasion de la part de l’ennemi. Ces deux systèmes, dont l’origine remonte aux premières

années de l’occupation, dérivent d’un principe sur lequel les hommes, même ceux qui ont longtemps habité l’Algérie, sont loin d’être d’accord. Ce principe esl celui qui s’appuie sur l’opinion que nous avons déjà indiquée. Les uns pensent que les Arabes sont susceptibles de se façonner à nos institutions et de devenir , à la religion près , des citoyens français. Les autres, et ce sont les plus nombreux, sont convaincus, au contraire, de l’impossibilité d’opérer une pareille fusion, et que les progrès de la colonie devront se faire sans leur participation , au moins directe. Telles sont les deux opinions qui divisent les esprits en deux camps opposés et bien enclins à prolonger la lutte si le gouvernement n’y met un terme en adoptant celle qui lui paraîtra préférable aux progrès de la colonie. Quant à nous, nous pensons que le temps est venu de prendre une détermination, et, dussions-nous revenir sur nos pas, il vaudrait peut-être mieux le faire maintenant plutôt que d’attendre que des circonstances plus impérieuses nous y obligent plus tard. Mais une fois le système arrêté, tâchons que les jours soient tous habilement employés dans l’intérêt du grand œuvre et de la colonisation de l’Algérie. Mettons en rapport toutes les expériences faites pour dompter la classe indigène, et, après en avoir analysé et exprimé en quelque sorte ce qu’elle a de bon ou de mauvais, décidons-nous pour un plan de conduite auquel il ne pourra plus être apporté aucun changement. Nous dirons tout ce que nous pensons à

l’égard des Arabes; assurément nous avons besoin de beaucoup d’indulgence, et nous osons espérer qu’elle ne nous fera pas défaut en faveur des motifs qui nous animent. Nous croyons devoir à notre pays la révélation de ce que nous avons pu saisir du caractère des Arabes depuis que nous sommes en Algérie, c’est-à-dire depuis l’occupation de 1830. Nous croyons servir la cause de nos compatriotes, devenus colons africains, en rendant compte de nos impressions particulières et en publiant les observations que nous avons recueillies à la suite des expéditions nombreuses auxquelles nous avons pris part et qui nous ont mis en mesure de parcourir toutes les provinces de l’ancienne régence. Eh bien! nous n’hésitons pas à faire cette profession de foi patente et sincère, profession de foi dégagée de tout intérêt personnel : c’est qu’en l’état actuel des choses, avec les usages, les mœurs et les préjugés enracinés des divers habitans du sol que nous avons conquis, nous avons beaucoup à redouter et très peu à espérer. Cette classe d’hommes ne veut entendre parler à aucun prix du bienfait de nos institutions ; si parfois quelques-uns d’entr’eux ont cherché à avoir des relations avec les Français, ils n’y ont jamais été conduits que par la crainte ou par l’appât d’un bénéfice pécuniaire, et jamais ils n’ont eu pour mobile le désir d’une alliance réelle. Ils ont toujours accepté comme une marque de faiblesse ou d’impuissance nos moyens conciliateurs et nos prévenances. Ne cessons donc jamais de nous montrer devant

eux le front ceint de la couronne de la toute-puissance ; contentons-nous du rôle que nous nous sommes créé par la victoire ; que l’image de notre force apparaisse aux regards des Arabes dans tous les sens et sous toutes les formes ; pour le surplus , attendons avec patience et résignation ; laissons-les eux-mêmes venir implorer notre protection. Du moment où, les tenant ainsi à distance de nous, ils s’apercevront que nous avons résolu de ne nous occuper d’eux que pour repousser par des barrières de fer leurs tentatives d’invasion et leurs attaques, l’esprit de désordre

ne peut manquer de fermenter parmi les tribus, et de leur désunion il naîtra pour nous infailliblement un nouvel ordre de choses. Les faibles, se rappelant la justice et la sincérité qui président aux décisions de notre gouvernement, en reconnaîtront mieux les avantages etserontplus disposés à se soumettre aux conditions de notre protection. Nous interviendrons pour les défendre chaque fois que les circonstances l’exigeront; mais nous devrons leur dicter des lois qu’ils seront obligés de suivre. Alors commencera véritablement l’ère de la colonisation française en Afrique et de la régénération de ce pays. Nous avons su emporter d’assaut la ville d’Alger et celle de Constantine ; mais, pour la gloire de nos gouverneurs et de notre nation, nous avons, oui, nous avons un autre siège à faire qui est d’une nature bien plus difficile, mais d’où dépend l’avenir de notre établissement. Pour celui-ci il n’est pas nécessaire d’avoir recours à l’artillerie; ce qu’il nous faut,

c’est une grande fermeté de caractère retranchée derrière des institutions sagement élaborées et surtout bien appropriées au caractère des indigènes. La colonisation ou la fusion des Français avec les indigènes est un rêve que personne ne faitmême plus en Algérie; on y est convaincu que le mélange de deux populations, si opposées et si disparates par les besoins et les sentimens, ne saurait jamais être réalisé. Toujours il surgirait d’une pareille combinaison, à des époques indéterminées, des événemens qui en rendraient les résultats très inconstans et les insuccès presque inévitables.

Quel est le but que doit se proposer un gouvernement dans l’établissement d’une nouvelle colonie? de verser sur ce pays un excédant de sa population au cas où il en serait surchargé et où elle commencerait à lui paraître gênante; créer des débouchés à son industrie par l’écoulement des produits métropolitains qui sont vendus ou échangés avec les produits du pays colonisé ; établir des points militaires propres à accroître sa puissance et augmenter son influence politique : tels sont, suiv e t nous, les avantages principaux qui doivent, dans cette situation, déterminer le gouvernement. Quoique la population en France ne soit pas encore arrivée à ce point que le sol devienne insuffisant pour la nourrir, il est vrai cependant que son augmentation progressive depuis quelques années peut donner à le craindre et que le gouvernement a le devoir de se préoccuper de cette possibilité; il importe

à l’intérêt de tous qu’il aille au devant d’un mal qui, dans tout pays, et dans le nôtre surtout, amènerait les événemens les plus désastreux ; les enseignemens du passé doivent entrer pour beaucoup dans les raisons que nos gouverneurs auront de se décider.

L’Algérie placée aux portes de la France se trouve, au point de vue de sa proximité, dans la situation la plus favorable ; être, en effet, en Afrique, c’est être, pour ainsi dire, sur le sol français, et la perspective d’un exil lointain n’existe pas à proprement parler à l’égard de ceux de nos compatriotes qui seraient conviés à venir chercher sur ce sol neuf et vierge les ressources qui leur manquent au milieu de nous. Pour aider à l’émigration, le gouvernement n’a qu’à choisir un point du pays où l’exploitation agricole devra commencer. Les colons ne manqueront point à la colonisation ; seulement si l’autorité a le droit d’obliger les populations à cultiver, elle aura avant tout le devoir de prendre à sa charge particulière les travaux d’assainissement aussi bien que la prescription de toutes les mesures ayant pour objet la sécurité extérieure.

La sécurité ne peut être maintenue que par le moyen des armes, l’assainissement obtenu qu’à l’aide d’un nombreux concours de travailleurs agissant sous la direction d’un conseil supérieur qui statuerait sur le mode et la nature des travaux à effectuer. Comme cet objet est de la plus haute importance, puisqu’il s’agit de rendre le pays salubre en produisant le moins de malades possible,

il serait utile, suivant nous, de confier à la direction de ce conseil, auquel seraient adjoints quelques médecins qui auraient plus spécialement étudié la question de salubrité de ce pays, tous les travaux d’assainissement ainsi que le choix des lieux pour l’installation des villes et des villages.

Nous touchons maintenant à une autre difficulté : serait-il plus avantageux pour le gouvernement colonisateur d’occuper le pays sur une grande échelle avant d’autoriser les prescriptions agricoles , ou bien serait-il plus convenable de limiter notre occupation et de borner les essais à un seul point préalablement choisi et jugé le plus propre aux cultures qu’on aurait l’intention d’introduire ? Nous examinerons aussi cette question ; mais nous croyons devoir d’abord soumettre quelques observations préliminaires: nous l’avons dit déjà; il n’en est pas du peuple arabe comme d’un peuple de l’Europe. Chaque tribu formant parmi les indigènes un corps particulier et distinct, il existe une foule d’états dans l’état, si ce dernier mot même peut être employé. Les Arabes sont semblables par le genre, mais ils varient à l’infini dans les espèces. La population des villes n’a rien de commun avec la population de la plaine et celle-ci se distingue encore beaucoup de celle qui habite la montagne ; pour emprunter une expression célèbre , on pourrait dire avec raison de ce peuple qu’il a une circonférence et n’a pas de centre. Il est véritablement insaisis-

sable comme peuple ; on ne saurait donc se flatter de l’atteindre par une victoire décisive dont le résultat entraînerait la pacification du pays. Il ne faut rien espérer sans la sécurité indispensable aux travaux agricoles, et plus large sera le cercle de nos opérations militaires, plus grand sera celui des moyens protecteurs que le gouvernement devra déployer pour vaincre les obstacles que nous aurons à surmonter. L’exemple de nos quinze années de possession nous donne trop le droit de tenir ce langage pour que nous puissions redouter de n’être pas crus dans notre affirmation.

Le système qui voudrait l’établissement d’une force française dans tous les points occupés par les indigènes ne saurait être pratiqué longtemps ; car les résultats les plus certains seraient des pertes sans profit pour l’armée et des dépenses excessives pour le trésor. Toutefois, si nous étions appelés à rendre notre pensée nous nous permettrions de la résumer de la manière suivante : 1° Faire peser la force et la puissance de nos armes partout où besoin sera , puisque la force peut seule en imposer à ce peuple ; 2° tracer ensuite, autant que les circonstances le permettront, les limites de notre occupation dans les trois provinces, et les défendre par une combinaison de moyens que nous laissons aux personnes plus compétentes que nous le soin de diriger ; 3° placer sur plusieurs points une colonne mobile destinée à se transporter partout où l’ennemi ferait quelques tentati-

ves d’invasion ; k° s’assurer de tous les points du littoral afin d’enlever aux Arabes la possibilité de recevoir par la voie de la mer les secours dont ils auraient besoin; 5° choisir quelques points pour en faire le centre de la culture des terres et se décider en faveur de ceux qui offriront le plus de chances de prospérité (1).

Nous terminons par quelques considérations hygiéniques qui, dans l’état actuel des choses, ne seront pas sans offrir un certain intérêt.

Le principe fondamental de toute colonie, occupée militairement, est la conservation du corps d’armée qui la protège ; le principe fondamental d’une colonie desti-

(1) C’est encore une question que celle de savoir si la colonisation du sol de l’Algérie est possible, si elle l’est dans le sens le plus parlait ou si l’on doit la réduire à un certain nombre de produits seulement. Sur cette question, la plus simple du monde, nous n’avons, quant à présent, aucune donnée positive. Je sais qu’on peut prétendre qu’il a été obtenu de l’indigo ainsi que du coton et de la canne à sucre ; on peut dire que le mûrier et l’olivier ont été remarqués comme atteignant à de grandes dimensions. Mais les expériences dont on a parlé ne paraissent ni souveraines ni décisives; tous les essais ont eu pour théâtre unique, en effet, le massif d’Alger. Or en ce qui regarde l’indigo, le coton et la canne à sucre, il a été vérifié qu’ils n’étaient pas d’une qualité supérieure, bien que l’on ait apporté cependant le plus de soin dans l’exposition des terrains et dans le choix des sujets. Pour l’olivier et le mûrier, personne ne saurait contester leur supériorité marquée sur ceux de France ; mais le massif d’Alger, quoiqu’offrant une échelle assez grande à la culture, ne doit pas être choisi pour les grands essais agricoles qu’on voudra introduire dans ce pays ; le sol y est trop accidenté ; les ravins trop profonds et trop multipliés; les expositions trop variées et trop abritées de tous les vents pour en tirer aucune conclusion d'un fait particulier. Il est impossible que le cultivateur ne trouve pas dans une pareille disposition une localité quelconque d’une nature favorable à tel genre de culture qu’il voudra obtenir: telle

née à devenir un point de centre pour le commerce et la spéculation doit être aussi la conservation delà santé des colons appelés à enrichir le sol de leurs travaux. Ce double but est celui que cherchent à atteindre le législateur, l’homme de guerre et le savant, chacun suivant les progressions relatives. Loin de nous la pensée de former des systèmes. Nous dirons avec franchise tout ce que nous croyons bon , appuyant nos propositions de notre propre expérience et nous prions le lecteur de se souvenir que le bien marche souvent à côté du mal.

Une observation constante a démontré que les affections morbides, endémiques dans les contrées insalubres , sévissent avec moins de force sur les indigènes que sur les habitans étrangers nouvellement transplantés; il est

surface regardant le nord est abritée des vents brûlans du sud; telle autre tournée au midi est protégée contre les vents frais du nord; d’autres regardent le levant et le couchant, et enfin d’autres affectent des directions intermédiaires et sont légèrement influencées par tous les vents. On conçoit alors que sur un sol si diversement exposé on puisse y faire prospérer des produits qui ne sortiraient pas du sol mère de la terre s’ils étaient placés dans des conditions difficiles. C’est sur la plaine de la Milidjah qu’il faudrait, après en avoir assaini un espace donné, porter les grands travaux de culture. C’est là que le jardin d’essai devrait être transporté, cette plaine étant le point de mire de tous les agriculteurs et l’endroit où les colons ont placé leurs plus belles espérances. C’est pour son exploitation que quelques sociétés ont été formées et que d’autres se formeront encore. La plaine de la Mituljah est connue en France sous des rapports trop publics et trop avantageux, à part son insalubrité, pour que le gouvernement ne se regarde pas comme obligé de la prendre pour première base des grands travaux de colonisation.

aussi démontré que , dans ce cas , les derniers périssent en grand nombre , tandis que les indigènes sont à peine affectés. Ce phénomène ne peut dépendre que de l’habitude qui a rendu les organes des personnes acclimatées pour ainsi dire inaccessibles à l’action des miasmes délétères. Les étrangers, au contraire, sont d’autant plus rapidement et plus violemment affectés, que le climat d’où ils sortent est moins analogue à celui du pays qu’ils viennent habiter ; aussi la nouvelle population de l’Algérie, qui vient en grande partie du Nord de l’Europe, a-t-elle plus à craindre de l’influence de ce climat et des émanations de la plaine, que les personnes du Midi, habituées à vivre sous un ciel qui diffère moins que celui du Nord du climat de l’ancienne régence.

S’il faut donc à l’économie un espace de temps plus ou moins long pour qu’elle puisse acquérir les dispositions organiques qui, en la rendant semblable à celle des indigènes , permettront à l’étranger de vivre avec sécurité dans les contrées insalubres , celui-ci devra prendre d’autant plus de précautions , qu’il arrive d’un climat moins analogue à celui delà contrée qu’il voudra habiter.

Or il n’y a qu’un pas de cette donnée à la solution d’une question qui intéresse particulièrement l’armée et le gouvernement et dont les conséquences seraient: 1° de diminuer considérablement les chances des maladies dans l’armée ; 2° de produire une grande économie à l’état en réduisant le nombre des journées d’hôpital; 3° de

conserver un plus grand nombre d’hommes valides sous les armes.

Et d’abord il faut, pour atteindre le premier but, il faut constamment une armée acclimatée qui sera , par conséquent, moins sensible à l’action des influences atmosphériques. Il importe alors de ne pas changer aussi souvent les régimens; car si les principes que nous venons d’exposer sont vrais, on trouvera naturellement dans ce roulement continuel des troupes les causes incessantes des maladies qui les déciment. En effet à peine nos soldats commencent-ils à être acclimatés, qu’ils sont remplacés par des troupes neuves , venant de France et portant avec elles cette susceptibilité organique qui les expose à toutes les maladies dont étaient à peine affranchis ceux qui les ont précédés.

S’il est impossible de former un corps d’armée sédentaire assez considérable pour suffire aux besoins du pays, il serait avantageux peut-être de constituer dans chaque province un corps de troupe, auquel on donnerait le nom de légion d’Alger, d’Oran, de Constantine, etc. , etc. , suivant les localités où elle ferait le service, affectée spécialement à la province où elle aurait été formée (1). Ces légions se recruteraient de volontaires pris dans les régimens désignés pour rentrer en France ; lesquels offriraient, on le conçoit, les garanties d’acclimatement

(l) Cette idée n’est pas nouvelle. Nous l’avons déjà émise dans la Orographie médicale duc limât cl’ Alger, que nous avons publiée en 1839,

qu’on ne saurait trouver ailleurs. Ces légions, donl le nombre et la force seraient calculés suivant les besoins de chaque localité, pourraient être employées de préférence à la défense du pays et, conjointement avec les colons ou avec les Arabes, aux travaux, soit de défrichement, soit de fortifications, de dessèchement ou autres, qui feraient entrevoir pour la santé d’individus non acclimatés des influences climatériques plus ou moins funestes. Mais par cela même que ces corps auraient la plus rude part dans les travaux de la colonie, il faudrait leur accorder des avantages capables d’encourager olïiciers et soldats à y rester et à les supporter.

La formation de pareils corps diminuerait beaucoup les embarras et surtout les frais dont le gouvernement est chargé au départ et à l’arrivée des régimens. Ces milices localisées épargneraient à l’état des dépenses accessoires , et pour ne parler que des avantages matériels qu’elles pourraient procurer aux différens points sur lesquels elles feraient le service, ces milices, devenues indigènes, protégeraient les colons et les propriétés, et parviendraient sans doute à inspirer aux propriétaires assez de confiance pour les déterminer à défricher et à coloniser des lieux qui restent incultes.

Utilité et améliorations pour l’année et le colon, tels sont les deux mobiles qui nous ont engagé à émettre ce projet.

Nous aurions voulu dire quelques mots sur le refoule-

ment des Arabes et faire ressortir ses avantages tant pour la prospérité des travaux agricoles que pour le commerce des colons. Mais cette question d’un intérêt si majeur aurait besoin d’un développement qui ne saurait trouver place dans une notice comme celle-ci ; pour ne pas la laisser cependant dans un silence absolu, nous la résumerons dans les propositions suivantes :

1° La colonisation par le mélange des indigènes et des Européens doit être considérée comme impossible.

2° Les besoins des indigènes étant bien moins nombreux que ceux des Européens, ceux-ci ne pourront jamais soutenir la concurrence dans la vente de leurs produits.

3° Comme la prospérité de la colonie tient au nombre de colons européens qui viendront s’y établir, le gouvernement a tout intérêt à favoriser et à encourager par des primes ceux qui se seront fait remarquer parleur zèle et la qualité de leurs récoltes, de quelque nature qu’elles soient.

4° Comme l’Européen a des besoins qui l’obligent à déverser dans le commerce une grande partie de l’argent que ses denrées lui auront rapporté, on ne devra pas craindre de payer un peu plus cher à lui qu’à l’Arabe qui enfouit le numéraire au fur et à mesure qu’il le reçoit. Personne n’ignore les sommes énormes qui ont été ainsi détournées de la circulation et entièrement perdues pour le commerce depuis 1830.

5° Pour ne pas rompre complètement toute relation commerciale avec les indigènes, des localités devraient être choisies pour des marchés qui se tiendraient alors sous la surveillance active d’un poste militaire.

6° Ce qu’il importe le plus pour la colonie et pour le gouvernement, c’est que armée et colons trouvent le plus tôt possible dans le pays conquis les moyens nécessaires à leur existence. S’il en était autrement, que deviendraient les habitans dans le cas où une guerre, éclatant en Europe, empêcherait, pour six mois seulement , toute communication par mer? Cette idée qui, plus qu’on ne le pense, est dans le cœur de l’armée et des colons, n’est pas une de celles qui préoccupent le moins l’esprit des Français qui sont en Algérie.

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